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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 28 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Impressions sur les restructurations bancaires

Les banques de détail (c’est-à-dire les banques à large réseaux) ne sont pas dans une situation rayonnante. Les bilans sont lourds, le circuit monétaire est visqueux, les taux d’intérêts sont bas, voire négatifs, et érodent la rentabilité, tandis que la digitalisation, couplée à l’automaticité des transactions, remplace progressivement le service humain.

Ces banques de détail sont donc incontestablement en restructuration larvée, sans compter les risques systémiques qui les affectent. En effet, si les banques sont en meilleure santé, certaines institutions sont fragilisées, avec de potentiels effets de contamination. Je pense, par exemple, à Deutsche Bank et à certaines banques italiennes, désormais privées d’un secours étatique.

Mais, en même temps, ce sont les contribuables qui ont sauvé ces banques, qui seraient toutes tombées en faillite sans des nationalisations (Dexia, Belfius), des aides d’Etat (ING), des portages d’actions (Fortis) et des prêts massifs (KBC) et autres fond de garantie des dépôts. Bien sûr, on pourra argumenter que ce n’est pas l’Etat belge qui a dû aider toutes les banques belges. Mais ce n’est évidemment pas la question : il fallait que tous les Etats aident toutes les banques, et donc leurs filiales, puisque le risque de 2008 était systémique.

Aujourd’hui, des restructurations sont sans doute nécessaires, mais il reste stupéfiant que ces dernières soient, entre autres causées, par la BCE qui impose des conditions monétaires artificielles, tout en se dédouanant d’affecter la rentabilité bancaire et d’avoir même le cynisme d’avancer que les banques doivent se regrouper. Des esprits insolents pourraient certes argumenter que les circonstances monétaires constituent le choc exogène qui déclenche des restructurations qui auraient sans doute dû être mises en œuvre à un certain moment. Il n’empêche que la BCE porte une lourde responsabilité dans l’amertume du contexte bancaire.

Par ailleurs, il convient de se rappeler que si des restructurations de personnel sont mises en œuvre, c’est grâce à ce même personnel que les banques ont pu restaurer la confiance en 2008 et progressivement initier leur clients aux outils digitaux, dont il est aujourd’hui la victime.

Posté le 27 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Une économie administrée sous une technocratie européenne

Dans un texte récent, Jean Tirole, prix Nobel d’économie, suggérait que l’Etat planique devrait faire place à l’Etat arbitre. Ce propos est percutant. L’Etat planique, au sens de la mise en œuvre des plans quinquennaux d’après-guerre, fut la configuration étatique adoptée alors que tout était à reconstruire. Il fallait des impulsions régaliennes destinées à ordonnancer la reconstruction. C'est incidemment dans cet esprit que la sécurité sociale, et plus généralement l’Etat providence, fut fondé.

Cet Etat-providence constitue un précieux filet social, mais, dès la fin des trente glorieuses, c’est-à-dire des années septante, son financement fut assuré par l’emprunt, lui-même aggravé par un phénomène heureux, mais dispendieux, à savoir le vieillissement de la population. Aujourd’hui, les finances publiques sont grevées d’une dette suffocante que seule la baisse des taux d’intérêt autorise. L’Etat-providence s’est, en réalité, consumé dans la dette que les futures générations devront financer. La providence a donc été arbitrée au détriment de la jeunesse.

Faut-il, dès lors, abandonner une vision planique de l’économie pour adopter un Etat-arbitre qui imposerait d’autres partages sociaux. Oui, dans une certaine mesure. Mais les choses ont fort changé. Même les pays les plus libéraux, comme les Etats-Unis, ont resserré leur partenariat avec des entreprises mondiales au relent monopolistique, tandis que les inégalités s’aggravent. Dès lors, une économie planique garde, à mon intuition, un fondement.

Encore faut-il qu’elle ne tombe pas dans son pire travers, à savoir une économie administrée, c’est-à-dire une économie dont la charpente constitue l’administration et pas les gouvernements. Et c’est malheureusement l’obscure fatalité qui affecte nos pays européens, dont la Belgique. L’Europe y est pour beaucoup, car nos Etats sont désormais étouffés entre une opaque et dirigiste technocratie européenne et des corps administratifs pléthoriques. Ces deux forces antagonistes étouffent l’économie privée.

Posté le 25 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Crise économique : l’expérience chimique monétaire se poursuit !

Si la crise de 2008 a apporté une leçon aux économistes, c’est qu’ils n’avaient rien compris à l’économie. Certes, l’économie est une science versatile, déloyale et instable. Il n’empêche : de nombreux manuels vont devoir être réécris !

Je parle ici d’économie monétaire.

Face à l’amoncellement de dettes publiques, la solution intuitive était leur monétisation, c’est-à-dire leur réescompte auprès des banques centrales, afin d’accroitre la quantité de monnaie destinée à déprécier cette dernière sous forme d’inflation. Malheureusement, de manière contre-intuitive, cet afflux de liquidité n’a entrainé aucune inflation car le stock de monnaie créé a correspondu au tarissement du flux monétaire suscité par le circuit bancaire. Cette monétisation n’est, pour autant, pas inutile puisqu’elle a permis le refinancement des dettes publiques à des conditions historiquement basses. Les Etats ont donc trouvé auprès des banques centrales des créanciers patients et complaisants.

Ensuite, les banques centrales se sont engouffrées dans le territoire inconnu des taux d’intérêt négatifs. Là aussi, rien n’y a fait malgré que des taux d’intérêt négatifs puissent s’assimiler, de loin en loin, à de l’inflation imposée sous forme de dépérissement du pouvoir d’achat associé à des dépôts bancaires. De surcroît, des taux d’intérêts négatifs altèrent la rentabilité bancaire, tout comme la monétisation de dettes publiques trouve sa limite dans le dévoiement du rôle des banques centrales qui ne peuvent devenir le comptoir d’escompte des emprunts d’Etats.

Dès lors, que faire ?

La solution semble monétaire et budgétaire.

Sous l’angle budgétaire, il faudra admettre que les retours précipités à l’équilibre restent hasardeux et contre-productifs. En effet, un assouplissement monétaire, tel qu’il est mis en œuvre, sans relais étatique, n’a pas d’aboutissement opportun.

Pour la politique monétaire, la banque du Japon donne une indication cruciale car il est à parier que la BCE empruntera la même voie. Ce pays, qui est englué dans un contexte déflationniste depuis 25 ans, va désormais recentrer sa politique monétaire sur le ciblage des taux d’intérêt à long terme. Il ne s’agit plus d’acquérir des obligations d’Etat à un rythme régulier, mais plutôt de moduler le coût de la monnaie au travers d’achats et de ventes ciblés de ces mêmes obligations d’Etat. Une pression déflationniste devrait conduire à faire baisser, par des achats d’obligations publiques, le taux à long terme tandis qu’une reprise devrait conduire à relâcher le stimulant monétaire.

Cette approche présente de nombreux attributs positifs, à savoir que la politique monétaire peut être synchronisée avec la politique budgétaire. D’autres avantages reposent sur sa pérennité dans le temps et son objectif de stabilisation de la volatilité des taux d’intérêt.

Mais l’objectif de ce ciblage des taux d’intérêt a un autre aboutissement : il s’agit non seulement de garantir un taux d’intérêt bas aux Etats, mais aussi d’éviter que l’inflation soit reflétée dans ces mêmes taux d’intérêt. Le taux d’intérêt est en effet la somme de deux composantes : le taux d’intérêt réel, qui représente, à long terme, le taux de croissance de l’économie, et une prime pour l’inflation anticipée. C’est logique : un prêteur doit être indemnisé pour la déperdition inflationniste de son capital.

Oui, sauf qu’un ciblage des taux à long terme, qui resteront proches d’un minimum historique, sera effectué de manière à ce que l’inflation n’incrémente pas ces mêmes taux. Le taux d’intérêt réel continuera à être négatif. Cela aidera les Etats dont le coût de financement de la dette sera compressé alors que leurs recettes fiscales devraient profiter d’une éventuelle inflation. En même temps, les prêteur à taux d’intérêt fixe, et même variable, subiront un appauvrissement correspond à l’inflation réelle.

Comment investir dans ce contexte ? C’est très difficile à esquisser, mais un ciblage de taux d’intérêt devrait réduire le coût du capital tandis que l’inflation espérée devrait permettre à des sociétés de restituer cette dernière dans le prix de leurs biens et services. L’investissement en actions de sociétés qui sont capables de transférer l’inflation à leurs clients semble une piste à explorer.

Posté le 23 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Déflation : une intéressante théorie

Dans les années trente, l'économiste Irwin Fisher avait théorisé, de manière intuitive la déflation par la dette. Après une période d’exubérance, les entreprises se trouvent trop endettées d’avoir acquis des actifs surévalués. Il en résulte, lorsque la conjoncture s’affaisse, des ventes d’actifs qui dépriment leur prix afin de rembourser les dettes. C’est une déflation (puisque les prix des actifs baissent) concomitante à un désendettement.

Si le prix des actifs chute trop rapidement, alors les entreprises tombent en faillite. Cela peut entraîner des appauvrissements en chaine, mais les dettes sont alors annulées.

La théorie de Fisher conserve un indiscutable pouvoir explicatif mais un autre auteur, l’économiste américain-taiwanais Richard Koo, apporte un éclairage intéressant. Le choc récessionnaire a, certes, conduit à un désendettement dans le sillage de la chute de valeur des actifs, mais les entreprises restent suffisamment rentables pour le supporter. En d’autres termes, elles ne tombent pas en faillite. Les dettes ne sont pas annulées, mais, par contre, l’économie reste engluée dans une zone indécise où la rentabilité est insuffisante pour augmenter l’endettement. Cela crée donc un climat atone d’une économie récessionnaire.

Mais que faire ?

La réponse est intuitive : il faut mettre en œuvre une politique keynésienne de dépenses publiques pour surmonter l’incapacité des entreprises (et des particuliers) à relancer l’investissement.

Keynes l’avait dit dans les années trente.

Cela reste d’actualité.

Posté le 21 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Accises sur les spiritueux : la part des anges

Le droit d'ac­cise est une taxe per­çue sur la consom­ma­tion de cer­tains pro­duits. C'est un impôt in­di­rect, com­pa­rable dans cer­tains prin­cipes à la TVA. En gé­né­ral, le but de cette taxe est de dis­sua­der la consom­ma­tion de cer­tains biens, consi­dé­rés comme des ex­ter­na­li­tés par le lé­gis­la­teur et pou­vant, le cas échéant, faire l'ob­jet de contre­bande (al­cool, tabac). Le droit d'ac­cise frappe d'ailleurs la consom­ma­tion in­té­rieure: il se dis­tingue des droits de douane qui s'ap­pliquent aux pro­duits im­por­tés.

L'ac­cise est un impôt très an­cien et pour­tant mal connu. La pre­mière ac­cise ayant existé au Moyen Age est l'im­pôt sur le sel, que l'on sur­nom­mait la ga­belle et qui était perçu à l'en­trée des villes. "Ga­belle" a d'ailleurs en­gen­dré le vo­cable "ga­be­lou", pre­mier nom donné aux doua­niers.

Le sel était à l'époque le seul moyen de conser­ver les ali­ments. Avec ce mi­né­ral, on fa­bri­quait des sa­lai­sons, et on sé­chait la viande et le pois­son. C'était aussi un com­po­sant nu­tri­tif in­dis­pen­sable pour le bé­tail. En bonne lo­gique, le sel ser­vait comme mon­naie d'échange et pos­sé­dait une fonc­tion de sa­laire, dont on re­trouve le sens éty­mo­lo­gique dans le mot latin "sa­la­rium", lit­té­ra­le­ment "ra­tion de sel". En France, le sel de­vint un mo­no­pole d'Etat en 1343, jus­qu'à son abo­li­tion, après la ré­vo­lu­tion fran­çaise. En Bel­gique, c'est plus tard, en 1822, que l'exis­tence des ac­cises fut co­di­fiée dans un texte de loi. De­puis lors, les droits d'ac­cises consti­tuent un impôt sur la consom­ma­tion in­té­rieure de cer­taines den­rées. Tech­ni­que­ment, ils re­censent des mo­da­li­tés très di­verses. Cer­taines sont ex­pri­mées en pour­cen­tage de la va­leur des biens. D'autres sont spé­ci­fiques, c'est-à-dire qu'elles frappent non pas une va­leur mais une quan­tité, comme l'unité de ci­ga­rette, l'unité de poids de tabac à rou­ler ou le café.

Concentrons-nous sur les accises qui frappent l’alcool. Lorsque ce dernier vieillit dans un fût, il se produit une évaporation d’alcool qu’on qualifie de part des anges. Les anciens appelaient « anges » des substances volatiles. Il y a aussi la partie revendiquée par le Diable, qu’on qualifie de « devil’s cut » : c’est l’arôme qui est capturé par le bois de chêne des fûts de bourbon.

En matière fiscale, l’enfer diabolique est aussi pavé de bonnes intentions. C’est ainsi que, dans le cadre du tax shift, le gouvernement a significativement augmenté les accises sur l’alcool. Ces accises sont souvent la variable d’ajustement de la clôture d’un budget. Mais si une intention budgétaire semble louable, elle conduit parfois à une destruction de valeur. C’est le cas des accises sur le vin, et plus spécifiquement les spiritueux.

Ce secteur est important en Belgique. Si le nombre d’emploi directs reste faible (on l’estime à 1.200, à savoir les personnes qui travaillent dans les vignobles, les distilleries, l’embouteillage, etc.), il devient très important quand on englobe les emplois indirects. Il monte, en effet, à 35.000 emplois. C’est un secteur qui représente une valeur ajoutée de 2,6 milliards d’euros et rapporte à l’Etat près de 1,2 milliard d’euros. On admettra que ce n’est pas négligeable.

C’est pourtant un secteur qui fait face à de grandes difficultés. En effet, les accises ont été significativement augmentées depuis le 1er novembre 2015, et dans des proportions éthérées : + 31 % pour le vin et + 41 % pour les spiritueux. Si on prend une plus longue perspective, l’augmentation des droits d’accises atteint 71 % depuis 2012 pour les spiritueux et 59 % pour le vin. Cette augmentation est tellement significative que la totalité des taxes peut atteindre 70 % sur une bouteille d’alcool et 30 % sur une bouteille de vin. La viabilité du secteur est donc engagée.

Mais en fiscalité, et spécifiquement en matière de produits de consommation, il faut tenir compte des effets de substitution (ou de déplacement) conduisant un effet de courbe de Laffer. L’économiste Arthur Laffer (1940-…), affilié à l’Ecole de Chicago et très influent sous dans l’administration Reagan, avait constaté que lorsque le taux d'imposition est trop élevé, les contribuables diminuent leur apport de travail ou leur consommation, selon l’impôt concerné. Il existerait, dès lors, un niveau maximal des recettes de l'impôt au-delà duquel ces dernières diminuent si le taux de l'impôt augmente car il joue alors un rôle inhibant. En un mot : trop d’impôt tue l’impôt.

C’est exactement ce qu’on observe dans le domaine des vins et surtout des spiritueux. De nombreux Belges vont désormais effectuer leurs achats à l’étranger, ce qui était d’autant plus prévisible que la Belgique est une économie ouverte dont près de 40 % de la population vit à 20 kilomètres d’une frontière. C’est ainsi qu’on a vu les ventes de spiritueux décoller dans le Nord de la France et qu’au Luxembourg, les ventes de spiritueux ont augmenté de 36 %, avec des chiffres inouïs pour la vodka et le gin, boissons à la mode, dont les vente ont été respectivement multipliées par 2,5 et 6. Au reste, il suffit de se rendre dans une grande surface luxembourgeoise pour observer la taille gigantesque des étalages d’alcool ainsi que les achats de particuliers. C’est édifiant. Les ventres de spiritueux en Belgique ont chuté dramatiquement tandis que les vols à l’étalage ont augmenté de plus de 10 %. Mais cela va plus loin puisque le gouvernement fait désormais face à un impôt au rendement déclinant : le déplacement géographique des achats conduit au fait que partant, en 2015, d’un revenu d’accises sur les boissons alcoolisées et d’un espoir, avec l’augmentation de ces mêmes accises, de recettes de 955 millions, le montant des accises pourrait n’atteindre que 600-650 millions en 2016, soit un montant moins élevé qu’avant la décision gouvernementale.

C’est donc une perte sèche pour le gouvernement et surtout une perte de flux de commerce vers l’étranger. Il serait donc plus qu’utile de revoir ces décisions qui reflètent un paramètre important dans la technique fiscale, à savoir qu’on raisonne souvent, et à tort, dans l’idée que le comportement des agents économiques reste stable. Et ce qui est bizarre, dans notre pays, c’est que bien que certaines taxes soient incontestablement destructrices de valeur pour l’Etat (taxation sur les plus-values qualifiées de spéculatives, taxe sur les assurances-vie, accises sur les spiritueux), personne n’a le courage politique de faire, lucidement et dignement, marche arrière. Pour l’alcool, on le constate : la part des anges s’est évaporée à l’étranger au détriment d’un secteur important qui doit désormais payer son écot à Lucifer.

Posté le 20 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

D'une économie de marché à une finance étatisée ?

Jadis, les banques centrales étaient destinées à assurer un rôle résiduel. Celui-ci se limitait à donner une indication du prix de la monnaie, c'est-à-dire le taux d'intérêt, et donc à gérer son effritement face à l'inflation. Depuis la crise, tout a changé : les canaux bancaires sont devenus visqueux, les dettes publiques engorgent les bilans des institutions financières et le flux monétaire se tarit. Ce sont donc les banques centrales qui alimentent le stock de monnaie, tout en contrôlant les banques qui possèdent les dettes publiques, dont une partie est désormais monétisée auprès de ces mêmes banques centrales. Les taux d'intérêt sont maintenus artificiellement bas, car toute hausse pulvériserait les finances publiques. Pouvons-nous d’ailleurs affirmer que nous évoluons encore en économie de marché lorsque des organismes publics, telles les banques centrales, jouent un tel rôle dans les circuits financiers ?Je ne le crois pas.

Il est donc plausible que les prochaines années soient caractérisées par une « répression financière », c'est-à-dire des mesures coercitives destinées à obliger les banques de détail et les entreprises d'assurances-vie à financer les États à un taux d'intérêt artificiellement bas. Au reste, c'est déjà le cas au travers de réglementations qui exonèrent les institutions financières à couvrir la détention d'obligations souveraines par des charges en capitaux actionnariaux (Bâle III, Solvency II). D’ailleurs, de manière cynique, on peut se demander si les États n’ont pas fait un calcul en deux, voire trois temps, qui consiste à baisser les taux d’intérêt au plus bas, afin de refinancer leurs dettes à des conditions exorbitantes tout en pouvant les escompter auprès des banques centrales, avant de voir l’inflation déprécier ces mêmes dettes et/ou permettre leur rachat à des conditions avantageuses, et d’appauvrir ses citoyens par un impôt inflationniste lancinant. Est-ce un scénario improbable ? Non, il ne faut pas l’exclure, d’un point de vue strictement théorique. Et lorsque l’inflation surgira, elle causera un appauvrissement insidieux mais aussi un défi à surmonter pour la population. Ce sera une sorte d’impôt implicite dont l’État pourra rejeter la responsabilité politique de la cause.

Posté le 17 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

C’est une belle histoire…

Souvent, une profonde nostalgie m’envahit. C’est celle des temps doux disparus, celle des aubes pures que l’adolescence promet. C’étaient les années septante, celles de Michel Fugain, de la fin des Beatles. L’avenir était prometteur. Et pourtant, pour ceux de la génération supérieure, il était glacial et lunaire. Les deux crises du pétrole et l’effondrement de notre économie accableraient toute une les aînés. Cette génération était née dans les ruines de la guerre. Elle avait cru, un moment, que le sable sous les pavés de Mai 68 allait enchanter.

Après Mai 68 et le décès de Pompidou, l’économie traverserait une décennie maudite. En Belgique, on ne se souvient pas de nos dirigeants, évanescents dans l’obscurité du temps. En France, Mitterrand était espéré. Qui ne se souvient de ce visage, découvert ligne par ligne, le 10 mai 1981. Cette élection fut, pour ma génération, une euphorie inoubliable. J’avais 20 ans, le monde se promettait. Ce jour, il pleuvait pourtant à Paris, comme un sinistre présage.

Quelques années plus tard, le chômage terroriserait, sans aucun espoir, les fumées finissantes des usines.

L’année 2000 offrirait ses promesses, mais, comme l’avait écrit de Gaulle en 1932, l’espérance d’un autre siècle était déjà dévorée. La joie fut courte et amère.

Plus tard, après les chocs systémiques de 2008 et de 2011, et une crise qui agonise, de nouvelles explosions économiques claquent comme les annonces à la mitraillette des fermetures d’entreprises. Rien n’apportera de soulagement à nos communautés qui vieillissent dans un monde sans croissance et perclus de dettes.

J’ai 55 ans désormais.

Tout recommence : l’avenir appartient, bien sûr, aux jeunes. Mais, contrairement à ce que j’apprenais, à 20 ans, sur les bancs de l’université, au sujet des bienfaits du capitalisme prédateur, je réalise que seul un système tempéré d’économie de marché, assortie d’une redistribution fiscale et sociale, permettra d’assurer la cohésion morale qu’un pays comme le nôtre doit s’exiger de lui-même.

Posté le 15 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

La crise agonise

L’année 2016 est à marquer d’une pierre noire pour notre pays. Bien sûr, la vie fourmille de joies quotidiennes dont on ne se réjouit pas suffisamment. Mais, tel un ciel qui s’assombrit et laisse présager que de noirs orages vont envahir les aubes pures, l’économie belge est confrontée à ses cauchemars

Chaque jour, des entreprises importantes licencient : Caterpillar, AXA, P&V, Douwe Egberts, ING peut-être. En quelques semaines, on arrive, en tenant compte des emplois indirects, à dix, douze mille emplois perdus, donc autant de familles touchées.

Les avenirs se dérobent dans une économie plus dure et sans croissance.

La crise n’en finit pas d’agonise

En même temps, nos Etats gorgés de dettes et contraints par des règles européennes suffocantes, ont peine à extraire une formulation politique sur base d’une synthèse de pensée.

Mais faisons attention : nous ne pouvons plus penser l’avenir dans l’ancrage du passé.

Nous devons réfléchir à de nouveaux schémas sociaux, fiscaux, c’est-à-dire sociétaux.

Car si tous – et je dis bien tous-, nous sentons qu’un sourd péril s'esquisse, nous ne le surmonterons qu’avec une hauteur morale et l’audace de nouvelles idées.

2016, c’est l’année de l‘obligation de l’introspection. Désormais, on sent, chez les responsables politiques au long cours, un profond malaise. Ils se sont signalés dans une économie prospère dont ils peinent à assumer le délabrement. C’est vrai en Belgique mais encore plus en Europe : la formulation politique européenne inquiète, non pas tant par son déficit de vision économique que par le manque d'enracinement de son discours dans les réalités des peuples. Qu'on la qualifie de néolibérale ou de sociale-démocrate, cette Europe laisse autant sceptique que les vieux dogmes politiques.

Il y a 40 ans, nous avons commencé à endetter collectivement nos pays pour adoucir la transition vers l'économie des services, très différente du contexte industriel. Nous espérions que la démographie et la productivité futures nous extirperaient sans douleur d'une dette publique qui enflait. Malheureusement, cet espoir de l'Etat-providence qui se rembourse tout seul aurait exigé une économie géographiquement statique. C'était sans compter la mondialisation qui déplace le progrès et la croissance au gré de l'ouverture des peuples et des marchés. Aujourd’hui, nous entamons une nouvelle transition qui est celle de l'inventivité technologique et de la libération de la créativité. Cette transition technologique sera celle de la jeunesse. C'est pour cela que nous ne pouvons pas l'accabler sous un chômage étouffant car ce serait la triste illustration que les baby-boomers d'après-guerre ne lui auront pas passé le relais de la croissance. Confrontés à un monde en ruine, ils se seraient limités à le rendre criblé de dettes.

Posté le 12 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Les pensions : une bombe atomique financière

Le débat économique prioritaire de tous les prochains gouvernements est celui des pensions.

Leur financement pose une équation insoluble entre les inversions de courbes démographiques, le vieillissement de la population et la baisse des gains de productivité. On sait qu’en Belgique, la valeur actuelle des engagements de pensions (hors soins de santé) représente 3 à 4 fois le PIB, c’est-à-dire de quoi mettre plusieurs fois le pays en faillite.

A cet égard, l’assureur anglais AVIVA vient de calculer le déficit de financement des pensions pour l’Union Européenne. Il arrive au chiffre annuel de 2.000 milliards €, soit 13 % du PIB de l’année 2016. C’est massif.

Comment résoudre ce problème ? C’est, en fait, impossible, sauf repousser l’âge de la pension de 5 à 10 ans.

On arrive à la limite de l’épure : il ne sera pas possible de faire financer le vieillissement de la population sans modification de l’âge de la retraite par une population jeune qui devra, elle aussi, épargner pour ses vieux jours.

Ce problème sera-t-il débattu politiquement ? Très difficilement, car la pension est un droit moral qui est difficilement contestable auprès d’une frange de la population qui deviendra majoritaire dans les scrutins électoraux.

Bien sûr, beaucoup de choses arriveront dans les cinquante prochaines années.

Tout sera bouleversé par mains hasardeuses du temps, écrivait Montherlant.

Posté le 11 septembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Il y aura évidemment d’autres Caterpillar...

Ce qui se passe à Gosselies est un drame complet, comparable aux effondrements qu’a connus la Belgique dans les années septante.

De cette époque industrielle et manufacturière subsistent quelques grandes entreprises.

Mais c’est dans ce domaine, précisément, que les déferlantes de cessations d’activités s’abattent depuis plusieurs années.

Aujourd’hui, la majorité de la richesse nationale est fondée sur l’économie tertiaire, c’est-à-dire l’économie des services.

Or c’est exactement cette économie que la digitalisation va frapper. Bien sûr, à elle seule, la digitalisation n’explique pas tout. Il y a néanmoins un effritement de l’emploi qu’on, constate, par exemple, dans les banques et entreprises d’assurances. Et il aura certainement des annonces prochaines de réorganisation dans certains groupes dont la direction est située hors de nos frontières. A ce moment, le gouvernement devra bien sûr réagir très fermement s'il veut garder à Bruxelles une gravitation financière suffisante.

Au reste, on verra très rapidement si l'union nationale prônée par certains sera suffisamment solide.

Sommes-nous plus affectés que d’autres pays ?

Oui et non.

Certaines économies, telle celle de l’Allemagne, sont florissantes tandis que la France subi un affaissement incontestable.

Pourquoi certains pays réussissent-ils mieux ? C’est lié à une multitude de facteur, d’essence culturelle, religieuse, etc. Mais c’est aussi conditionné par l’unité de vue et la synthèse d’un plan stratégique et à une hiérarchie de pouvoirs qui puisse concilier l’impulsion régalienne et les dynamiques décentralisées, à savoir exactement ce qu’on constate en Allemagne.

En Belgique, le déficit de ces attributs, combiné à un dialogue social dégradé, à un Etat qui n’inspire plus confiance et à un actionnariat qui a, pour partie, encaissé les plus-values de cession, a conduit à dissoudre les centres de décisions lors des trois vagues d’OPA ou de ruptures économiques de ces trente dernières années (1988, 1998 et la crise de 2008).

Les hommes politiques qui dirigeaient le pays pendant ces années, devenus incidemment, pour certains, d'impénitents donneurs de leçons, portent une écrasante responsabilité dans ce désastre.

Si le séisme de la Générale de Belgique, qui pulvérisa le pays, n’était pas prévisible, la vague d’OPA de 1998 n’est pas excusable : BBL acquis par ING, Royale Belge avalée par AXA, Générale de Belgique fondue dans Suez alors que certains s’autoproclamaient les défenseurs de la belgitude tandis que le bilan de leur vie démontre qu’ils ont vendu chaque entreprise qu’ils dirigeaient à l’étranger, Cockerill racheté par Usinor et PetroFina cédé à Total. Plus tard, il y aura Electrabel que le Gouvernement belge devra finalement sans doute racheter en 2017 ou 2018…

Il a manqué une capacité d’esprit de synthèse, une vision. Tout ne fut qu’accommodements. Et aujourd’hui, quand on parle d’union sacrée politique pour éviter d’autres Caterpillar, qui est encore crédule ? C’est avant, pas après les drames qu’il convient d’agir, sauf à admettre que la capacité politique à conserver des centres de décisions est devenue ancillaire ? Et s’il faut un exemple, c’est aujourd’hui qu’on le trouve : il s’agit de la réforme de l’impôt des sociétés, mal pensée et débattue avant dans une cacophonie politique avant d’être stabilisée.

Je l'ai très souvent écrit : certains gouvernements Martens ont conduit à saborder le pays.

Même s'il ne faut pas l'évoquer pour éloigner le malheur, il y aura d’autres Caterpillar.

Et il sera très difficile d’y répondre.

Ceci étant, pour la Wallonie, déjà caractérisée par une économie mixte, je crois que l’avenir industriel passera par sa digitalisation, mais aussi par un rapprochement avec l’Allemagne. Idéalement, certaines entreprises wallonnes pourraient être associées au Mittelstand allemand, c’est-à-dire cet écosystème de grandes et petites entreprises qui, de manière coopérative, constituent un maillage industriel imbattable. Au reste, le Mittelstand allemand est fondé sur l'actionnariat de nombreuses entreprises par des Lander, ce qui n'est pas éloigné du modèle qui est emprunté par la Wallonie.

Mais c'est peut-être trop tard pour une génération.

Comme dans les années septante.

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