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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 22 mai 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Europe: notre passé ou une histoire passée?

Parfois, je ressens un effroi devant une perception de dégénérescence européenne. À ces moments, il faut bien sûr éviter de tomber dans la pathologie des théories déclinistes, qui accompagnent d’ailleurs toute l’évolution humaine. Mais, pourtant, des questions doivent être posées.

Nous sommes un continent âgé et géré par des dirigeants qui ont, eux-mêmes, été imprégnés des dimensions morales européennes que les générations successives diluent. Ce qui était le passé de la mémoire des guerres devient l’histoire des plus jeunes. Ne sommes-nous pas ancrés dans des réalités disparues, à savoir celle d’un continent deux fois martyr des guerres et qui en avait tiré une certaine légitimité humaniste ? Le risque est donc que les fondements de l’Europe, à savoir la nécessité d’assurer la paix entre des pays qui partagent des frontières communes, soient progressivement disqualifiés.

De plus, la croissance du monde s’enfuit à l’Est et à l’Ouest, reflétant des évolutions démographiques et capitalistes sur lesquels nous n’avons plus prise. Les foyers de croissance de l’économie digitale ne sont plus situés en Europe. Et puis, que représentons-nous encore en termes géopolitiques, voire militaires ?

Les sources d’énergie se tarissent au même rythme que la population vieillit. Cette même population est rassemblée sur des postulats d’Etat providence dont une élémentaire honnêteté intellectuelle devrait conduire au constat qu’ils sont impossible à financer. 

Politiquement, l’Union Européenne est devenue une technocratie confédéraliste plutôt qu’un facteur de vision stratégique, sans parler de la monnaie unique dont les fondations économiques sont d’une extrême fragilité.

Ne vivons-nous pas dans un mélange de temps anciens sans comprendre que la gravitation du monde s’est déplacée latéralement ? Je crains que nous ne prenions pas la mesure des changements civilisationnels.

 

Posté le 18 mai 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'exemple français du micro-entrepreneur

Le renouveau de notre économie passe par la créativité et l’innovation. C’est d’autant plus important que les modes d’organisation commerciale sont bouleversés dans l’ère digitale (ou numérique). Celle-ci promeut de nouveaux écosystèmes décentralisés mettant directement en rapport, d’une part, des vendeurs ou prestataires et, d’autre part, des acheteurs ou des utilisateurs de biens et de services. Qualifiée de collaborative, cette nouvelle économie est fluente et est fondée sur des réseaux. Chacun devient progressivement indépendant afin de mettre, selon des implications variables, ses compétences sur un marché qui n’est plus celui « du travail » mais des projets. On pourrait même imaginer que ce nouvel environnement professionnel ressemble de plus en plus à une immense salle d’enchères au sein de laquelle des apporteurs de travail et de capitaux se rencontrent.

Cet environnement professionnel ressemble à ce qu’avait prophétisé l’économiste franco-suisse Léon Walras (1834-1910). Walras postulait qu’une économie s’oriente vers l’équilibre dans le cadre d’une concurrence parfaite. Cela conduit à la théorie du « tâtonnement walrassien » qu’on peut résumer, à l’instar d’un marché boursier, comme un lieu d’échanges où les prix se forment par essais et erreurs, ou plutôt par itérations successives. Tout se passe comme si le marché était une immense salle de ventes, animée par un commissaire-priseur qui affiche le prix des biens et des services. L’équilibre est donc atteint lorsque les facteurs de production (c’est-à-dire le travail et le capital) sont vendus à la criée, sur base de leur valeur marginale. Aux yeux de Walras, ce qui est important, ce n’est pas tant la quantité absolue de travail que son utilité marginale. C’est bien la mondialisation, grâce à laquelle le commerce planétaire tend progressivement vers un immense eBay, que Walras visualisait. Pour cet économiste, le monde est un gigantesque marché, qui possède sa propre faculté d’autorégulation.

Mais pourquoi mentionner Walras dans une chronique fiscale ? Parce que les modes d’articulation fiscale et sociale exigent une souplesse accrue. Je ne parle pas ici des « mini-jobs » qui avaient crispé le débat politique sous le gouvernement Di Rupo, mais de la notion de micro-entrepreneur, telle qu’elle a été introduite en France en 2014. Il s’agit d’un statut particulier qui épouse la flexibilité (et je devrais écrire la malléabilité) professionnelle exigée par cette nouvelle économie. Il s’agit d’une modalité qui est éloignée des modes de taxation de l’économie collaborative, tels qu’esquissés lors du conclave budgétaire de début avril. Il s’agit plutôt d’un statut qui remplacerait celui d’indépendant à titre accessoire.

De quoi s’agit-il ? Un micro-entrepreneur est une personne qui crée une entreprise individuelle pour exercer une activité libérale, commerciale ou artisanale, que ce soit à titre principal ou complémentaire. Le régime est ouvert à tous : les demandeurs d'emploi, étudiants, salariés, fonctionnaires, professions libérales, retraités, ont la liberté de créer facilement leur activité, éventuellement en la cumulant avec un salaire ou une pension de retraite. Par contre, il n’est pas possible de conjuguer le statut de micro-entrepreneur et une activité en société avec le statut d’indépendant.

Si le chiffre d’affaires est inférieur à environ 82.000 euros pour une activité de négoce ou à environ 33.000 euros par an pour une activité de prestations de services, les bénéfices sont calculés en fonction du chiffre d'affaires réalisé (à un taux qui s’échelonne de 1 % à 2,2 % du chiffre d’affaires selon l’activité) et non sur base du résultat taxable découlant d’une comptabilité. L’impôt est payé tous les mois ou tous les trois mois. La comptabilité à tenir est donc allégée.

Bien sûr, cela signifie que les charges ne sont pas déductibles. Par ailleurs, les prestations sont effectuées en exonération de TVA. Les micro-entrepreneurs sont donc déclarés en franchise en base de TVA. D'un point de vue administratif et comptable, l'absence de TVA simplifie la gestion. En ce qui concerne les charges sociales, leur montant correspond à un pourcentage du chiffre d’affaires et est compris entre 13,3 et 22,9 %. Ces cotisations sont donc payées en fonction ses encaissements, ce qui constitue une différence gigantesque avec le système kafkaïen belge. Ces charges sont définitives et couvrent toutes les obligations relatives à la protection sociale : invalidité et décès, pension, allocations familiales, etc. Un micro-entrepreneur bénéficie de la même couverture sociale qu’un indépendant. Lorsqu’on combine la taxation sur le chiffre d’affaires aux charges sociales, on en arrive à un prélèvement qui oscille entre 14 % et 25 % du chiffre d’affaires.

Ce nouveau régime fiscal et social français n’est peut-être pas exempt de faiblesses ou de critiques. Mais il apporte, à tout le moins, une innovation à un monde professionnel qui se déstructure et dont nous devons admettre que son mode d’organisation collectif appartient, pour une grande partie, au passé. Le statut de micro-entrepreneur est, à mon intuition, une intéressante démarche. Elle mériterait que notre Ministre des Finances s’y intéresse.

Posté le 13 mai 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le danger d'une hausse des taux d'intérêt

A l’exception du reflux de la crise souveraine des pays périphériques, les taux d’intérêt sont en baisse depuis l’introduction de l’euro, voire depuis le début des années quatre-vingts. Ce tassement des taux reflète essentiellement un contexte déflationniste et récessionnaire, lui-même entraîné par de nombreux facteurs, tels le vieillissement de la population, le manque de demande et d’investissement, le grippage des circuits du crédit bancaire, etc. À l’évidence, la politique de l’euro fort, menée entre 2008 et 2015 et destinée à lui assurer une crédibilité internationale alors que la crise grecque mettait en évidence la vulnérabilité du dispositif monétaire, a accentué la spirale déflationniste. Il en est de même avec les politiques d’austérité budgétaire qui ont été édictées à contretemps et dont la cristallisation, sous forme de Pacte de stabilité et de croissance, est sans doute une erreur historique, comparable à celles qui furent commises dans les années trente.

Mais si les taux d’intérêt sont bas, est-il raisonnable d’imaginer qu’ils oscillent indéfiniment autour des planchers historiques (depuis plusieurs siècles !) que nous constatons ? Sauf à être un adepte de la stagnation séculaire, j’ai la conviction que ce ne sera pas le cas puisque l’objectif des mesures monétaires est de de réinsuffler une inflation qui aura comme conséquence mécanique d’élever les taux d’intérêt à long terme. Il ne s’agirait pas d’une augmentation des taux d’intérêt réels (qui correspondent au taux de croissance de l’économie), mais plutôt d’une augmentation liée au risque de crédit et au retour de l’inflation.

Mais il y a un autre facteur plus fondamental qui va immanquablement entraîner une augmentation des taux : c’est la dette publique. Cette dette atteint aujourd’hui des sommets inconnus en période de paix, et à tout le moins son niveau le plus élevé, en termes relatifs et absolus, depuis la seconde guerre mondiale. Or, singulièrement, le risque associé à l’importance de cette dette publique n’est pas reflété dans le taux d’intérêt. Pour s’en convaincre, il suffit de penser au fait que l’Etat belge a émis un emprunt (certes modique) d’une maturité d’un siècle à un taux nominal de 2,3 %. Si l’objectif de la Banque centrale européenne d’atteindre un taux d’inflation de 2 % est réalisé (et il le sera au terme des politiques d’assouplissement monétaire), cela signifie que le risque associé à l’Etat belge et la rémunération réelle des créanciers (c’est-à-dire leur rémunération pour la dépossession de l’épargne) est de 0,3 %. A l’intuition, ce montant est insuffisant. Il est donc probable, sinon certain, que la prime de risque souveraine, c’est-à-dire l’exigence de rémunération pour prêter à des Etats dont l’endettement augmente structurellement, va augmenter.

Au reste, il y a un invariant économique : il est impossible de conserver l’intangibilité d’une monnaie lorsque les forces et les contingences dont elle doit assurer les équilibres sont en voie de changement. Le déséquilibre des finances publiques finit toujours (et c’est une loi universelle) à corrompre et à avilir une monnaie. Cela signifie que l’excès d’endettement public conduit irrémédiablement à un ajustement monétaire, comme sa dilution dans l’inflation au travers de sa monétisation (pratique mise en œuvre par la Banque centrale européenne) ou par sa réduction autoritaire (comme ce fut le cas dans de nombreux pays, dont Chypre). Sans les deux cas (inflation ou réduction autoritaire), le prix de la monnaie, c’est-à-dire le taux d’intérêt, augmente puisque la stabilité du pouvoir d’achat de la monnaie n’est plus assurée et que le risque des émetteurs publics augmente. Un chiffre est, à cet égard, révélateur : la dette publique de la zone euro a quasiment augmenté de 50 % en dix ans, soit à un taux largement supérieur à l’objectif d’inflation de 2 %. Il y a donc eu une augmentation réelle de cette dette à un rythme qui excède la dépréciation de la monnaie alors que les taux d’intérêt baissaient. C’est une contradiction.

Inversement, on pourrait argumenter que les taux d’intérêt doivent rester bas car les Etats, qui sont à la corde budgétaire, ne peuvent pas s’en permettre l’augmentation. C’est d’ailleurs cette perspective qui a conduit la Banque centrale européenne à créer de la monnaie en prenant en gage des obligations d’Etat, c’est-à-dire en les monétisant. Mais les lois du marché ont leur dynamique propre : les programmes de monétisation auront un terme et le risque ne peut pas indéfiniment être camouflé par des injections monétaires. Le seul recours qu’auront les Etats pour s’assurer un financement à taux d’intérêt bas serait de forcer, par différentes mesures réglementaires déjà appliquées, les banques et entreprises d’assurances à souscrire leurs obligations. C’est ainsi que les dettes d’Etat sont considérées comme exemptes de risques, et donc ne nécessitant aucune garantie en capitaux propres pour les institutions financières, contrairement à toute autre contrepartie privée. Mais là aussi, il y a une contrainte : sans prise de risque, les institutions financières ne peuvent pas offrir un rendement satisfaisant à leurs déposants, titulaires d’assurances-vie et actionnaires, sauf à envisager une nationalisation ouatée de tous les circuits financiers.

Ceci étant, faut-il craindre cette augmentation des taux d’intérêt ? La réponse est nuancée. Une augmentation brutale des taux est peu probable, car elle serait contrecarrée par les banques centrales. Au reste, elle pourrait avoir un effet dévastateur sur les marchés d’actifs. Sur base de données moyennes, la valeur des marchés d’actions et d’obligations pourrait baisser de l’ordre de 10 % en cas d’improbable hausse brutale des taux d’intérêt à long terme d’un pourcent. Par contre, une augmentation progressive des taux serait l’annonce d’une normalisation monétaire et donc un signe positif d’extraction d’un contexte extrêmement singulier. Dans cette dernière hypothèse, les taux seraient progressivement augmentés par une action haussière sur les taux à court terme, qui se diffuserait par capillarité sur les taux d’intérêt à long terme. Si cette augmentation des taux d’intérêt correspondait à une pression inflationniste, l’effet négatif en serait atténué.

En conclusion, quel que soit l’angle d’approche, la rigueur intellectuelle conduit à devoir envisager une hausse des taux d’intérêt à long terme. Il n’est donc pas raisonnable de considérer que le contexte actuel puisse perdurer indéfiniment.

Posté le 4 mai 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Economie : le spectre des années septante

S’il y a une erreur fatale à commettre en économie, c’est de postuler que son état est pérenne. C’est ainsi que de nombreux commentateurs se saisissent d’un contexte déflationniste et de taux d’intérêt bas pour en postuler l’immuabilité, voire d’affirmer que nous entrons dans une stagnation séculaire, c’est-à-dire un état de morosité économique qui durerait un siècle. Outre le fait que les auteurs de ces sentencieuses affirmations ne seront plus là pour en attester le bien-fondé, quelle naïveté que d’imaginer une stabilité des paramètres économiques ! A terme, la croissance revient toujours.

Je voudrais consacrer cette contribution au niveau des taux d’intérêt. Ceux-ci sont actuellement bas sous l’effet conjugué des programmes d’assouplissements quantitatifs (ou quantitative easing) et de mesures autoritaires prises par les banques centrales.

L’assouplissement quantitatif consiste à réescompter des dettes publiques auprès des banques centrales. Ces dernières deviennent donc des créanciers des Etats dont les dettes servent de gage à la monnaie créée. Il ne s’agit donc aucunement d’injecter directement de la monnaie dans l‘économie réelle, mais de soulager la ponction sur l’épargne publique que les Etats devraient exercer pour financer l’accroissement de leur endettement. Techniquement, les Etats et les banques centrales échangent leurs passifs, puisque la dette publique est celui des États tandis que la monnaie est inscrite au passif des banques centrales. Ces programmes d’assouplissement illustrent incidemment la fiction de l’indépendance des banques centrales, dont l’image n’a plus de valeur de réalité.

Ces assouplissements quantitatifs conduisent à une baisse des taux d’intérêt, puisque la monnaie devient plus abondante et donc moins chère. Inversement, on peut expliquer ce phénomène par le fait que la pression haussière exercée par les banques centrales sur le prix des obligations d’Etat fait baisser leur rendement, donc le taux d’intérêt.

Par ailleurs, les banques centrales imposent de manière régalienne des taux d’intérêt négatifs afin de stimuler la consommation intérieure et extérieure (au travers d’une baisse du cours de change). Les principaux bénéficiaires des taux d’intérêt bas et du refinancement de dettes publiques sont les Etats, dont l’endettement a cru de près de 50 % depuis la crise de 2008.

La BCE a confirmé que les taux d’intérêt à court terme (c’est-à-dire sous son contrôle) resteront bas. La question est de savoir si le constat de taux d’intérêt à long terme bas est durable. Nul ne peut préjuger de l’avenir, mais j’en doute. A cet égard, il faut rappeler que le taux d’intérêt est l’addition de trois composantes : un taux d’intérêt réel (destiné à compenser le renoncement à la liquidité du prêteur), une protection contre l’inflation future anticipée et un risque de crédit associé à la qualité de solvabilité de l’emprunteur.

Examinons ces trois composantes.

Le taux d’intérêt réel reflète la loi de l’offre et de la demande de monnaie. Son niveau est donc conditionné par les besoins de capitaux. Ceux-ci sont bas dans un contexte récessionnaire, mais une stabilisation de la croissance va certainement entraîner leur remontée. Cette augmentation pourrait se conjuguer aux besoins de renouvellement d’infrastructures publiques qui seront financés par l’emprunt public, suscitant une hausse du taux d’intérêt réel.

Le retour de l’inflation est, quant à lui, inéluctable puisqu’il est affirmé par les banques centrales. Certes, la théorie quantitative de la monnaie, qui postule que le niveau des prix est proportionnel à la quantité de monnaie en circulation, est contrariée par différents phénomènes, tels que le vieillissement de la population, la baisse des gains de productivité et l’endettement public. Mais, sauf à croire que nous entrions dans de nouveaux paradigmes économiques, il arrivera un moment où l’injection monétaire associée aux programmes d’assouplissement quantitatifs va tracter l’inflation. Cette pression inflationniste sera combinée à la croissance de l’endettement public dont le refinancement va exiger une création monétaire accrue. Bien sûr, l’inflation fait peser un risque d’auto-alimentation. Mais elle parait s’imposer comme une conséquence, voire un débouché, inéluctable du réescompte monétaire des dettes publiques.

Pourquoi une intuition d’inflation alors que de nombreux économistes évoquent le spectre de la déflation (ou stagnation) séculaire? Parce que la création de monnaie ex-nihilo (avec des billets qui ne deviennent que des créances sur d’autres billets, ceci rappelant l’expression de l’économiste Jean-Baptiste Say (1767-1832) pour lequel « la monnaie n’est qu’un voile »), telle que mise en œuvre par les banques centrales, est une traite sur l’avenir dont le remboursement deviendra incertain. Les récentes mesures créent donc de l’argent sans créer de capital.

Certains économistes avancent même que la crise bancaire, étatique et économique est le résultat d’une période caractérisée par un excès de désinflation. Cette période, qualifiée de « grande modération » et qui serait étalée de 1985 à 2005, aurait tiré profit d’une expansion des zones de commerce (au travers de la globalisation) et d’une accessibilité à des poches d’emploi à bas coûts pour masquer la réalité du remboursement des dettes privées et publiques. L'expansion de la demande n'a pas débouché sur une crise d'inflation parce que les occidentaux ont trouvé dans leurs déficits commerciaux l'offre nécessaire à son absorption.

Au reste, on devra se poser la question de savoir comment les autorités monétaires européennes ont pu imposer en même temps des objectifs d’inflation extrêmement bas (2 % sur une base annuelle) et autoriser des États-membres d’augmenter leur endettement public dans des proportions telles que la manière la plus intuitive d’en diminuer le poids est justement une diminution de la valeur relative de la monnaie par l’inflation, ce que les banques centrales entendent désormais stimuler.

Enfin, le véritable risque reste celui qui est associé à la solvabilité des débiteurs, c’est-à-dire des Etats, ainsi que l’ancien économiste en chef du FMI l’a récemment rappelé. Aujourd’hui, les banques centrales se substituent aux prêteurs privés pour assurer le refinancement des dettes publiques. Mais je subodore qu’à un moment, les marchés financiers vont s’extraire de la torpeur d’une disparition du risque souverain pour s’interroger lucidement sur les capacités de remboursement de certains pays surendettés (Japon, par exemple) ou dont l’épargne domestique ne suffit plus à assurer le refinancement de la dette (Espagne, Portugal et Italie, par exemple, dans la zone euro). Le risque de crédit va donc se concrétiser quand les banques centrales devront tempérer, voire stabiliser, le refinancement des Etats. Les plus faibles seront confrontés à la nécessité d’augmenter leur taux d’intérêt pour répondre aux exigences de préteurs internationaux qui deviendront méfiants. Cette situation sera d’ailleurs peut-être à l’origine d’une nouvelle crise souveraine dans la zone euro dont la stabilité et l’homogénéité m’ont toujours parues suspectes.

La combinaison de ces trois éléments me conduit donc à l’intuition que le contexte de taux d’intérêt à long terme bas est circonstanciel. Quand les taux d’intérêt augmenteront-ils ? Et comment : par vagues, répliques sismiques ou de manière plus linéaire, monotone et graduelle ? En une fois ou au terme d’une longue agonie économique ? Quel est l’événement, peut-être infime, qui déclenchera des effets en chaîne ? Cela n’a aucune importance.

Si mon intuition se confirme, que serait alors le scénario économique des prochaines années ? Ce pourrait être une stagflation (ou recessflation), c’est-à-dire une combinaison de stagnation économique, affectée d’un chômage persistant, et d’inflation croissante. Les économies occidentales y ont déjà été confrontées dans les années septante. A l’époque, les prêteurs à taux fixe ont subi un brutal appauvrissement. Certes, la stagflation ne serait aucunement l’affolement de cette décennie maudite mais elle pourrait revêtir une certaine réalité. Au reste, Christine Lagarde, la Présidente du FMI, avait déjà affirmé en juin 2014 que c’était le principal danger des pays développés.

Je suis conscient que cette intuition de stagflation ne repose pas sur des bases quantitatives avérées. Mais il faut être lucide: la stagnation économique est constatée tandis que l’inflation est souhaitée. Dans la théorie keynésienne, l’accroissement de monnaie en circulation n’est inflationniste que si la capacité de production et la quantité de main-d’œuvre sont employées à plein, ce qui n’est pas le cas. Dans cette théorie, la coexistence de chômage et d’inflation est suspecte, car les deux facteurs sont antinomiques. Mais les années septante ont démontré qu’on peut subir des tensions inflationnistes en période de crise de la demande.

Et puis nos économies sont surendettées. Sauf en période de guerre totale, la dette des pays développés n’a été aussi élevée, ainsi que le FMI. Pour absorber un surendettement public, l’histoire recense de nombreuses solutions dont les extrémités civilisées sont la répudiation de dettes ou un choc inflationniste. Le choix inflationniste a été postulé par les banques centrales. Il devra être poursuivi. La répudiation de dettes me semble peu probable car le système bancaire et les banques centrales elles-mêmes en seraient pulvérisées. Cette stagflation entrera donc en résonnance avec des problèmes de solvabilité de certains États. La véritable question est savoir si nous aurons le temps d'utiliser l'arme de l'inflation pour ajuster l'endettement public dans un contexte de récession. Une course contre le temps a commence.

Posté le 1 mai 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Belgique : ta jeunesse s’enfuit !

Depuis les attentats, qui catalysent un gigantesque traumatisme, les langues se délient dans notre pays.

De plus en plus de belges s’interrogent sur notre pays et sur son avenir.

C’est un courant froid, lancinant, que je ressens dans tous les milieux que je côtoie, à commencer par le milieu de l’enseignement universitaire auquel je consacre beaucoup de temps.

Il se passe quelque chose.

Une rupture.

Je veux dire une véritable rupture, pas l'expression mondaine ou convenue de ceux qui qui disent que tout change en espérant que rien ne les affectera.

C'est l'abandon au monde de l'inertie, de la tétanie.

Et le Belgique ressent une immense déception.

La plupart des jeunes à qui j’enseigne (certes favorisés) ne veulent qu’une chose : quitter ce pays qui leur a pourtant donné un enseignement de base.

Ces jeunes ne voient qu’une dette publique, des problèmes de pensions qui  leur sont étrangers et surtout une absence de bienveillance sociale.

L’âge médian de la population belge est environ de 41 ans, soit un age presque plus proche de la retraite que de celui du début d’une vie professionnelle.

Le belge médian a un cinquième de siècle de plus que sa jeunesse.

Tout se mêle et s’entrechoque : une mobilité anéantie, des tunnels en poussière, des prisons qui étouffent, des écoles désargentées, un climat anxiogène suite aux attentats qui révèlent des failles dans l’exercice de l’Etat, un monde politique au projet sociétal illisible, des syndicats menant des combats dispersés devant un patronat qui n’écoute pas, une scission de plus en plus profonde entre les communautés, etc. dans un contexte où l’Europe est en questionnement sur sa propre réalité.

La confiance s’amenuise.

Ces malaises se conjuguent pour devenir une inquiétude citoyenne.

Comme de nombreux autres, je crois en l’Etat et au modèle belge.

Mais je vois aussi que je suis, comme d’autres qui ont suivi le même trace , une vigie de plus en plus isolée dans une nuit qui tombe sur la Belgique d’antan.

Je crois qu’il faut faire très attention car la jeunesse s’enfuit, sinon physiquement, à tout le moins mentalement, de ce pays.

Et un pays qui ne se consacre pas totalement à sa jeunesse, c’est un pays qui échoue.

Posté le 29 avril 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

En mai, fais ce qu'il te plaît…

L'été 2016 sera-t-il celui du malaise social ? Au Sud de l'Europe, et en France, de telles évocations semblent émerger. L'Europe est en souffrance d'un projet et d'une gouvernance. La monnaie est, pour certains, devenue un symbole de récession et d'austérité plutôt qu'un signe d'harmonie. Je crains que nous ne réalisions trop tard que la rigueur budgétaire soit incompatible avec la réalité sociale de pays qui s'effondrent sous le chômage et l’absence de projet sociétal. Le taux de chômage atteint aujourd'hui 11 % de la population active. Ce chiffre ahurissant est la représentation numérique d'une profonde crise économique, au sein de laquelle les Etats ne peuvent plus agir par stimulation budgétaire, cohésion et force de l'euro obligeant. D'ailleurs, le Nord et le Sud divergent de plus en plus. Jamais, depuis très longtemps, les gouvernants ne semblent tellement éloignés des réalités sociales et des bouleversements gigantesques qui nous engloutissent. Que ce soit en matière de migration, de cohésion sociale ou de digitalisation : l’Etat est muet.

J'appréhende que nous entrions dans des années sans croissance. J'ai, depuis huit ans, l'intuition que l'ajustement se fera par l'étalon monétaire. Il sera peut-être déprécié dans tous les pays endettés afin de re-étalonner l'endettement public sur une base dépréciée.

Mais peut-être qu'un choc social devra être un préalable au déclenchement de cette solution monétaire.

Il faut toujours se méfier des débuts de siècle. 

Et, depuis 1968, des mois de mai. 

Après, les choses changent parfois brutalement.

Posté le 27 avril 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

La Belgique doit retrouver un tracé moral

Les attentats ont exténué le Royaume. Pire, ils l’ont éreinté par une usure morale. Ces agressions nous confrontent avec de nouvelles réalités, comme l'écorce d'un arbre qui est arrachée en le mettant à vif. Certes, l’appareil de l’Etat et son exercice sont, par nature, incapable d’anticiper l’impensable. Mais, au-delà du courage et de l’abnégation inouïs dont font preuve ceux qui sécurisent ce pays et soignent les victimes de ces tragiques événements, il y a autre chose : nous sommes collectivement devenus inaptes à prendre de la hauteur. De nombreuses initiatives citoyennes démontrèrent une noblesse remarquable, mais chez d’autres, moins d’une semaine après le drame, tout ne fut que déchirements et surtout manque de sagesse, de retenue et de respect. Nous sommes immédiatement retombés dans un biais cognitif, c’est-à-dire une répétition de scénario, de fragmentation.

Si aucune souffrance ne doit être perdue, nous ressentons que quelque chose ne fonctionne plus dans ce pays. Est-ce un leurre, un tranquille naufrage ou bien un véritable supplice que seul le temps va effacer ? Je ne sais pas. Mais une chose est certaine : nous avons vécu des rentes d’un passé glorieux, sans comprendre que la grandeur d’un pays exige une discipline, une certaine élévation de pensée et un projet partagé.

Où trouver l’origine de cette lente dérive de l’Etat ? Chacun aura un avis documenté sur la question, dont aucun historien n’arrivera à distinguer les faits de l’intuition.

Pourrait-elle être bien plus ancienne et profonde que des revendications contemporaines. J’en suis convaincu. Entourée de silences ou de confidences chuchotées, il y a une zone d’ombre dans l’histoire de notre pays. La plupart des mémorialistes la contourne avec embarras, comme si l’histoire était hantée par le néant. C’est la saison froide de la Belgique. Elle est lugubre : c’est la question royale où les deux communautés furent perdantes. Le régime fut désacralisé et mis au vote. La consultation populaire de 1950 le dépouilla d’un grand nombre de ses attributs régaliens pour transformer progressivement le pays en communautés et régions. Toute la transcendance originelle de la Belgique en fut ébranlée. Depuis, c’est une complexité institutionnelle qui se substitue à la lisibilité du tracé politique. Le pouvoir exécutif s’est fragmenté sous des couches de réformes qui eurent aussi comme conséquence d’entraîner l’immobilité sous une administration pesante. Singulièrement, la force de l’Etat repose peut-être sur l’impossibilité d’en désigner le détenteur.

Mais ce n’est pas tout : le pays s’est aussi désintégré économiquement dès avant son émiettement institutionnel. Au lieu de déployer une ambition, chaque mutation économique s’est accompagnée d’un effritement. Le déclin commença dans les années trente et s’accentua avec la désuétude progressive du charbon et de l’acier, couplée à l’indépendance des colonies. Des trente années glorieuses (1944-1974), seules quelques-unes, encadrant l’exposition universelle de 1958, furent illustres. En plein cœur des années septante, qui furent une décennie maudite, le pays entama sa régionalisation au prix du maintien de secteurs nationaux qui étaient rendus surannés au moment même de leur désignation. On se déchira sur les Fourons pendant qu’un basculement économique engloutissait l’économie manufacturière. Plus tard, l’affaire de la Générale noya le quart du PIB dans un chaotique sabordage. Dix ans plus tard, la moitié du BEL-20 passa sous actionnariat étranger tandis que la crise de 2008 mit le secteur bancaire à genoux.

Socialement, aussi, les choses se sont gravement dégradées. Certes, les trente glorieuses furent plutôt l’exception que la norme en termes de configuration socio-politique. Il n’empêche qu’elles fondèrent la cohésion sociale sur le respect du travail et l’envie d’un projet de société commun basé sur l’entrepreneuriat et la redistribution. Aujourd’hui, la classe moyenne s’étiole et la pauvreté s’infiltre alors que le tourbillon de la révolution numérique va pulvériser des pans entiers de notre économie. La quantité et la qualité de travail vont diminuer. Dans ce domaine, l’Etat reste muet alors que l’économie de marché spontanée ne permettra pas de financer nos engagements collectifs. Les prochaines années vont révéler une terrible confrontation et sans doute une colère sociale de certaines classes défavorisées. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas minimiser les risques de radicalisation et d’extrémismes politiques. Les crises économiques entraînent des éruptions et les escalades politiques sont une lave qui n’est jamais refroidie

Et puis, des défis sociétaux d’une envergure tectonique nous attendent. Nous avons, en grande partie, échoué à intégrer des populations immigrées ou de confessions religieuses différentes alors que des vagues de migrations successives, d’origine politique, économique ou climatique, sont certaines. A la périphérie de l’Europe, des frontières se ferment et des régimes renouent avec l’esprit des années trente. La guerre se diffuse à l’Est et au Sud. Au-delà des premières réactions de répression et d’exclusion, qu’allons-nous faire ? Sans un message politique clair sur la cohésion sociale, nous allons diviser architecturalement nos villes et quartiers, avant de redéfinir les pays et les frontières. Ou irons-nous? Où sera l’envie du futur ?

Depuis 2008, toutes les crises se mélangent et se conjuguent pour s’amplifier. Or ces crises sont un avertissement sévère tant à la société civile qu’à nos gouvernants, et surtout à nous-mêmes. C’est d’ailleurs peut-être davantage qu’un avertissement, un passage vers une prise de conscience de mondes nouveaux. Dans le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline aurait pu transposer aux ruptures sociétales son pressentiment que c'est peut-être cela qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

La véritable question portera sur la représentation de l'avenir du corps social car les configurations sociétales deviennent extrêmement vulnérables. Les démocraties seront mises à l'épreuve dans le sillage des chocs économiques. Insidieusement, d'autres configurations politiques risquent d'émerger. Nos temps révèlent d’ailleurs une fin de modèle. La fin d'un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Le moment est venu de poser la question des temps nouveaux et de constater qu'un univers moderne se dresse, sans qu'on l'ait pressenti, ni conjuré. Cet univers reste à réinventer.

L’absurdité des événements n’apparait que si nous les jugeons à l’aune du temps court. S’il y a des périodes politiques, il faut désormais un temps étatique. Il convient de retrouver un tracé moral. Il faut un Etat et des régions forts, non pas au sens de l’autoritarisme qu’ils peuvent exercer, mais de l’autorité qui peut en rayonner. Il faut, avant tout, un Etat qui rassure. Mais aucune solution institutionnelle consensuelle ne pourra y contribuer car ce qui importe, c’est de créer un éthos de confiance, c’est-à-dire une vision longue qui promulgue la cohésion sociale, la solidarité politique et la bienveillance économique. C’est donc dans des valeurs morales, intégrées et respectées, que se trouve la solution. Ces valeurs partagées sont la solidarité et le respect de l’autre. C’est surtout et d’abord l’instruction publique et civique. Ce sera un travail permanent car des valeurs se construisent plus qu’elles ne se postulent.

Je dois beaucoup à ce pays, à commencer par l’éducation, tout en tentant de rendre ce qui m’’est donné. Je garde une foi indestructible et une conviction absolue qu’il finira par se ressaisir devant les grands périls qui le menacent.

Mais, aujourd’hui, l’Etat suscite l’indécision et même parfois l’inquiétude. A terme, tous, quelles que soient les configurations politiques futures, nous en serons perdants. Je crois que l’engagement citoyen et individuel ne suffit pas. Il est indispensable que, faute d’homme providentiel, ceux qui dirigent l’Etat indiquent, au risque de l’impopularité, quel est son avenir social et politique dans un cadre moral apaisant. Le pays manque de lisibilité sur son avenir, quel qu’il soit. En transposant à un pays ce qu’il appliquait à l’homme, c’est peut-être François Mauriac qui avait raison quand il affirmait que « notre vie vaut ce qu’elle a coûté d’efforts ».

 

Cet article a été publié dans Le Soir du 26 avril. Il est rédigé à titre personnel et n’engage aucunement les institutions auxquelles l’auteur est affilié.

 

Posté le 21 avril 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

L’euro ne rapporte pas assez ou coûte trop cher ?

Le Ministre allemand des finances ne veut plus des mesures monétaires accommodatrices mises en œuvre par la BCE. Ces dernières, qui conduisent à des taux d’intérêt négatifs, ruineraient les épargnants allemands, sous forme directe ou indirecte (au travers du faible rendement de placements à long terme et autres assurances vies). Certaines fluences politiques allemandes exigent même que le prochain Président de la BCE soit allemand, ce qui repose sur le doute de l’indépendance de la BCE.

Faut-il s’étonner de tout ceci ? Aucunement.

Ce sont les allemands qui ont voulu cette politique.

Aujourd’hui, l’euro ne rapporte pas assez. Mais il a coûté fort cher dans le sud, auquel on a imposé des dévaluations internes.

Et, finalement, plus personne n’est content de cette monnaie.

Les erreurs de conception de l’euro apparaissaient désormais avec cruauté. C'est ainsi que la logique des pays du Nord, qui était fondée sur une désinflation compétitive se transforme en déflation récessionnaire. L'euro est devenu une monnaie génétiquement déflationniste. C'est le piège japonais d'une monnaie forte assortie d'un manque d'inflation et d'une croissance.

Le problème est consubstantiel à la formulation de l'euro lui-même. Si tant est qu'un euro regroupant les pays du Nord européen était robuste, il était curieux de s'engager dans un projet politique trop vaste et aux fondements économiques inexistants. Le défaut originel de l'euro est donc d'avoir découlé d'une décision institutionnelle plutôt que d'une adhésion monétaire naturelle auxquelles des économies convergentes souhaitaient s'associer.

Parce que l'espace monétaire est trop large, l'euro ne correspond pas à une zone monétaire optimale, caractérisée par la fluidité des facteurs de production et une spécialisation industrielle ou des services adéquate. Pire, l'euro fut un effet d'aubaine, permettant, dans un premier temps, à l'Allemagne de ne plus devoir réévaluer le Deutsche Mark tandis que les pays du Sud européen virent leurs taux d'intérêt fondre, comme s'ils empruntaient eux-mêmes en Deutsche Marks.

La zone monétaire est trop étendue et ses économies dissemblables, les fondements budgétaires et fiscaux sont absents tandis que les dettes publiques, trop importantes, n'ont pas fait l'objet d'une minime mutualisation, sauf peut-être au travers du rachat d'obligations publiques par la BCE. Les mécanismes de résolutions de crises sont obscurs tandis que l'austérité budgétaire imposée aux pays du Sud (et censée remplacer une dévaluation monétaire) a aggravé les chocs asymétriques, ce qui explique que la différence entre les performances économiques du Nord et du Sud s’est creusée en quinze ans.

Nous n'avons pas le choix de ne pas assurer la cohésion de notre monnaie. Un retour en arrière serait catastrophique.  Mais les chefs d'Etat qui ont mal créé l'euro portent une responsabilité devant l'histoire. En étendant la monnaie trop loin de son centre de gravité naturel, c'est-à-dire l'axe franco- allemand, ils ont pris le risque de faire imploser le dessein européen. En se limitant à en faire un acte politique sans soubassements économiques, ils ont sapé l'ancrage monétaire du projet

Posté le 20 avril 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Fiscalite immobilière et problèmes de mobilité

La fiscalité immobilière des personnes physiques est un puzzle énigmatique. Elle est complexe, fragile, enchaînée dans des effets multiples de causes à effet, encastrée dans les pouvoirs taxateurs des régions et communes, extrêmement corrélée avec l'emploi et presque impossible à modifier, sauf par de microscopiques et délicates manipulations.

Cette fiscalité immobilière des personnes physiques est archaïque à deux égards : l'acquisition d'un bien immobilier est soumise à d'importants droits d'enregistrement, tandis que le revenu fiscal tiré de la jouissance d'un bien est, pour de nombreux immeubles, basé sur un revenu cadastral dont la dernière péréquation date de 1975. Bien sûr, ce revenu cadastral est indexé depuis près de 25 ans et il est adapté au rythme de la rénovation du parc immobilier. Il n'empêche : cette fiscalité est désuète. Acquitter un droit d'enregistrement de 10 %, 12,5 % ou 15 % sur une acquisition immobilière, qui constitue un déplacement latéral d'épargne est insensé, d'autant que ce pourcentage passe à 21 % sur des immeubles neufs. Il s'agit d'impôts sans contrepartie, sinon l'obtention du privilège de pouvoir accéder à sa propre propriété. L’acquisition de l’immeuble de son domicile étant un véhicule d’épargne souvent nécessaire, l’Etat tire profit de l’inélasticité de cette nécessité pour prélever un impôt qui s’ajoute à la ponction fiscale grevant la constitution de l’épargne nécessaire à cette acquisition immobilière. A cet égard, il faut rappeler que l’impôt progressif taxe déjà la formation d’épargne (alors que les droits d’enregistrement ou la TVA taxent le capital lui-même). En effet, le revenu d’une personne physique est soit consommé, soit épargné. Mais la fraction de la consommation n’est pas proportionnelle au revenu : on ne double pas sa consommation si le revenu est multiplié par deux. L’épargne augmente donc marginalement avec le revenu. Cette logique conduit à un impôt progressif. Il s’agit donc d’un impôt dont le barème augmente avec les tranches du revenu imposable ou, plus précisément, avec le montant de l’épargne.

Mais il y a autre chose : les droits d'enregistrement ou la TVA reflètent un effet d'aubaine, à savoir la petite taille du pays. En effet, comme il est théoriquement possible de travailler partout en Belgique quelle que soit la localisation de sa résidence (grâce à un réseau routier et ferré de forte densité), la nécessité d'un déménagement physique pour des raisons professionnelles est moins aiguë que dans de grands pays. L’Etat taxe donc le privilège théorique de la localisation selon les choix personnels de chaque contribuable. Cette fiscalité reflète aussi le caractère anciennement agricole et industriel de notre économie qui exigeait des habitations proches des centres de production. Nonobstant le fait que les droits d'enregistrement sont différenciés selon les régions, leur récupération en cas de vente rapide du bien immobilier reste d'ailleurs limitée dans le temps Un lourd impôt sur la mutation immobilière est donc sociologiquement plus acceptable en Belgique qu'il ne le serait dans des pays caractérisés par la nomadisation professionnelle (Etats-Unis, par exemple).

Cette vision théorique est désormais bouleversée par les problèmes de mobilité. Notre pays devient un engorgement routier permanent par manque de vision stratégique ou d’entretien des infrastructures. Les investissements structurels sont insuffisants et leur mise en œuvre doit respecter des arcanes politiques qui conduisent à leur paralysie. Aujourd’hui, il n’est donc plus possible d’affirmer que le travailleur belge a le choix de son domicile. Les problèmes de mobilité forcent de nombreuses personnes à subordonner le choix de leur domicile aux contraintes de localisation professionnelle. La question est donc de savoir s’il est juste, sous l’angle de l’équité de l’impôt, de soumettre un choix immobilier, désormais dépendant de manière croissante de ces problèmes de mobilité, à des droits d’enregistrement ou à des prélèvements de TVA qui reflètent un contexte révolu ? Je ne le crois pas. Prenons, par exemple, le cas de Bruxelles dont l’accès aux heures de pointe devient incertain : un travailleur qui choisit de faire sa carrière dans la capitale devra immanquablement s’y résider, au prix d’une cherté de l’immobilier, elle-même majorée d’une fiscalité (droits d’enregistrement ou TVA) qui est proportionnelle à ces prix élevés. On pourrait même avancer que les droits d’enregistrements et la TVA sur des acquisitions immobilières relèvent, pour partie, des impôts professionnels. Voilà la singularité fiscale : la fiscalité sur l’immobilier devrait tenir compte de la difficulté croissante d’être professionnellement mobile.

Lorsqu'on conjugue les archaïsmes de cette fiscalité immobilière, ne pourrait-on pas imaginer un système qui consisterait à baisser significativement les droits d'enregistrement et la TVA tout en revalorisant le revenu cadastral à chaque mutation immobilière ? Cela permettrait de diminuer la ponction sur le capital tout en revalorisant le revenu cadastral imposable.

La fiscalité glisserait alors d'une ponction unique sur le capital vers la taxation d'un revenu cadastral revalorisé. En termes conceptuels, tout se passerait comme si le droit d'enregistrement était lissé dans le temps au travers de la déclaration du revenu cadastral à l'impôt des personnes physiques. L'immobilier résidentiel subirait donc une péréquation cadastrale au rythme de la mutation de sa propriété, des règles particulières devant être imaginées pour les donations et les successions. En tablant sur une détention moyenne d'un bien qui doit être de l'ordre de 15 ans, la péréquation serait générationnelle. La péréquation annulerait bien sûr l'indexation.

La probabilité d'une modification fiscale qui s'inscrive dans les idées développées ci-dessus est presque nulle. Il n'empêche qu'elles seraient cohérentes avec la réalité des problèmes de mobilité. Dans tous les cas de figure, une réflexion est utile.

Posté le 19 avril 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le dollar : une courte note

Depuis l’année 1971, qui consacra la fin de l’ordre monétaire d’après-guerre, le dollar est une devise en dépréciation structurelle. En effet, une monnaie faible permet d’exporter l'inflation domestique. C’est pour cette raison qu’une éventuelle inflation américaine, qui serait entraînée par une pression haussière sur les salaires, pourrait ne pas conduire à une hausse des taux d’intérêt. Cette dernière serait pourtant logique pour éviter une surchauffe de l’économie domestique. Mais une hausse de taux d’intérêt conduirait à apprécier le dollar, ce qui contrarierait l’exportation de l’inflation américaine.

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