Posté le 11 juillet 2012 par Sophie Leroy

Kolejka, le Monopoly communiste

Après le Monopoly, qui permettait de s’éduquer aux règles de base du capitalisme, découvrez le jeu de société Kolejka («La queue», en français) qui se propose d’apprendre à ses joueurs à survivre au sein de l’économie de pénurie de la Pologne communiste.

Vous êtes-vous jamais demandé comment on pouvait intriguer ou faire la queue pendant des heures pour acheter du beurre ou du papier toilette dans la Pologne communiste? On peut aujourd'hui en faire l'expérience grâce à un jeu de société Kolejka (La queue), qui devient multilingue pour conquérir le marché mondial après son succès en Pologne.

Kolejka

Les 20.000 exemplaires de la version polonaise, sortie l'an dernier, se sont vendus comme des petits pains. 25.000 exemplaires d'une nouvelle édition en anglais, allemand, russe, espagnol, japonais et polonais, viennent d'être imprimés, et présentés à Varsovie par l'Institut de la mémoire nationale polonais (IPN), qui a pour vocation d'enseigner l'histoire récente de la Pologne et d'enquêter sur les crimes communistes.

La vie quotidienne derrière le Rideau de Fer

"Etes-vous assez courageux pour affronter la vie quotidienne dans les années 80" dans un régime communiste?, demande la notice. "Kolejka a été qualifié par certains de "jeu de société le plus embêtant au monde". Mais demandez à celui qui, dans un pays communiste, a dû faire la queue dans les années 70 ou 80, et il vous dira qu'il n'y avait rien de plus embêtant", plaisante Tomasz Ginter, historien de l'IPN.

"Faire la queue pendant six heures pour acheter des produits alimentaires tels que la viande, fut une chose normale. Pour acheter des meubles, c'était une question de semaines", explique-t-il. Le but affiché de Kolejka: divertir, évoquer des souvenirs, mais surtout enseigner ce que fut la vie quotidienne derrière le Rideau de Fer.

Kolejka

Un surréalisme de l’Est

Les auteurs de Kolejka soulignent avoir voulu faire comprendre aux joueurs le sens de l'absurdité qui accompagnait les achats avant la chute du communisme en 1989, oubliée dans la Pologne capitaliste actuelle qui regorge de supermarchés et de galeries marchandes à l'occidentale. Mais pendant cinq décennies, les gens manquaient de tout, y compris des produits de première nécessité. Ils devaient faire la queue pour acheter du papier toilette, de la viande, du sucre ou des oranges. Les étalages croulaient en revanche sous les pots de moutarde et les bouteilles de vinaigre que l'industrie agro-alimentaire communiste produisait en quantité faramineuse.

Corruption et marché noir

Le principe est simple: traquer tous les produits de sa liste à travers les différents magasins sans se laisser piéger par leurs interminables files d’attente. Illustrant les combines pratiquées à l'époque, des cartes spéciales permettent de gagner du temps. On peut ainsi faire appel à « un ami du parti communiste » pour accéder aux magasins spéciaux réservés aux apparatchiks, ou encore emprunter un enfant et utiliser la carte "maman avec un enfant dans les bras" pour passer directement en tête de file. Enfin, les « ruptures de stock » et autres « erreurs de livraison » peuvent être contournées en faisant appel aux spéculateurs du marché noir, à condition d’être prêt à payer le prix fort.

Un  outil « pédagogique »

Avec sa façon pour le moins décomplexée d’aborder l’histoire et son sens de l’humour pas toujours du meilleurs goût, Kolejka se destine à devenir un outil pédagogique et ludique. Dans cet esprit, les auteurs de Kolejka y ont joint des photos de l'époque : des gens alignés devant un magasin, étalages vides, ou des passants portant avec satisfaction, tel un collier, des rouleaux de papiers de toilette enfilés sur une corde.

Vendu sur internet, le jeu est aussi utilisé comme support en cours d'histoire dans les lycées. "Les jeunes ont parfois du mal à comprendre une exposition sur un thème difficile", déclare à l'AFP le président de l'IPN Lukasz Kaminski. Mieux vaut alors le faire comprendre sous forme de jeu. Une approche également valable pour les étrangers : "C'est compliqué ce jeu, comme l'a été la Pologne communiste", commente Antoine Danzon, un Français de 37 ans qui vit à Varsovie et vient jouer tous les mercredis avec des passionnés de jeux de société dans un café de la capitale polonaise.

Ironie de l’histoire, Kolejka pourrait cette année encore être victime de son succès et devenir rapidement difficile à trouver sur le marché…

Alexis HOTTON

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