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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 24 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

De la guerre aux grandes grèves : les cauchemars de la Belgique

Depuis quelques semaines, la Belgique est entrée dans une atmosphère de violentes turbulences.

L'Europe s'enfonce inexorablement dans la déflation et une période de croissance insuffisante. Il était donc prévisible - parce que prévu- ,  que cette crise économique s'échoue dans des débats idéologiques.

Mais nous assistons peut-être à quelque chose de beaucoup plus grave et d'indicible, à savoir la fin d'un mode de gestion commune du pays.

Aujourd'hui, tous les antagonismes s'expriment.

Lors du gouvernement précédent, le parti majoritaire flamand n'était pas représenté, tandis qu'aujourd'hui, un parti minoritaire représente les Wallons et les Bruxellois. Aux revendications d'indépendance flamande, certains opposent un régionalisme wallon beaucoup plus profond qu'on ne le pense.

Les fissures deviennent des fractures, jusqu'à ouvrir les plaies de la guerre et de la collaboration, à coup de violences verbales insupportables.

La Belgique plonge dans ses sombres passés. Les mots honnis sont prononcés : collaboration, Allemagne, nazisme. Ces mots sont des blessures parce que la Belgique n'a pas fait le deuil de sa propre histoire.

Elle ne le fera jamais car sa réalité fut mise en question de 1940 jusqu'au retour du Roi en 1950, lorsque le régime fut mis au vote de la consultation populaire.

Et c'est justement ce qui est peut-être en train de se passer : le régime est, à nouveau, placé en déséquilibre.

D'ailleurs, tout se mélange aujourd'hui.

Car derrière les relents de la guerre, il y a autre chose. Lorsque le profane s’interroge sur la politique belge d’après-guerre, il plonge en apnée dans les méandres de l’histoire. Et c’est alors qu’immanquablement, il discerne, entourée de silences gênés ou de confidences chuchotées, une zone d’ombre. La plupart des mémorialistes la contourne avec embarras, comme si l’histoire était hantée par le néant. C’est la saison froide de la Belgique. Elle est lugubre : c’est la Question Royale.

Et, on le sait : frôler cette question revient à esquisser les interdits. En parler rappelle la guerre, ses égarements et des malédictions collectives.

Mais, plus d'une décennie après la question royale, une autre lutte s'engagea.

Ce furent la loi unique et les grandes grèves, signant la fin d'une prospérité artificielle liée au plan Marshall et à la reconstruction d'après-guerre.

Assisterons-nous à une fracture linguistique et idéologique comparable aux années cinquante et soixante ?

Ce n'est pas exclu.

La Belgique a traversé deux siècles de paix dans une culture du compromis, incidemment signée par la devise nationale.

Je crains qu'elle ne sorte pas indemne des prochaines années car les fractures sont désormais trop importantes.

Et le pire serait que notre démocratie soit sabordée au profit d'une ploutocratie ou d'une oligarchie du plus grand nombre.

Au-delà de lui-même, ce pays doit absolument garder l'humanisme qui a scellé son union.

Posté le 23 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Sommes-nous en 1933?

L'histoire a de nombreuses généalogies, mais les comparaisons historiques sont utiles.

Au-delà des dénégations des autorités politiques et monétaires, il est désormais évident que nous entrons en déflation.

Les jugements sentencieux des économistes qui s'accommodent toujours de l'humeur du moment sont désormais balayés: il fallait absolument inflater nos économies plutôt que de les plonger dans des programmes d'austérité et une discipline de monnaie forte.

Dans les années trente, Keynes exhorta les pays en déflation à ne pas aggraver cette dernière par des politiques de rigueur.

Il ne fut pas écouté alors que toutes les politiques déflationnistes échouèrent (Laval en France, Hoover aux Etats-Unis, Brüning en Allemagne, etc.) jusqu'à en devenir des ferments de violence militaire.

Ce ne furent qu'erreurs sur erreurs.

Les mêmes erreurs que celle que commit Churchill en reliant la Livre sterling à l'or dans des conditions insupportables en 1925, que celles des programmes d'austérité qui suivirent la crise de 1929, que la fondation du bloc-or, similaire à l'euro, en 1933, etc.

Serions-nous en 1934, année qui fut balayée par des dévaluations en cascade?

Ou peut-être en 1935, année au cours de laquelle le Président du Conseil français organisa une déflation avant d'être écarté du pouvoir par le Front Populaire qui tomba lui-même sur la dévaluation du franc ?

Et politiquement, en quelle année sommes-nous?

En 1933, dans une Europe troublée ou à Washington, dans le pays du capitalisme prédateur, où le Président démocrate Roosevelt tenta péniblement de convaincre que la politique de rigueur de son prédécesseur, Hoover, pétri de certitudes monétaires désuètes et des vertus salvatrices de l’austérité, était vaine?

Sommes-nous dans une logique récessionnaire ou dans un New Deal?

Et que devrions-nous faire ? Aucune solution n'est idéale. Pourtant, il faudrait créer un choc d'inflation, c'est-à-dire déprécier fortement l'euro par un immense assouplissement quantitatif, c'est-à-dire un refinancement massif (correspondant à une création monétaire) des dettes publiques des pays fragilisés.

En d'autres termes, il faudrait s'inspirer de la politique monétaire japonaise contemporaine, puisque nous tombons dans un scénario nippon. Une inflation risque, bien sûr, d'entraîner une hausse des taux d'intérêt, mais on peut imaginer que les Etats contrôlent suffisamment le circuit du crédit pour la neutraliser. Mais cela ne suffira pas: il faudra réaliser que le retour à l'équilibre budgétaire n'est pas la solution alors que l'économie se contracte.

Mieux vaut en effet, de grands projets d'infrastructure destinés à moderniser l'Europe au-delà des Etats-nations.

L'Europe n'y est pas préparée. 

Elle se prépare à une décennie aride.

La monnaie et l'ordre social ne sortiraient pas indemnes d'une déflation.

Et enfin, il reste une question, qui est la plus importante : Quelle sera l'identitié du pouvoir politique et les valeurs morales qui seront véhiculées.

Car une chose est certaine : notre société s'effondrera et implosera si nous ne soucions pas de son avenir.

Je me trompte peut-être, mais je ressens un étranglement vers l'individualisme cynique et le repli personnel, plutôt qu'une expansion vers un contrat social homogène.

Posté le 21 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Après la crise économique, de graves crises politiques ?

Plus les perspectives de croissance et d'inflation s'effondrent, plus il devient évident que nous entrons dans un immense tunnel financier, qui pourrait être long de plusieurs années, voire d'une génération.

Ce n'est pas une question de pessimisme que d'établir ce constat, mais une application arithmétique.

La dette publique est gigantesque, et elle sera inéluctablement majorée du coût des pensions, qui sont insuffisamment provisionnées.

Cette dette publique constitue un emprunt de la prospérité qui se traduira par une soustraction de bien-être. En d'autres termes, nous devons collectivement défalquer la dette de la croissance que nous générerons dans les prochaines années.

Peu de personnes sont conscientes de l'extrême gravité de cette réalité, car nous entretenons une image ancienne de l'économie, c'est-à-dire celle des années glorieuses au cours desquelles l'Etat pouvait compenser les décrochages conjoncturels.

Aujourd'hui, le décrochage se transforme en trou d'air, et l'Etat deviendra impuissant, malgré les sollicitations qui émaneront d'une population désemparée.

Socialement, les prochaines années vont révéler une terrible confrontation. Et sans doute une rancoeur sociale de certaines classes défavorisées.

C'est pour cette raison qu'il ne faut pas minimiser les risques de radicalisation et de populisme politiques.

Ces aventures politiques sont une lave qui n'est jamais refroidie.

Les crises économiques entraînent des éruptions idéologiques.

Et parfois, elles ne sont plus sous contrôle.

Posté le 20 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Et si un gigantesque naufrage social se préparait ?

La peur du capitalisme se concentre sur les théories déclinistes, la valeur de la monnaie, le rééchelonnement des dettes publiques et l'inquiétude du krach final qui réduirait les valeurs d'actifs à peu de choses.

Pourtant, il y a un autre krach qui se prépare.

Et celui-là ne relève pas du symbolique monétaire. Il s'agit du gouffre de la pauvreté qui attend les derniers baby-boomers, c'est-à-dire les personnes qui entrent aujourd'hui dans la cinquantaine.

Apparemment, il ne s'agit que de virtualités lorsqu'on retarde l'âge de la pension ou que ces dernières sont réduites.

Pourtant, c'est beaucoup plus grave : il est presque impossible de trouver un emploi lorsqu'on dépasse l'âge de 55 ans.

C'est d'ailleurs ce qui explique la chute du taux d'activité des travailleurs âgés : c'est moins une question de volonté que d'économie qui s'est fondamentalement métamorphosée en exigeant, depuis 15 ans des compétences nouvelles et exigeantes.

Pour beaucoup de personnes, la fin de la vie professionnelle et l'entrée de la pension vont s'assimiler à une économie de survivance.

Soyons extrêmement attentifs à cette lente dérive qui va affecter nos communautés.

Car d'anéantissements en naufrages, il s'agit peut-être d'un tsunami.

Les années glorieuses de nos communautés sont achevées.

La véritable question concerne désormais la représentation de l'avenir du corps social.

Posté le 19 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Zone Euro. 1919 : l'Allemagne paiera. 2014 : L'Europe paie.

Il y a près un siècle, au sortir de la Grande Guerre, Clémenceau (ou plutôt son Ministre des Finances Louis-Lucien Klotz) avait dit, sur le ton définitif des vérités assumées : l’Allemagne paiera.

L’Allemagne n’a pas payé, à raison d'ailleurs.

Keynes l'avait prédit en 1919 : la mise à genou de l'Allemagne semait les graines d'un second conflit, encore plus terrifiant. Il avait raison. Il n'y eu peut-être qu'une seule guerre, commencée en 1914 et achevée en 1945.

Elle traversa une vague d’hyperinflation (1923) avant de plonger dans la dépression (1930-1932) et de s’échouer dans la folie guerrière.

Ce qui fit sombrer l’Allemagne ne fut pas du tout les problèmes monétaires, mais les troubles sociaux : après une guerre qui avait décimé la population active, l’Allemagne dut faire face au mouvement révolutionnaire spartakiste qui conduisit à l’inflationniste République de Weimar avant de tomber dans la récession mortifère du chancelier Brüning.

Les pères étaient morts au combat, les grands-pères furent ruinés par l’hyperinflation et les fils mis au chômage avant qu’Hitler n'entraîne le pays dans la plus grande folie du 20ème siècle.

La leçon de l’Histoire économique allemande n’est pas la crainte de l’hyperinflation, mais le constat qu’il est impossible d’imposer à un pays et à sa population une suffocation économique. Au reste, la dette allemande de 1919 fut rééchelonnée en 1929 (au travers du Plan Young) et partiellement annulée en 1953.

Pourquoi ? Parce qu'à un moment, le contrat social est fissuré et des phénomènes inattendus se produisent. Aujourd’hui, l’Allemagne dit : l’Europe paiera l’euro par l’austérité.

Mais, à 3.000 km de Berlin, des populations tombent dans une grave récession et dans le chômage. On leur dit que l’austérité est un préalable à la croissance, mais personne n’indique d’où viendra cette croissance dont le postulat est plus incantatoire qu’opératoire.

Les Allemands ont-ils raison ?

Oui et non.

Ils font face à un terrible dilemme. Ils ont raison de vouloir exorciser une économie européenne au sein de laquelle les Etats-providences se développent. On constate d’ailleurs que le poids de l’État dans le PNB de la plupart des pays européens augmente alors que l’Euro exigeait une flexibilisation des économies.

Ce qui anéantit l’Europe n’est d’ailleurs pas le manque de croissance (qui est toujours conjoncturel) mais le niveau insupportable des dettes publiques qui ont augmenté au cours des trente dernières années pour financer un modèle social.

Mais ils ont tort de croire que la rigueur monétaire est plus puissante que la rue. La rue n’a pas toujours raison, mais on n’a pas raison contre la rue, surtout dans les pays démocratiques.

L’ambivalence allemande est plus profonde qu’on le croit : sans l’Euro, le Mark se serait réévalué de près de 30 %, annihilant la capacité exportatrice du pays.

De plus, qui peut croire que l’Allemagne aurait pu emprunter à 10 ans à un taux de 0,7 %, c’est-à-dire à un taux d’intérêt réel (c’est-à-dire hors inflation) négatif, si ce pays n’avait été considéré par antagonisme avec des pays plus risqués appartenant à la même zone monétaire ?

Alors que faire ? Il faut revenir à l’essence de l’euro, qui est d’harmoniser les peuples et d’assurer une paix sociale dans un contexte de croissance économique.

Il faut donc éviter les postures nationales.

Il est donc judicieux de repousser l’échéance communautaire de retour à l’équilibre en 2016 et d’accepter de diluer cet objectif sur plusieurs années.

Il faut aussi – mais je me répète – mettre en œuvre une politique monétaire plus accommodante. Car le pire, ce serait que les nationalismes prennent le dessus sur les exigences monétaires et qu’en dix ans, le sentiment vis-à-vis de l’Euro passe de l’adhésion à la déréliction. Car si rien n'est fait, la crise monétaire et financière va se transformer en nombreuses et irréversibles crises politiques.

Posté le 18 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un signe de déflation : la pompe bancaire refoule

Contrairement à une opinion largement répandue, ce ne sont pas les banques centrales qui créent la monnaie, mais bien les banques commerciales.

Bien sûr, la monnaie n’est pas un phénomène spontané et il faut l’amorce des banques centrales. Ces dernières fournissent une indication en matière de taux d’intérêt et permettent aux banques commerciales de se refinancer auprès d’elles, raison pour laquelle elles sont qualifiées de « prêteurs en dernier ressort ».

Les banques centrales créent donc de la monnaie, mais uniquement à titre supplétif.

D’ailleurs, la création monétaire de ces banques est infime par rapport à celle des banques commerciales.

La création monétaire des banques commerciales fonctionne grâce à ce que les économistes qualifient de « multiplicateur des crédits » ou de ce que les Anglais désignent par l’adage « loans make deposits ».

L'octroi d'un prêt exige de récolter un dépôt. Ce même prêt suscitera d'autres dépôts qui entraîneront de nouveaux octrois de prêts, etc. En d’autres termes, les banques privées créent la monnaie qui s’assimile à un flux. Leur rôle consiste d’ailleurs, de manière contre-intuitive, à accélérer la déthésaurisation de la monnaie qui leur est confiée.

La monnaie est fonction de la variation de la thésaurisation / déthésaurisation des banques privées, mais elle est créée par l’accélération de la vitesse du flux.

En d’autres termes, les banques commerciales sont des entreprises qui fabriquent elles-mêmes leur matière première Cette multiplication des opérations de crédit crée un flux monétaire instantané dont la vitesse peut augmenter ou ralentir en fonction de différentes exigences réglementaires.

Le rôle des banques commerciales consiste d’ailleurs, de manière contre-intuitive, à accélérer la déthésaurisation de la monnaie qui leur est confiée.

En incitant à la déthésaurisation, les banques transforment un stock de monnaie en un flux qui traverse l’économie. Aujourd'hui, nous sommes en déflation. La demande de crédit est extrêmement faible. Les prêts ne suscitent pas d'exigences de dépôts, d'autant que ces derniers s'accumulent dans les banques, même au prix d'une rémunération dérisoire.

L'adage "loans make deposits" n'est plus vérifié. On devrait plutôt écrire "deposits do not make loans".

La pompe bancaire refoule.

C'est un indice de récession et de déflation. Et c'est aussi l'illustration que l'apport de liquidités à l'économie est une condition nécessaire, mais insuffisante pour une reprise qui est désormais celle de la demande.

Posté le 17 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

La difficulté d'un monde sans inflation

L'inflation s'est érodée depuis quelques années, jusqu'à en devenir nulle ou négative.

Cette situation reflète le contexte récessionnaire et la force de la monnaie européenne, mais aussi d'autres facteurs démographiques, tel le vieillissement de la population.

Certains s'en réjouissent et avancent même l'idée que la déflation est le reflet du progrès humain, à savoir la capacité de produire à moindre coût.

Mais cette absence d'inflation est-elle souhaitable ?

Aucunement.

En effet, un des gigantesques problèmes de nos économies est le poids des dettes publiques, auquel il faut ajouter le coût du vieillissement de la population. Ces engagements correspondent, en euros d'aujourd'hui, à des multiples du PIB.

L'inflation est un moyen commode d'éroder ces dettes.

Mais sans inflation, leur absorption sera très complexe, d'autant que le taux de croissance est faible. L'inflation augmente le coût réel de ces dettes.

Il est donc intuitif que des abattements de dettes publiques attendent les pays dont l'épargne domestique n'arrivera plus à financer ces mêmes dettes publiques en croissance.

C'est à ce niveau que le Japon, caractérisé par une déflation endémique depuis 25 ans, est un sujet d'étude intéressant. La dette publique nippone a atteint près de 250 % du PIB, mais c'est l'épargne japonaise qui la finance quasiment exclusivement.

Cette situation n'est pas transposable aux pays faibles du Sud de la zone euro.

Dans ces pays, faute de pouvoir dévaluer la monnaie et de trouver un financement domestique aux dettes publiques, l'ajustement portera inéluctablement sur leur restructuration.

Posté le 17 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Leçons économiques de la Corée du Sud

Il y a quelques jours, j'ai effectué un séjour de rencontres académiques à l'invitation du gouvernement coréen du Sud, appelé le pays du matin calme (ou du matin frais).

C'était ma première visite dans ce pays mais, sans prétendre à pouvoir appréhender correctement la réalité économique d'un pays, il est utile d'en tirer des enseignements pour notre pays. Au terme de l'occupation japonaise (1910-1945) et de la guerre de Corée (1951-53), à laquelle la Belgique a d'ailleurs participé, ce pays était dans un état de délabrement et de pauvreté indescriptibles. Son PIB par habitant était un des plus faibles du monde.

C'est donc dans des conditions épouvantables que la Corée, amputée de son territoire au Nord, a abordé la seconde moitié du vingtième siècle, avec l'aide (mais aussi l'occupation persistante) américaine et dans un état de veille militaire permanent, attisé par les menaces répétées des dictateurs communistes de la Corée du Sud.

Mais ce n'était pas tout : la Corée est une économie qui n'était pas intégrée dans une zone de transit commercial, puisqu'elle constitue une péninsule étriquée entre un régime hostile, au Nord, et l'occupant japonais ancestral, au Sud. C'est aussi un pays qui n'est pas culturellement intégré, ou plutôt, qui s'est construit sur des sciences humaines domestiques. La langue coréenne est, par exemple, une langue phonétique fabriquée de toutes pièces, il y a six siècles, et qui reste enclavée par rapport à celle des autres pays asiatiques. Ce n'est donc pas un pays qui fut traversé par des flux socio-culturels qui auraient pu susciter une mixité raciale, sociale ou artistique.

Ce pays n'a donc pu compter que sur ses propres forces.

Aujourd'hui, la Corée démontre un des plus haut taux de croissance du monde et son PIB par habitant est un des plus élevés parmi les pays développés.

Que s'est-il passé ?

Les angles d’approche de la mutation économique sont innombrables et chaque discipline apporte son pouvoir élucidant. Il y a plusieurs généalogies aux transformations de la société. Il serait donc vain de résumer ce que les économistes appellent un "miracle économique" en quelques paragraphes, mais des éléments saillants peuvent être identifiés.

Tout d'abord, la Corée est une économie de marché au sein de laquelle la réussite individuelle est exacerbée, mais il s'agit d'un capitalisme intelligemment structuré et orienté En d'autres termes, la réussite individuelle doit s'intégrer dans la prospérité collective.

Par ailleurs, la Corée a établi des plans successifs (à l'instar de la France d'après-guerre) qui ont défini les priorités économiques sur base d'une juxtaposition des intérêts de l'état et des entreprises privées.

D'abord centrée sur la reconstruction du pays et la stimulation de la production intérieure afin de se substituer aux importations, le pays a progressivement pivoté sa croissance vers l'exportation. Ensuite, tout l'effort a été mis sur l'innovation. Les facteurs de production ont été alignés afin de tirer parti des avantages concurrentiels.

C'est une application de la théorie des avantages comparatifs de l'économiste anglais Ricardo qui postulait qu'une économie doit se spécialiser dans les domaines pour lesquelles elle dispose d'avantages concurrentiels, plutôt que se disperser dans des domaines pour lesquelles ses prédispositions sont moins favorables. C'est ainsi que la Corée est un pays qui est "digitalisée". Internet a été utilisé pour désintermédier les circuits les circuits économiques et stimuler l'échange permanent d'informations, notamment sans le domaine universitaire. L

'économie coréenne s'est articulée autour de conglomérats privés (les chaebols), principalement détenus par des familles dans des constructions juridiques tentaculaires, mais dans l'alignement des orientations publiques. Ces conglomérats ont déployé leurs avantages concurrentiels, qui relèvent essentiellement de l'innovation. C'est ainsi que la Corée du Sud est le second pays en termes de dépôts de brevets aux Etats-Unis. I

l en a résulté des marques mondiales, telles Samsung, LG et Hyundai, dans le domaine plus traditionnel de l'automobile.

Cette exigence d'innovation a conduit à bâtir des centres de recherche au sein desquels l'inventivité est démultipliée par les contacts entre chercheurs, à l'instar du climat qui règle à Silicon Valley ou dans les entreprises de type google, Facebook ou Amazon.

C'est Alain Peyrefitte (1925-1999) qui avait souligné que le miracle de l'inventivité et du progrès humain trouve un terrain fertile lorsque l'innovation est un facteur d'enrichissement individuel et collectif, dans un contexte peu réglementé afin de susciter la prise de risque. Peyrefitte parlait de la nécessité d'un "éthos (c'est-à-dire un caractère, une typologie) de confiance compétitive". Pour stimuler l'envie du futur et déployer la "confiance dans la confiance", il faut un contexte de stabilité institutionnelle qui stimule l'entreprenariat individuel. La réussite doit être reconnue et l'échec dépassé. Il faut que les pouvoirs publics suscitent un appétit d'entreprendre.

La Corée est sans doute l'illustration de cette intuition académique : le pays est fondé sur une conscience collective de la nécessité de la prospérité partagée.

Notre pays aurait beaucoup à apprendre de l'expérience étrangère et des manières de structurer un rebond économique. Il s'agit d'aligner les intérêts privés et publics, d'allouer une orientation absolue à la formation et au recyclage professionnel et d'assurer un dialogue social intelligent. La Corée est incidemment un pays qui démontre que l'économie mixte est une réalité qui fonctionne, sans tomber dedans les travers d'un Etat-providence en faillite ou d'une économie de marché débridée. Il s'agit d'un écosystème partenarial qui associe l'entreprise, l’État, l'université et le monde syndical, sur le mode de la concertation. Ne nous leurrons pas: la guerre économique mondiale est déclarée. Nous devons ajuster le curseur du degré de compétitivité (dans toutes ses dimensions) pour nous tourner vers une économie mixte éclairée, entre une collectivisation étatique et une économie purement privée que nous peinons à stimuler.

Posté le 15 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un mauvais vent boursier ?

Un mauvais vent pourrait  souffleter les marchés financiers.

C'est l'avis de plusieurs économistes qui constatent que le niveau d'endettement de l'économie a à peine baissé depuis 2006.

La différence, c'est qu'en 2006, les perspectives économiques étaient favorables, que l'euro constituait un modèle apparemment homogène, que la croissance et l'inflation étaient positives.

Aujourd'hui, c'est autre chose. Nous entrons dans un cycle déflationniste et de croissance atomique. Le taux allemand à 10 ans est tombé à 0,79 %, soit ce que rapportait un banal compte à vue, il y a quelques années. Le risque n'est plus rémunéré. Je devrais écrire "les risques" plutôt que "le risque", car ils sont nombreux : risques souverains (rien ne s'est amélioré structurellement dans les pays du Sud et les dettes publiques augmentent jour après jour, avant qu'elles ne s'embrasent sous l'effet des pensions), risques bancaires (dont on voit l'éclosion de manière éparse dans les pays de l'Est et du Sud de l'Europe), risque de tassement économique, etc.

Cette situation est anormale.

Mais que feront les autorités monétaires afin d'éviter que l'économie ne trébuche ? Il s'agira de baisser les taux d'intérêt et faire tourner la presse à billets afin de soutenir l'économie dans un gigantesque refinancement.

Depuis le début, il fallait inflater la crise en diluant l'excès d'endettement dans une lente érosion monétaire.

Il faut donc rester confiant.

Mais - et c'est le plus important - il faut garder en tête qu'un investissement boursier est à long terme et que c'est la seule manière de protéger, à long terme, un patrimoine.

 

Posté le 14 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

La crise porte sur l'exercice de l'Etat

Depuis 2008, la crise économique s'est vue affublée de nombreux qualificatifs : crise des subprimes, du crédit bancaire, souveraine, monétaire, etc. Pourtant, il est probable que le champ de cette crise soit nettement plus large, en ce qu'elle porte sur une question sociétale.

Il s'agit de l'exercice des Etats, écartelés entre des entreprises mondiales et versatiles, et des dettes publiques dont le refinancement est le garant de l'ordre social. Engorgés de dettes, les Etats sont captifs des banques, qui sont elles-mêmes prisonnières des banques centrales…qui doivent elles-mêmes soutenir l'entreprise privée à coup d'injections monétaires. En 2008, les Etats ont sauvé l'économie de marché.

C'est la collectivité qui a sauvé l'entreprise privée. Ce sauvetage était justifié, en ce que les banques "fabriquent" le flux monétaire au travers de leur propre existence. Un abandon des banques se serait assimilé à une démonétisation des dettes et une répudiation des dettes publiques. Les Etats ont aussi mis en œuvre ce qu'on qualifie de stabilisateurs économiques, c'est-à-dire la fonction contre- cyclique qui consiste à augmenter les dépenses publiques et à encaisser moins de recettes en période de retournement conjoncturel.

Pourtant, contrairement à ce que leur aurait autorisé le sauvetage de l'économie en 2008, les États sont dominés par des entreprises plus fortes et plus puissantes, c'est-à-dire des entreprises qui créent leur propre droit ou des normes, qu’au motif de l’autorégulation, elles vont elles-mêmes baliser.

Le rôle des États pourrait donc se modifier car la territorialité des lois s’accommode mal d’une disparition des frontières économiques. Des secteurs relevant traditionnellement de l’autorité des pouvoirs publics (santé, éducation, voire sécurité) pourraient progressivement glisser vers une logique de marché, c’est-à-dire une sous-traitance au secteur privé. C’est donc la notion de bien public qui disparaîtrait.

Au reste, il ne s'agit plus de savoir s'il faut moins d'État à tout prix, mais de savoir comment l'État, c'est-à-dire notre collectivité, s'intègre dans des relations sociales collectives et individuelles harmonieuses.

A cet égard, il faut être lucide: même si le poids de l'État dans l'économie est trop élevé, il n'est pas prêt de diminuer drastiquement. L'absence de croissance dans un contexte économique désinflaté freine tellement la croissance que les équilibres exigeront un ordonnancement de l'économie par l'État.

La vraie déchirure sociétale est peut-être dans ce constat : la crise économique et la déflation devraient conduire à une demande d'aide des pouvoirs publics alors que le rôle de ce même Etat, devenu excessif en période de croissance, reflue. Qu'on soit de gauche ou de droite n'y changera rien : les périodes de croissance n'ont pas été utilisées pour réduire le rôle de l'Etat tandis qu'on effectue ce mouvement en période de récession.

Nos gouvernants passés n'ont pas faire preuve d'une grande vision, répondant sans doute à des pressions partisanes immédiates. Nos gouvernants futurs devront faire preuve d'une grande sagesse sociale.

De plus, la crise actuelle révèle une fin de modèle. La fin d'un modèle de complaisance, de manque de vision, et de déficit de perspectives. Avons-nous pris la mesure de l'importance de la jeunesse à laquelle on demande tout et son contraire, à savoir de solder l'endettement des aînés tout en lui présentant une économie de chômage ?

Nos sociétés vieillissent mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme européen, elles ne réalisent pas que le monde s'est étendu dans les azimuts verticaux. Nous sommes imprégnés d'une suprématie civilisationnelle des années industrielles, mais le monde s'est encouru.

Et comme nous vieillissons, la jeunesse n'exerce pas cette nécessaire force de rappel. En conclusion, nos politiques sont étatico-nationales alors que le marché est mondial. Dans les prochaines années, le débat idéologique portera sur le dialogue entre l'État et le marché, entre la collectivité et l'individu, et entre la dette publique et la propriété privée.

Cette confrontation se greffera sur un bouleversement technologique qui va pulvériser les modes d'organisation de la sphère marchande. D'aucuns exigeront une étatisation croissante, voire généralisée, de l'économie, pour maintenir l'ordre social. D'autres argumenteront que cette voie conduirait à désertifier toute initiative spontanée. Les insoutenables dettes publiques engageront la question du défaut ou de l'opposition sociale.

Les démocraties survivront-elles à cet immense endettement public, qui est devenu sociétal ? Si on prolonge la tendance, la dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d'États qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants. Sous un autre angle, on pourrait voir cette implosion comme une immense soustraction : nous devrons défalquer les dettes publiques et collectives de nos futurs privés.

Dans tous les cas de figure, ces évolutions vont confronter les agents économiques et attiser violemment les conflits idéologiques et les classes sociales. L'État sera invoqué encore plus lourdement qu'actuellement, au motif qu'il devra assurer la répartition des richesses en décroissance, l'ordre public et social, et surtout assurer un bien-être suffisant.

L'écorce des déséquilibres économiques sera donc arrachée et mettra à vif les choix que nous serons obligés de poser. Si le constat est pessimiste, je ne le suis pas. L'économie est un déséquilibre permanent, reflétant la nature intrinsèque du progrès humain. Et puis, comme l'essayiste Jean-François Revel se plaisait à le rappeler, la vie n'a pour cadre qu'un petit nombre d'années alors que l'histoire a pour cadre des millénaires.

La véritable question porte sur la représentation de l'avenir du corps social. Shakespeare avait écrit : "Faisons face au temps comme il nous cherche". Un monde nouveau se dresse. Il porte en lui une gigantesque transformation sociale.

 

Article publié dans LLE du 11 octobre

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