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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 28 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Réforme de l'impôt des sociétés : attention aux mirages !

Le Ministre des Finances vient de suggérer l’idée d’une baisse de l’impôt des sociétés (ISOC) à 25 % ou 20 %moyennant une augmentation du précompte mobilier et l’abandon optionnel de certaines mesures, tels les intérêts notionnels. Le Conseil Supérieur des Finances a validé cette piste mais sur des bases théoriques et macroéconomiques qui ne reflètent pas toutes les réalités de nombreuses sociétés. La piste de réflexion est donc, à première vue, intéressante. Elle doit néanmoins impérativement être clarifiée.

Une entreprise belge n’existe pas pour elle-même : elle constitue un être économiquement abstrait, malgré sa personnalité juridique distincte. Elle fait des bénéfices pour ses actionnaires, qui sont, in fine, toujours des personnes physiques. La réforme fiscale de 1962 consacra la taxation de la totalité des bénéfices d’une société, mais résolut surtout les problèmes de la double imposition des dividendes. Le problème de la fiscalité des dividendes trouve son origine dans le phénomène de la double imposition économique des bénéfices des sociétés. Puisque les dividendes sont à la jonction de l’entreprise et de ses actionnaires, ceux-ci sont atteints par l’ISOC avant de subir l’impôt des personnes physiques. En effet, il vient immanquablement un moment où le bénéfice d’une société atteint cette personne physique. On peut donc envisager l’ISOC comme un prélèvement anticipé de la ponction fiscale qui frappe l’actionnaire. Pour cette raison, la taxation d’un dividende doit respecter une contrainte dominante, à savoir que les bénéfices d’une société doivent s’assimiler aux revenus professionnels d’une personne physique délocalisée dans une société, un peu comme si un indépendant « se mettait » en société.

La taxation des revenus professionnels d’une personne physique doit donc être cohérente avec la fiscalité d’une société, majorée du précompte mobilier qui affecte un dividende. C’est d’ailleurs ce qu’on observe : lorsqu’on additionne le taux de l’ISOC (34 %) et le taux de précompte mobilier sur les dividendes (27 %), on obtient une taxation globale de l’ordre de 52 %, soit le barème maximal à l’impôt des personnes physiques. La cohérence est donc assurée. Le respect de l’exigence d’équivalence de taxation entre les dividendes et les revenus professionnels avait d’ailleurs conduit, en 1962, à une obligation de déclaration et une globalisation des dividendes avec les autres revenus (professionnels, immobiliers et divers). Ensuite, la taxation des dividendes s’est transformée, en 1983, en précompte mobilier libératoire.

Imaginons dès lors qu’on baisse l’ISOC à 25 %. Pour assurer cette cohérence fiscale, le taux de précompte mobilier devrait passer à 35 % (contre 27 % actuellement) tandis qu’une baisse de l’ISOC à 20 % conduirait à un taux de précompte mobilier de 40 %. Nonobstant cette incongruité, un évident problème de cohérence se poserait. Parmi de nombreux cas que ce court texte ne peut raisonnablement énumérer, imaginons le cas d’une société dormante, c’est-à-dire une société qui n’a plus de bénéfices ou d’activités imposables mais des réserves taxées importantes. La distribution de ces réserves sous forme de dividendes ne serait aucunement compensée par une baisse de l’ISOC. Cela conduirait d’ailleurs à vider, avant la mise en place de cette mesure, les sociétés de leur substance. Par ailleurs, certaines sociétés ne paient pas d’impôt belge pour des motifs légitimes et de cohérence économique : on pense, par exemple, aux sociétés holdings qui bénéficient d’une exonération fiscale des dividendes de filiales qu’elles encaissent ainsi que d’une immunisation des plus-values sur actions. Une baisse de l’ISOC serait inopérante alors qu’une augmentation du précompte pénaliserait les actionnaires particuliers.

Et puis, d’autres problèmes se posent : que penser des dividendes d’origine étrangère, déjà soumis à un ISOC étranger avant de subir un précompte étranger puis le précompte mobilier belge ? Il est évident que l’augmentation du précompte mobilier ne serait aucunement compensée par une baisse de l’ISOC belge puisque ce dernier n’est pas applicable.

En l’état, le projet de réforme est inabouti et il ferait d’ailleurs – et avec un probable succès – l’objet de recours invoquant l’inégalité de traitement. Outre le fait qu’elle viserait essentiellement les investisseurs particuliers et les personnes morales (puisque les sociétés soumises à l’ISOC belge peuvent récupérer le précompte mobilier), elle susciterait une iniquité fiscale dès lors que les dividendes ne suivent pas exactement le bénéfice imposable. La seule solution (pratiquement plausible) serait de segmenter les dividendes en fonction du taux d’ISOC auquel les bénéfices des entreprises ont été préalablement soumis. Les bénéfices réservés antérieurement à la mise en œuvre de la mesure seraient soumis au taux de précompte mobilier de 27 % tandis que les bénéfices soumis à un taux d’ISOC allégé seraient, au moment de leur distribution, soumis à un taux de précompte majoré.

Par ailleurs, financer une baisse de l’ISOC par un système optionnel d’abandon des intérêts notionnels ne restitue pas la réalité des situations : certaines entreprises sont fortement capitalisées tandis que d’autres (essentiellement les PME) le sont faiblement. Pour ces PME, les intérêts notionnels sont négligeables.

En résumé, il s’agit d’un projet très intéressant pour les entreprises mais qui créerait, sans amélioration, des problèmes. Intuitivement, il me semble que les principales victimes des mesures suggérées pourraient être les PME et les investisseurs particuliers, déjà frappés par une augmentation du précompte mobilier et la taxe sur la spéculation. Il en serait de même pour les sociétés qui ont accumulé des bénéfices reportés sans les avoir encore distribués, ce qui est aussi le cas de PME familiales ou unipersonnelles. De surcroit, il y a un véritable risque de vidange des sociétés de leurs réserves préalablement accumulées. Ne vaut-il pas mieux procéder à une véritable baisse de l’ISOC sans compensation ? Elle pourrait être graduelle dans le temps et accompagnée de stimulants à l’investissement et à l’emploi. Car le véritable défi est là : en déflation, c’est l’actif comptable et humain des entreprises qui doit être stimulé. Enfin, il serait utile que de véritables spécialistes académiques de la matière soient désormais impliqués afin d’éviter que des idées inabouties suivent un chemin hasardeux. Il importe que la loi fiscale soit prévisible et cohérente dans le temps long.

Posté le 26 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

D’une guerre, l’autre

Lors de l’invasion allemande de 1940, plusieurs gouvernements s’exilèrent à Londres, devenue la capitale précaire de pays envahis. Aujourd’hui, les guerres sont rarement territoriales. Entre pays, elles ne s’engagent plus – ou rarement – de manière traditionnelle : elles sont hybrides, mélangeant des démarches militaires et informatiques, c’est-à-dire des cyber-attaques.

Il se murmure qu’après la Crimée, les trois pays baltes pourraient un jour être ré-annexés par la Russie.

Il ne s’agira pas d’une invasion traditionnelle, mais la guerre a déjà commencé sous forme digitale. 

L’Estonie a déjà subi une terrible cyber-attaque en 2007.

Aujourd’hui, ce pays, parmi les plus digitalisés du monde, va sauvegarder ses propres données dans un centre informatique londonien. Ces données concernent, entre autres, l’identification des personnes et des biens.

En 2016, ce ne sont pas les gouvernent qui s’exilent à Londres, ce sont les empreintes digitales de leurs citoyens.

Autres temps, autre guerres…

Posté le 21 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

DE la BCE à la feuille d'impôt

Depuis plus d’un an, la Banque centrale européenne (BCE) procède à ce qu’on qualifie pudiquement d’assouplissement quantitatif. Il s’agit, en réalité, de faire tourner la planche à billets afin de susciter une poussée inflationniste destinée à contrarier les forces déflationnistes et récessionnaire qui accablent l’économie. En clair, la BCE injecte des liquidités pour fluidifier les circuits bancaires et amorcer une reprise économique.

Mais ces mesures monétaires constituent l'aveu du caractère insoutenable des dettes publiques. En effet, ce sont essentiellement ces dernières qui servent de gage à la monnaie créée.

Sans le refinancement de la BCE, ce sont ces mêmes dettes, en forte croissance, qui auraient asphyxié l'économie en ponctionnant l'épargne des particuliers et des entreprises (au travers des bilans des banques et des compagnies d'assurances). Désormais, les États ont donc trouvé un créancier complaisant pour leur propre refinancement à un taux nul, voire négatif. Bien sûr, la BCE ne peut statutairement pas acheter des dettes nouvellement émises par les États : elle doit acquérir ces dernières sur le marché secondaire, c'est-à-dire le marché des dettes acquises et financées préalablement par un agent économique (c'est-à-dire par de l'épargne existante plutôt que par de la monnaie créée ex nihilo). Mais tout informé sait que les dettes publiques ne transitent que quelques heures ou jours dans des bilans de convenance avant d'être réescomptées contre de la monnaie nouvellement émise à Francfort, ville du siège de la BCE. Ces dettes publiques sont donc bien échangées contre un capital monétaire qui n'existait pas.

Singulièrement, ces mesures monétaires ont des conséquences fiscales.

Tout d’abord, les taux d’intérêt bas, voire négatifs, imposés par la BCE permettent aux États d’alléger leurs charges d’intérêts sur les dettes publiques, d’autant que ces dettes sont, pour partie, refinancées par la BCE à des conditions qui sont plus favorables que celles qui auraient été exigées par des marchés financiers indépendants. Indirectement, la BCE soulage donc les finances publiques et la pression fiscale. C’est d’autant plus important que le faible taux de croissance de l’économie pèse négativement sur les revenus professionnels des personnes physiques et sur les bénéfices des entreprises, alors que ces derniers sont les principaux gisements de taxation. 

Mais il y a autre chose : la BCE tente de réinsuffler de l’inflation. Cette inflation va se traduire par des prix à la consommation plus élevés, donc à des recettes de TVA plus importantes. Bien sûr, on argumentera que les salaires étant indexés, l’inflation alourdit les dépenses de l’État, notamment au travers des charges salariales accrues des agents de la fonction publique. On peut néanmoins s’attendre à une stabilisation des dépenses salariales des États qui ont besoin d’une inflation de leurs recettes fiscales tout en contraignant leurs dépenses. A cet égard, je ne serais pas étonné qu’une ré-inflation de nos économies s’accompagne de sauts d’index, affectant tant les travailleurs du secteur public que privé. En net, l’inflation serait donc bénéfique aux impôts indirects et entraînerait un glissement, certes modique, de la fiscalité directe vers la fiscalité indirecte.

Posté le 19 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

La fin de l'histoire

Nous avons cru échapper à une guerre domestique : nous nous sommes trompés. Nous la menions épisodiquement à l’étranger dans la certitude qu’elle resterait confinée à des méridiens lointains : nous nous sommes trompés. Nous postulions que notre participation à des coalitions internationales aux conséquences indécises légitimerait l’ordre géopolitique issu du partage du monde en 1945: nous nous sommes trompés. Nous pensions que l’empreinte civilisationnelle européenne, elle-même issue du schisme religieux du 16ème siècle suivi d’une laïcisation progressive de nos communautés, serait partagée : nous nous sommes trompés. Nous étions convaincus que la décolonisation nous avait disculpés de ce que d’autres considèrent désormais comme du néocolonialisme : nous nous sommes trompés. Il y a 30 ans, à peine nommé officier de réserve au sein de notre armée, je me disais que cet appel sous les drapeaux serait le dernier signe visible de temps anciens : à la vue de nos soldats dans les rues, j’ai compris que je m’étais trompé.

Aujourd’hui, nous sommes hébétés car nous sommes en guerre sur nos sols. Cette guerre ne respecte aucune formulation diplomatique. Nous sommes ahuris car, depuis vingt ans, les conflits lointains étaient menés à distance avec des drones et des victimes collatérales distraitement mentionnées. La guerre se limitait à des frappes qualifiées de chirurgicales, sans plus de reporters de guerre. Aujourd’hui, c’est celle de la terreur. C’est un sanglant corps à corps. Nous sommes épouvantés par des adversaires que nous n’avons pas vu se dresser et qui choisissent de mourir avec leurs victimes. De vivants anonymes, ils deviennent de saints morts. Nous comprenons désormais les hurlements de ces mères pleurant leurs proches dans des attentats au Moyen-Orient alors que nous les confinions à de lointaines informations ou à des prix de photographes de guerre. Cette guerre n’est pas, comme certains commentateurs l’ont exprimé après l’attentat de Nice, une violation de notre mode de vie et de notre bien-être. C’est une remise en question de nos choix de liberté individuelle et de nos adhésions collectives à un modèle d’émancipation. Et nous sommes pétrifiés de ne plus comprendre le sens de l’Histoire.

Ne nous leurrons pas : sans prise de conscience et action décisive, nous observerons l’amorce d’une guerre civile, et surtout contre des civils, c’est-à-dire la plus perverse et sournoise car l’ennemi est indiscernable. Mais nous sommes muets parce que cette guerre exige de formuler des règles de l’engagement et aussi une conscription. Nous nous taisons aussi parce que nous avons des difficultés à englober, dans un raisonnement holistique, les bouleversements auxquels nous avons été associés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et ce que nous constatons aujourd’hui en Europe Continentale. Les attentats de Paris, Bruxelles et Nice ne sont pas étrangers à ceux d’Istanbul, Orlando et Bagdad. Croit-on sincèrement qu’on puisse dissocier les guerres menées en Afghanistan, en Iraq (2003) et en Lybie (2011) de la désintégration de la Syrie et des conséquences multiples des printemps arables, vite transformés en hivers institutionnels ? Peut-on véritablement distinguer les vagues de migration des conflits auxquels nous avons été, pour certains, associés ? Et même, en Belgique, savons-nous précisément contre qui notre force aérienne est engagée ?

Une guerre exige de mourir pour une idée, ce que nos démocraties refusent de faire. Elles sont pétrifiées dans l’immobilisme devant la mortifère expression sacrificielle d’une jeunesse manipulée et exaltée qui a décidé, elle, de se tuer et de nous tuer, pour ses idées. Cette guerre, c’est, pour certains, un incendie purificateur. Mais la guerre, c’est le Malin qui déroule son tapis noir.

Dès le moment où nos forces armées sont elles-mêmes engagées dans plusieurs conflits dont le terrorisme pourrait être une réplique sismique, cette guerre du terrorisme, nous devons la regarder dans les yeux sans ciller. Nous ne pouvons plus considérer chaque attentat comme la césure d’une période sombre révolue en espérant secrètement que ce sera le dernier. Il y en aura d’autres. Il n’y aura pas de soulagement. Nous devons sortir de cette torpeur qui pourrait nous conduire, dans un premier temps, à une résignation statistique devant des attentats de plus en plus nombreux avant que le déchainement des forces n’explose. Car, ne nous faisons aucune illusion : cette guerre, telle que autorités françaises l‘ont qualifiée, ne fait que commencer. Cette menace terroriste, d’une extrême cruauté, est devant nous, ainsi que notre Premier Ministre, Charles Michel, l’a courageusement rappelé. Et si, devant le terrorisme, nous ne donnons qu’une réponse imprécise, je ne sais pas si, un jour, un déferlement de violence incontrôlée ne va pas se renverser ? Les foules sont fluentes. Tout peut, très vite, basculer. Ce jour-là, l’irréparable est commis et tout est perdu.

Tous les protagonistes l’ont affirmé : cette guerre est mondiale. Elle n’en est qu’à ses escarmouches car les forces diaboliques se réveillent partout dans le monde. Nous ne constatons que les relents d’une sale guerre peu sophistiquée, celle du terrorisme de masse. Mais, partout, des forces tectoniques se mettent en place pour fissurer les équilibres précaires. Les dépenses d’armement augmentent dans tous les pays. Au terrorisme s’ajouteront des guerres digitales et numériques. Elles seront au 21ème siècle ce que l’aviation fut à celle de 1940.

On peut même se demander si l’année 2016 n’est pas le lointain écho d’une guerre commencée il y a un siècle. La grande guerre a commencé en 1914 pour se terminer en 1945. Certes, pour certains pays, il y eut un bref intermède que l’histoire retient au titre d’années folles. Mais le choc de 1914, tel un javelot planté qui vibre sans cesse, pulvérisa les hommes jusqu’en 1945. Pourtant, cette année-là, les dommages de guerre n’étaient pas encore soldés. Plus tard, l’Allemagne se réunifia tandis que les pays de l’Est, asservis au communisme, durent se libérer de l’emprise soviétique pour se reconfigurer, parfois dans une terrifiante violence. Dans le sillage de la guerre, la décolonisation fit basculer les empires et républiques, essentiellement britannique et français, dont les pays se libérèrent au cours des années soixante. Il en fut de même en Asie du Sud-Est. Mais une région avait été oubliée : le Levant, c’est-à-dire les pays qu’on qualifie aujourd’hui de Moyen-Orient et qui résultèrent de la dislocation de l’empire ottoman et des circonstances d’après-guerre. Ces pays, aujourd’hui, vivent les mêmes convulsions que les Balkans. Bien sûr, rien n’est identique. Mais, en même temps, tout se ressemble. Les tressaillements militaires que le Moyen-Orient traverse sont comparables à ceux que l’ex-Yougoslavie a vécus. Des identités culturelles et religieuses mélangées se recomposent au prix de massacres.

Si nous en prenons l’amplitude, cette guerre, dont les coalitions sont indécises, va exiger de repenser nos articulations sociétales. Agir de manière anodine, comme on l’entend dans de bienveillants messages destinés à apaiser la population, relève du plus parfait cynisme. Il n’y a aucune vertu à l’insouciance alors qu’il s’agit d’un combat de valeurs. Les bougies de douleur devront éclairer les actions pour éviter qu’elles doivent se rallumer chaque jour.

Mais je ne suis pas certain que nos régimes démocratiques peuvent, sous leur forme actuelle, gagner une guerre qu’ils n’arrivent pas à déclarer. S’atermoyer en espérant que nos forces spéciales nous protègent en toute discrétion sans assumer la réalité du basculement de nos sociétés, voire en s’offusquant prudemment de ces réalités militaires au motif que nos libertés fondamentales seraient en danger, n’est pas une attitude cohérente. C’est même une insulte à la citoyenneté. Nous ne pouvons pas être impuissants. Nous devons éviter une catastrophe plutôt que la subir.

Il faut d’abord un projet de société fondé sur des valeurs morales de bienveillance. Celui-ci ne peut qu’être fondé sur la solidarité et l’œcuménisme culturel. Il faut mettre en œuvre un gigantesque effort d’éducation car l’intégration n’a pas réussi. Deux mondes se sont côtoyés en s’ignorant superbement. Des efforts massifs de formation, d’éducation et de mixité sociale devront être déployés pour annihiler les replis sociaux et identitaires domestiques. Mais cela prendra des années.

En même temps, je pense que de manière délibérée, nos régimes migreront vers des formulations plus autoritaires, voire plus liberticides. Les libertés individuelles seront probablement réduites parce que nos systèmes législatifs devront être repensés dans le sens d’une posture sécurisante. Le souhaite-je ? Non, bien sûr, car la répression est la réponse résiduelle. Mais l’Etat faible et instable devra retrouver sa vertu pacificatrice. Les électeurs eux-mêmes exigeront des gouvernants autoritaires, même si leur impuissance est démontrée. Personne ne voudra que l’Etat s’écroule, au contraire. Il faudra trouver un équilibre entre liberté et sécurité. Je n’exclus pas que dans les prochaines années, un service de protection civile soit réinstauré et que nos forces militaires soient significativement renforcées. La France ne vient-elle pas d’annoncer qu’elle augmentait son contingent de réservistes ? Et il est fort probable que le service militaire sera repensé sous une formulation qui m’est aujourd’hui inconnue. Là aussi, il faut être lucide : le réarmement a débuté dès lors que les états d’urgence et que la présence de soldats dans les rues sont acquis. Ces réalités devront être financées par des impôts particuliers destinés à assurer notre sécurité. Cela suffira-t-il ? Aucunement car la paix se retrouve dans la paix, pas dans la guerre. D’abord en Syrie et en Irak, puis chez nous.

Depuis le fonds des âges et aux entrailles de la terre, des forces titanesques se sont toujours furieusement déchaînées. Parfois, telle une fine lame qui libère ces boursouflures sulfureuses, la terre éclate de ses orages. Elle rejette des déferlantes de combats. De gigantesques torrents de lave se déversent, emplis de la colère de l’histoire. C’est la terreur. J’espère me tromper, mais sans être un adepte des théories déclinistes, je crois qu’un monde ancien s’effondre. C’est une question. En fait, je ne sais pas. Ce monde, comme avant les grandes déflagrations, c’est celui de l’insouciance et du vain espoir que les certitudes soutiennent le futur. Bernard-Henri Lévy écrivait que la plus grande ruse de l’Histoire était de jouer la comédie de son propre épuisement tandis que Marx rappelait que l’Histoire a plus d’imagination que les hommes. Je ne crois pas que la guerre soit une étape obligée de l’Histoire, ni que chaque génération ait droit à la sienne. Mais je crains que sans lucidité ni rigueur morale, l’avenir trahisse les promesses que nous lui avons confiées.

Posté le 18 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Les mèches allumées

Il se passe en France quelque chose que j’appréhendais : le risque de basculement.

Lors des premiers attentats auprès de Charlie Hebdo et au magasin Cacher, c’est la compassion et la tristesse qui s’emparèrent du peuple. De nombreux chefs d’Etat vinrent se recueillir à Paris.

Lors de la terrible attaque du 13 novembre, la stupeur se répandit.

Depuis Nice, les foules, perdues et désorientées, ne savent plus vers qui se tourner.

Aujourd’hui, la tristesse commence à céder le pas à la colère qui vient elle-même des peurs.

Le Premier Ministre français est traité d’assassin alors qu’il commémore un meurtre de masse.

Mais il faut faite attention à ces colères : elles peuvent rapidement prendre des formes diverses et se mêler à des actes aveugles.

Ce jour-là, tout peut basculer.

Tout est perdu car c’est une amorce de trouble civil.

Et les choses ne sont plus sous contrôle même si un pouvoir fort s’installe.

On ne le voit pas, mais la mèche d’une terrifiante machine infernale est presque allumée.

Posté le 15 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Guerre ou paix

Depuis plusieurs trimestres, une crue vérité éblouit : le niveau de dangerosité du monde a significativement augmenté.

Peut-être même que des guerres, de formulations inconnues, se rapprochent.

Dans tous les continents, des foyers belliqueux s’embrasent.

Bien sûr, ils ont tous leur genèse que des historiens perceront à jour, peut-être, dans le futur.

Il n’empêche : les brasiers sont nombreux.

La Chine, prédatrice d’océans, déséquilibre les rapports navals, les deux Corées ont incontestablement augmenté le niveau de risque de conflit, la Russie veut progressivement regagner son champ de dominance, notamment au sein des trois Etats baltes, alors que des forces de l’OTAN, certes modestes, sont déplacées à l’Est. Le Moyen-Orient et de nombreux pays d’Afrique du Nord sont en guerre tandis que les Etats-Unis vont progressivement accélérer leur désengagement militaire étranger, tirant définitivement un trait sur la doctrine Roosevelt.

L’Europe continentale est aussi en guerre mais c’est une guerre à la formulation inconnue, ou plutôt oubliée, parce que c’est une guerre civile. C’est-à-dire une guerre entre nous. Nous ne connaissons pas les règles de l’engagement, ni encore de conscription. Une guerre exige de mourir pour une idée. Mais, comme l'expliquait Bernard-Henri Lévy, nos démocraties ne veulent pas et ne peuvent pas mourir pour leurs idées de paix et d’harmonie dans une guerre civile. Elles sont pétrifiées devant les meurtres sacrificiels d’une jeunesse exaltée et manipulée qui a décidé, elle, de se tuer et de tuer, pour ses idées.

La guerre, est, pour certains, un incendie purificateur. Mais la guerre, c’est toujours le Diable qui déroule son tapis noir.

C'est pour cette raison qu'il faut être ambassadeur de paix.

Posté le 13 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Erreur après erreur...

Les procédures qui pourraient théoriquement conduire à des sanctions pour déficits budgétaires excessifs vis-à-vis de l’Espagne et du Portugal n’aboutiront évidemment pas. Il faut, bien sûr, sauver la face du Pacte de Stabilité et de Croissance, cet accord qui n’apportera probablement rien que ce que son nom évoque et dot les édiles européens s’écartent progressivement. Pour rappel, ce Pacte exige, entre autres, un retour structurel à l’équilibre budgétaire et un désendettement public massif des Etats-membres de la zone euro. Ces deux objectifs sont non seulement incohérents d’un point de vue théorique : ils sont nuisibles aux équilibres sociaux, voire sociétaux.

Mais, voilà, ce type de démarche alimente le malaise que de très nombreux citoyens européens ressentent par rapport à cette technocratie tutélaire que sont devenues les institutions européennes, cet « Olympe technocratique » tel que le qualifiait notre ancien Ministre des Finances Philippe Maystadt. A chaque sommet européen, ce sont les mêmes images de réunions amicales entre grands argentiers qui sont, à mon intuition, très loin des réalités de l’économie réelle.

Et tout ceci souligne que le quotidien administratif et désincarné se substitue à ce qui manque en Europe, et que personne n’incarne : un projet fédérateur et solidaire

Les hommes qui occupent d’apparentes fonctions supérieures au sein de l’Europe devraient, à tout le moins, s’en souvenir. L’Histoire risque de ne plus leur appartenir.

Posté le 11 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

2016 : l’année des derniers dommages de guerre ?

La grande guerre mondiale a commencé en 1914 pour se terminer en 1945. Certes, pour certains pays, il y eut un bref intermède que l’histoire retient au titre d’années folles. Mais le choc de 1914, tel un javelot planté qui vibre sans cesse, pulvérisa les hommes jusqu’en 1945.

Pourtant, cette année-là, les dommages de guerre n’étaient pas encore soldés.

Plus tard, l’Allemagne se réunifia tandis que les pays de l’Est, asservis au communisme, durent se libérer de l’emprise soviétique pour se reconfigurer, parfois dans une terrifiante violence.

Dans le sillage de la guerre, la décolonisation fit basculer les empires et républiques, essentiellement britannique et français, dont les pays se libérèrent au cours des années soixante. Il en fut de même en Asie du Sud-Est.

Mais une région avait été oubliée : le Levant, c’est-à-dire les pays qu’on qualifie aujourd’hui de Moyen-Orient et qui résultèrent de la dislocation de l’empire ottoman et des circonstances d’après-guerre. Ces pays, aujourd’hui, vivent les mêmes convulsions que les Balkans.

Bien sûr, rien n’est identique.

Mais, en même temps, tout se ressemble.

Les tressaillements militaires que le Moyen-Orient traverse sont comparables à ceux que l’ex-Yougoslavie a vécus.

Des identités culturelles et religieuses mélangées se recomposent au prix de massacres.

Nos années effacent les artifices des traités d’après-guerre.

La guerre de 1914-45 est presque achevée.

Une autre commence.

Posté le 8 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

intérêts négatifs : le temps refoule

Depuis 40 ans, le prix de la monnaie, qui ne représente que la traduction humaine du prix du temps, baisse.

Tout se passe comme si le temps, auquel nous donnons une valeur positive dans la logique de sa continuité vers le futur, se rétrécissait inexorablement.

Aujourd’hui, le prix du temps devient négatif.

Nous refluons vers des temps anciens puisque la représentation symbolique du capital, transcrite au travers de la monnaie, s’érode avec le futur.

Le futur ramène au passé.

La monnaie se déconstruit simultanément à sa propre création par les banques centrales.

Abordée sous un autre angle, la recherche d’actifs sûrs conduit à leur donner un rendement négatif. C’est donc bien la peur du futur qui conduit à s’en protéger au travers d’un rendement négatif, c’est-à-dire d’un temps négatif. On se protège du futur en l’amoindrissant et en s’en enfuyant.

Que d’incongruités !

Tout ceci rappelle que les formulations monétaires ne sont que des expressions symboliques.

Seule compte la réalité de l’humain qui, avant de s’étreindre avec le temps, doit s’élever pour donner à ceux qui le suivent, des temps meilleurs.

Posté le 1 juillet 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Des temps indécis

Chaque semaine, le montant des obligations souveraines qui présentent un taux d’intérêt négatif s’amplifie. Il atteint presque 12.000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 15 % du PIB mondial. Partout, les taux d’intérêt baissent ou sont infléchis par les banques centrales, malgré des injections monétaires sans précédent.

Cette situation est à proprement parler incroyable : les dettes publiques atteignent un niveau inconnu depuis des temps préhistoriques tandis que les taux d’intérêt sont au plus bas depuis leur conceptualisation. Les injections monétaires émanant des banques centrales se substituent progressivement aux circuits monétaires bancaires tandis que l’inflation reste à un niveau millimétrique.

Certains voient une certaine stabilité dans cette situation qu’ils caractérisent de stagnation séculaire.

Intuitivement, j’en serais fort étonné car j’ai peine à me convaincre qu’un symbole, à savoir la monnaie (et sa transcription étatique sous forme de dettes publiques) crée sa propre dynamique d’appauvrissement (au travers de taux d’intérêt négatifs) alors que sa formulation conventionnelle est justement de permettre la mesure d’accroissement du capital au travers du temps (je vois le taux d’intérêt comme une mesure dégradée et simplifiée de la valeur du temps)

Exprimé de manière différente (et je suis conscient que mon propos puisse être sibyllin), je ne crois pas que la dynamique du symbole nous échappe dans son propre appauvrissement.

Je crois donc à un retour à la « normale » des paramètres économiques sous leur forme traditionnelle, à savoir que les injections monétaires se traduiront tôt ou tard sous forme d’inflation et que les taux d’intérêt augmenteront en fonction des anticipations d’inflation.

Bien sûr, une des situations qui pourrait entretenir le caractère d’auto-extinction de la monnaie sous forme de taux d’intérêt négatif serait l’immersion dans un contexte déflationniste profond et persistant couplé à une étatisation plus ou moins généralisée de l’économie.

Ce dernier scénario me semble peu probable.

Mais quelque chose m’échappe peut-être.

Merci de vos commentaires, toujours attentivement lus.

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