Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 1 septembre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Une singulière gouvernance européenne

Le diable est dans les détails.

Une infime information révèle la crue vérité de la gouvernance européenne.

En effet, lorsque, lors du symposium de Jackson Hole, Mario Draghi a indiqué qu'il fallait relâcher les contraintes de la politique fiscale et que la BCE devrait envisager un assouplissement monétaire, il s'est fait prestement rappeler à l'ordre par la chancelière allemande.

Le fait est accessoire, mais il est instructif de deux réalités :

1. Il sera impossible à la BCE de contribue à une sortie de la déflation qui s'installe dans la zone euro sans relâcher simultanément les plans de rigueur. Exiger l'austérité budgétaire tour en assouplissant la création monétaire revient à pousser sur le frein et l'accélérateur d'une voiture.

2. L'indépendance de la BCE, tellement invoquée pour conforter l'insularité intellectuelle de la BCE, devient vite fragile lorsque la BCE exerce son indépendance d'appréciation.

Cette gouvernance est singulière. Elle est très proche d'une technocratie.

Posté le 31 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

BCE : De Francfort à Bruxelles...en passant par le Wyoming

Alors que la plupart de économistes s'inquiètent du risque de déflation européenne (que certains qualifient incorrectement de scénario à la japonaise), la BCE est désormais au pied du mur.

Mais ce ne sera pas simple : le Ministre des Finances Allemand a indiqué que, selon lui, la BCE ne disposait pas de moyens de combattre la déflation, tentant ainsi d'éviter que le bilan de la banque centrale soit utilisé pour injecter de l'argent frais dans l'économie.

Cette réflexion est compréhensible : pour les Allemands, la monnaie est une tutelle – je devrais dire une ascèse – qui discipline l'économie réelle et exige de dépasser, par des gains de productivité, l'exigence d'une monnaie forte.

Cette logique n'est malheureusement pas transposable dans le Sud de l'Europe, ce qui illustre incidemment l'inanité d'une politique monétaire homogène à des économies très dissemblables.

Ce qui est troublant, c'est que le Président de la BCE indique désormais que les Etats membre de la zone euro doivent assouplir leur politique fiscale, c'est-à-dire repousser les politiques d'austérité qui ont bien sûr contribué à déclencher le phénomène récessionnaire et déflationniste.

De manière feutrée, les messages politiques s'écartent des ukases de la politique monétaire de l'ancien Président de la BCE (Jean-Claude Trichet) et budgétaire des deux Commissions Barroso.

Il faudrait désormais que la Commission et la BCE mettent en œuvre ce qu'on qualifie de "joint easing", c'est-à-dire un assouplissement budgétaire et monétaire simultané.

Ceci repose la question de l'indépendance de la BCE dont l'action devrait être juxtaposée et non isolée de la gestion de la politique économique.

La meilleure illustration de cette ambigüité est que Mario Draghi annonce les changements de politique monétaire dans une réunion d'économistes au milieu des Etats-Unis, à Jackson Hole dans le Wyoming, et non devant le Parlement européen…

Jusqu'où ira cette écartement de la monnaie et du politique dont seuls les Fraçais s'inquiètent ?

Etrangement, le chemin le plus court de Francfort à Bruxelles passe par les Etats-Unis.

Posté le 30 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Combien de temps le déni de déflation va-t-il durer ?

Les banquiers centraux européens ne sont pas caractérisés par une grande effervescence comportementale.

Mais il arrive un moment ou la procrastination et la pusillanimité doivent céder le pas à l'action décisive.

Après avoir tout promis et peu délivré, la BCE va devoir mettre en œuvre une action d'envergure destinée à éviter – si c'est encore possible – la plongée en déflation.

Et, force est de la constater, la BCE a perdu deux ans, tergiversant entre des vagues promesses d'actions et l'attente de demandes de confirmations statistiques avant de stabiliser son point de vue.

Récemment encore, Mario Draghi a expliqué que les facteurs d'inflation basse étaient "temporary in nature".

Si ce constat était correct, on peut supposer que la BCE avait prévu que le taux d'inflation s'effondrerait…ce qu'elle n'a bien sûr jamais envisagé. Une lecture sommaire des communiqués de la BCE des 3 dernières années indique exactement le contraire. En janvier de cette année, la BCE voyait d'ailleurs une reprise en 2014 et des anticipations d'inflation ancrées dans la stabilité des prix.

Et si les facteurs de désinflation étaient temporaires, on pourrait imaginer que la BCE sache quand cette désinflation éphémère va prendre fin. Là aussi, on ne comprend plus le message de la BCE puisqu'elle utilise elle-même des indicateurs de marché avancé qui montrent que la déflation pourrait durer 5 ans. Une désinflation temporaire durerait alors 5 ans ? C'est à ne rien y comprendre.

Pourtant, la réalité est devant nos yeux : l'inflation est tombée au plus bas depuis des années, voire depuis des décennies si on exclut le choc de 2008-9.

Les taux d'intérêt frôlent des minima que certains pays n'ont plus côtoyés depuis des siècles !

Le plus grave de cette situation est que même un économiste débutant sait que la BCE devra finalement procéder à des refinancements massifs d'actifs et de dettes souveraines mais qu'il faudra attendre que le pays le plus robuste de l'Europe, c'est-à-dire l'Allemagne, soit lui-même suffisamment atteint par la déflation afin d'être convaincu d'utiliser l'arme monétaire.

Malheureusement, chaque jour d'attente est perdu.

Et c'est grave, parce que la dynamique mondiale s'oriente vers la reprise sauf en Europe, dont 19 millions de citoyens sont sans emploi.

Posté le 29 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Préserver le dialogue social

Une chose m'a frappé, ces derniers jours.

A première vue, on pourrait penser que le patronat s'inscrit inconditionnellement dans le sillage des orientations de la Suédoise.

Pourtant, ce n'est pas uniformément le cas.

Les motifs en sont différents : inquiétudes sociales, saut d'index éventuel et augmentation de la TVA qui affecteraient négativement la consommation privée, etc.

Mais il y a une raison plus fondamentale : la Belgique est construite sur un savant modèle de dialogue et de consensus social qui lui a permis de traverser, avec relative prospérité, les (presque) deux siècles de son existence.

Ce modèle d'équilibre socio-politique se résume en un mot, à savoir la tempérance, c'est-à-dire un équilibre promu tant par Platon, par Marc-Aurèle que par Thomas d'Aquin.

Notre modèle social est, à cet égard, bien plus proche du modèle allemand qu'on ne le pense.

C'est un modèle de cohésion.

Il est essentiel en temps de récession et de déflation.

Cet écosystème fonde le pays. Il en est en est l'essence.

Il faut donc conserver la concertation sociale comme pierre angulaire du modèle belge.

Parce que – foi d'économiste -, on a encore rien vu des bouleversements socio-politiques qui seront adossés à la déflation.

Posté le 28 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

La Belgique frôle la déflation

Inéluctablement, l'Europe tombe en déflation.

Le mot est encore tabou pour nos autorités monétaires car son expression constituerait l'aveu d'une erreur de jugement.

Cette chute de prix est, à court terme, opportune.

Elle ne l'est pas à long terme, car elle reflète un tassement de la consommation, de l'investissement et de l'emploi.

Mais faut-il s'en étonner?

Depuis le début de cette crise, sa monétisation, c'est-à-dire sa dilution par la création monétaire et l'inflation s'imposait Les lecteurs de ce blog l'ont souvent lu.

Le seul discours de l'Union Européenne a été celui d'une rigueur généralisée depuis 2008, comme si la contraction économique pouvait servir de stimulant conjoncturel.

C'était, bien sûr, une erreur historique.

Malheureusement, elle sera difficile à corriger car, comme pour l'euro qui constitue un carcan monétaire inamovible, les Etats-membres de la zone euro ont signé un pacte budgétaire qui contracte les déficits et l'endettement public.

La solution passera par des politiques monétaires et budgétaires simultanément assouplies.

En effet, une action de la BCE serait inopérante sans un assouplissement budgétaire et réciproquement.

Posté le 26 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

BCE : Tel est pris qui croyait prendre

La question sémantique qui anime le débat politique est de savoir s'il faut stimuler la demande ou l'offre.

En termes plus concrets, faut-il soutenir la consommation privée au moyen d'une intervention publique ou faut-il, au contraire, rendre les entreprises plus compétitives afin de stimuler indirectement la demande intérieure.

Tout économiste sérieux sait qu'il faut, en les temps présents, stimuler la demande et l'offre, mais avec une préséance : l'urgence de la situation exige de stimuler la demande avant que l'offre devienne plus compétitive.

Mais ce débat en cache un autre : il faut désormais inverser les politiques d'austérité, à tout le moins dans les pays faibles de la zone euro au sein desquels la demande est tellement contrariée qu'elle conduit à la déflation.

De plus, au cours des dernières années, les politiques budgétaires et monétaires se sont combinées pour aboutir au manque de croissance et à la déflation.

La BCE est désormais dans un cul-de-sac : elle exige que les Etats-membres fassent des réformes (qui vont immanquablement contrarier la demande intérieure) en sachant que ces mêmes réformes vont aussi annuler le stimulant monétaire que cette même BCE devra injecter.

D'ailleurs, la BCE finira par réescompter des dettes publiques et différents actifs privés, ce qui constitue la négation des postulats énoncés il y a trois ans. Les américains, anglais et japonais l'ont fait.

Tout ceci était prévisible : on ne résout jamais une crise d'endettement public par l'austérité.

C'est le contraire qu'il faut faire, même si cela apparait contre-intuitif.

Les années Trente nous l'ont enseigné.

Et finalement, ce sera la BCE qui demandera de limiter les politiques d'austérité afin que la demande intérieure soit assouplie et que la déflation soit atténuée.

Posté le 25 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Arnaud Montebourg a posé une question monétaire

Au-delà des effets de manche et figures imposées des grands fauves politiques français, Montebourg pose une question dans Le Monde.

Cette question, c'est celle du risque que l'euro devienne une fuite en avant, imposée par la cohésion territoriale de la monnaie, qui exige elle-même une politique déflationniste et une austérité budgétaire.

Quand on y réfléchit, l'euro est une extraordinaire réussite de décision politique, mais une réalité économique chancelante.

En effet, il est illusoire de croire que des pays aux cycles et réalités économiques différents peuvent être étalonnés par la même devise, alors que la monnaie reflète la force d'une économie, et non l'inverse.

D'ailleurs, les unions monétaires sont circonstancielles.

Elles durent quelques décennies avant de se fissurer dans leurs propres réalités. L'Europe a expérimenté ces chocs lors de la constitution de l'Union Monétaire Latine, du bloc-or des années Trente et des accords de Bretton Woods.

Mais, dans ces unions monétaires occidentales, chaque monnaie gardait son existence, ne partageant qu'un référentiel aurifère.

Aujourd'hui, la monnaie commune est la référence d'elle-même.

Le risque est qu'elle devienne le plus petit commun multiple d'elle-même, c'est-à-dire que sa propre désinflation soit la norme.

C'est désormais plus qu'un risque : c'est une réalité admise par la BCE.

Il faudra aller au bout de l'euro, c'est-à-dire de renoncer à l'indépendance de la BCE en l'incluant dans le cœur de l'économie, en lui imposant un refinancement des crédits à l'économie elle-même.

Mais, là aussi, la BCE en prend le chemin.

Et c'est (enfin!) très bien ainsi.

Posté le 25 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le siècle le plus long de Keynes

Lors de la réunion des banquiers centraux à Jackson Hole, Mario Draghi, confronté à une filandreuse déflation, a laissé entendre que la BCE s'engagerait de manière beaucoup plus active pour stimuler l'activité économique.

De tels propos auraient été inimaginables, il y a trois ans.

Seulement, voilà : la BCE a mis en œuvre une politique monétaire trop restrictive alors que l'Union Européenne exigeait des plans de rigueur et d'austérité qui sont entrés en résonnance avec cette contraction monétaire.

Depuis trois ans, la BCE utilise le circuit bancaire pour fluidifier l'économie.

Elle devient le contrôleur des banques importantes, tout en fournissant du crédit à taux d'intérêt réduit au travers d'opérations de refinancement calibrées (les LTRO et les T-LTRO).

Ces mesures ont été et seront insuffisantes.

Les deux prochaines étapes consisteront à refinancer des dettes publiques et puis à refinancer directement des crédits octroyées au secteur privé (on parle d'asset-backed securities).

Ce jour-là, la BCE aura dépassé son rôle d'être le "banquier des banquiers" ou le "prêteur en dernier ressort" des Etats pour devenir un véritable acteur de marché qui refinance directement l'économie.

Mario Draghi l'a d'ailleurs laissé entendre : la BCE pourrait directement refinancer de grands projets d'!infrastructure. On créerait de l'argent frais pour l'insuffler directement dans l'économie réelle productive.

Ce serait une juxtaposition des politiques monétaires et budgétaires.

Keynes l'avait expliqué en 1919.

Mais, parfois, pour appréhender une théorie, c'est le premier siècle qui est le plus long à attendre.

Posté le 24 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

C'est la catastrophe : l'inflation serait tombée à 0,3 % en août

Chaque mois apporte sa triste nouvelle d'une baisse inéluctable de l'inflation.

De 0,5 % en juin, le chiffre est passé à 0,4 % en juillet avant que les premières estimations s'établissent à 0,3 % pour le mois d'août.

C'est un terrible échec pour la BCE qui, après eu de fantomatiques visions  inflationnistes, tarde à reconnaître, sauf dans un langage diplomatique imperméable au commun des mortels, que la zone euro s'enfonce dans la déflation.

Depuis 18 mois, la BCE tergiverse, attend des confirmations chiffrées, mais elle sera confrontée à son attentisme et à sa pusillanimité : son bilan (qui mesure la création monétaire) s'est contractée depuis 3 ans et ses baisses de taux d'intérêt successives sont devenues inopérantes.

Après avoir imaginé des plans de financement aux banques (qui reforgent pourtant de liquidités), la BCE devra se résoudre à refinancer des dettes publiques, avant de devoir refinancer directement des prêts à l'économie productive, ainsi que les banques centrales des Etats-Unis et du Royaume-Uni l'ont fait.

Mais derrière cette triste dérive économique, il y a un autre problème, d'une envergure plus large : comment peut-on maintenir la BCE dans un statut d'indépendance qui l'exonère de quasiment tout contrôle de l'exécutif politique.

Mario Draghi est au pied du mur.

Il lui reste une dernière carte à jouer, au risque de s'engager dans un combat politique : c'est celui d'exercer réellement son indépendance, plutôt que de subordonner ses orientations aux injonctions de la Bundesbank.

Posté le 23 août 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'amertume des prospérités passées

D'aucuns prévoient un automne social chaud.

Je crois que ce sera pire : il sera résigné.

Certes, il y aura des réactions sociales aux projets gouvernementaux, mais la vraie blessure n'est pas là.

Elle n'a finalement que peu à voir avec les orientations du gouvernement en formation.

Cette plaie correspond à cette crise qui a vu la croissance refluer suite à un choc bancaire, suivi d'une crise monétaire. Cette même crise a été amplifiée par des plans de rigueurs européens implacables (et probablement mis en œuvre à contretemps) afin de sauver une monnaie unique, dont la gestion monothéiste révèle le manque d'adaptabilité et d'opérabilité en termes de politique économique.

Et puis, nos économies vieillissent.

Vaillantes dans les années soixante et septante, elles s'affaissent sous une démographie inversée.

Le manque de jeunesse, propre au Nord de l'Europe, nous a probablement confortés dans le regret d'un monde ancien.

Ce regret est devenu amertume, d'autant que les tranches âgées de la population ont-elles-même emprunté le bien-être des futures générations, dont l'importance relative décroît malheureusement.

Il ne faut pas sous-estimer ce vieillissement de la population car il se conjugue à un bouleversement technologique sans précédent.

Nous pénétrons peut-être même dans une zone propre aux lendemains des révolutions industrielles : moins de travailleurs seront nécessaires pour les taches contemporaines alors que leur recyclage professionnel devient plus complexe.

Ce basculement technologique redistribue aussi complètement les cartes du monde : la croissance n'est plus ancrée géographiquement : elle se déplace latéralement en fonction du rythme des inventions.

Certes, on argumentera, à juste titre, que de nombreux services à la population ne sont pas satisfait, mais ces derniers sont essentiellement financés par les pouvoirs publics. Et on sait que l'Etat est devenu pauvre.

La vraie déchirure sociétale est peut-être dans ce constat : la crise économique et la déflation devraient conduire à une demande d'aide des pouvoirs publics alors que le rôle de ce même Etat, devenu excessif en période de croissance, reflue.

Qu'on soit de gauche ou de droite n'y changera rien : les périodes de croissance n'ont pas été utilisées pour réduire le rôle de l'Etat tandis qu'on effectue ce mouvement en période de récession.

Nos gouvernants passés n'ont pas faire preuve d'une grande vision, répondant sans doute à des pressions partisanes immédiates.

Nos gouvernants futurs devront faire preuve d'une grande sagesse sociale.

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