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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 20 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Et si un gigantesque naufrage social se préparait ?

La peur du capitalisme se concentre sur les théories déclinistes, la valeur de la monnaie, le rééchelonnement des dettes publiques et l'inquiétude du krach final qui réduirait les valeurs d'actifs à peu de choses.

Pourtant, il y a un autre krach qui se prépare.

Et celui-là ne relève pas du symbolique monétaire. Il s'agit du gouffre de la pauvreté qui attend les derniers baby-boomers, c'est-à-dire les personnes qui entrent aujourd'hui dans la cinquantaine.

Apparemment, il ne s'agit que de virtualités lorsqu'on retarde l'âge de la pension ou que ces dernières sont réduites.

Pourtant, c'est beaucoup plus grave : il est presque impossible de trouver un emploi lorsqu'on dépasse l'âge de 55 ans.

C'est d'ailleurs ce qui explique la chute du taux d'activité des travailleurs âgés : c'est moins une question de volonté que d'économie qui s'est fondamentalement métamorphosée en exigeant, depuis 15 ans des compétences nouvelles et exigeantes.

Pour beaucoup de personnes, la fin de la vie professionnelle et l'entrée de la pension vont s'assimiler à une économie de survivance.

Soyons extrêmement attentifs à cette lente dérive qui va affecter nos communautés.

Car d'anéantissements en naufrages, il s'agit peut-être d'un tsunami.

Les années glorieuses de nos communautés sont achevées.

La véritable question concerne désormais la représentation de l'avenir du corps social.

Posté le 19 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Zone Euro. 1919 : l'Allemagne paiera. 2014 : L'Europe paie.

Il y a près un siècle, au sortir de la Grande Guerre, Clémenceau (ou plutôt son Ministre des Finances Louis-Lucien Klotz) avait dit, sur le ton définitif des vérités assumées : l’Allemagne paiera.

L’Allemagne n’a pas payé, à raison d'ailleurs.

Keynes l'avait prédit en 1919 : la mise à genou de l'Allemagne semait les graines d'un second conflit, encore plus terrifiant. Il avait raison. Il n'y eu peut-être qu'une seule guerre, commencée en 1914 et achevée en 1945.

Elle traversa une vague d’hyperinflation (1923) avant de plonger dans la dépression (1930-1932) et de s’échouer dans la folie guerrière.

Ce qui fit sombrer l’Allemagne ne fut pas du tout les problèmes monétaires, mais les troubles sociaux : après une guerre qui avait décimé la population active, l’Allemagne dut faire face au mouvement révolutionnaire spartakiste qui conduisit à l’inflationniste République de Weimar avant de tomber dans la récession mortifère du chancelier Brüning.

Les pères étaient morts au combat, les grands-pères furent ruinés par l’hyperinflation et les fils mis au chômage avant qu’Hitler n'entraîne le pays dans la plus grande folie du 20ème siècle.

La leçon de l’Histoire économique allemande n’est pas la crainte de l’hyperinflation, mais le constat qu’il est impossible d’imposer à un pays et à sa population une suffocation économique. Au reste, la dette allemande de 1919 fut rééchelonnée en 1929 (au travers du Plan Young) et partiellement annulée en 1953.

Pourquoi ? Parce qu'à un moment, le contrat social est fissuré et des phénomènes inattendus se produisent. Aujourd’hui, l’Allemagne dit : l’Europe paiera l’euro par l’austérité.

Mais, à 3.000 km de Berlin, des populations tombent dans une grave récession et dans le chômage. On leur dit que l’austérité est un préalable à la croissance, mais personne n’indique d’où viendra cette croissance dont le postulat est plus incantatoire qu’opératoire.

Les Allemands ont-ils raison ?

Oui et non.

Ils font face à un terrible dilemme. Ils ont raison de vouloir exorciser une économie européenne au sein de laquelle les Etats-providences se développent. On constate d’ailleurs que le poids de l’État dans le PNB de la plupart des pays européens augmente alors que l’Euro exigeait une flexibilisation des économies.

Ce qui anéantit l’Europe n’est d’ailleurs pas le manque de croissance (qui est toujours conjoncturel) mais le niveau insupportable des dettes publiques qui ont augmenté au cours des trente dernières années pour financer un modèle social.

Mais ils ont tort de croire que la rigueur monétaire est plus puissante que la rue. La rue n’a pas toujours raison, mais on n’a pas raison contre la rue, surtout dans les pays démocratiques.

L’ambivalence allemande est plus profonde qu’on le croit : sans l’Euro, le Mark se serait réévalué de près de 30 %, annihilant la capacité exportatrice du pays.

De plus, qui peut croire que l’Allemagne aurait pu emprunter à 10 ans à un taux de 0,7 %, c’est-à-dire à un taux d’intérêt réel (c’est-à-dire hors inflation) négatif, si ce pays n’avait été considéré par antagonisme avec des pays plus risqués appartenant à la même zone monétaire ?

Alors que faire ? Il faut revenir à l’essence de l’euro, qui est d’harmoniser les peuples et d’assurer une paix sociale dans un contexte de croissance économique.

Il faut donc éviter les postures nationales.

Il est donc judicieux de repousser l’échéance communautaire de retour à l’équilibre en 2016 et d’accepter de diluer cet objectif sur plusieurs années.

Il faut aussi – mais je me répète – mettre en œuvre une politique monétaire plus accommodante. Car le pire, ce serait que les nationalismes prennent le dessus sur les exigences monétaires et qu’en dix ans, le sentiment vis-à-vis de l’Euro passe de l’adhésion à la déréliction. Car si rien n'est fait, la crise monétaire et financière va se transformer en nombreuses et irréversibles crises politiques.

Posté le 18 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un signe de déflation : la pompe bancaire refoule

Contrairement à une opinion largement répandue, ce ne sont pas les banques centrales qui créent la monnaie, mais bien les banques commerciales.

Bien sûr, la monnaie n’est pas un phénomène spontané et il faut l’amorce des banques centrales. Ces dernières fournissent une indication en matière de taux d’intérêt et permettent aux banques commerciales de se refinancer auprès d’elles, raison pour laquelle elles sont qualifiées de « prêteurs en dernier ressort ».

Les banques centrales créent donc de la monnaie, mais uniquement à titre supplétif.

D’ailleurs, la création monétaire de ces banques est infime par rapport à celle des banques commerciales.

La création monétaire des banques commerciales fonctionne grâce à ce que les économistes qualifient de « multiplicateur des crédits » ou de ce que les Anglais désignent par l’adage « loans make deposits ».

L'octroi d'un prêt exige de récolter un dépôt. Ce même prêt suscitera d'autres dépôts qui entraîneront de nouveaux octrois de prêts, etc. En d’autres termes, les banques privées créent la monnaie qui s’assimile à un flux. Leur rôle consiste d’ailleurs, de manière contre-intuitive, à accélérer la déthésaurisation de la monnaie qui leur est confiée.

La monnaie est fonction de la variation de la thésaurisation / déthésaurisation des banques privées, mais elle est créée par l’accélération de la vitesse du flux.

En d’autres termes, les banques commerciales sont des entreprises qui fabriquent elles-mêmes leur matière première Cette multiplication des opérations de crédit crée un flux monétaire instantané dont la vitesse peut augmenter ou ralentir en fonction de différentes exigences réglementaires.

Le rôle des banques commerciales consiste d’ailleurs, de manière contre-intuitive, à accélérer la déthésaurisation de la monnaie qui leur est confiée.

En incitant à la déthésaurisation, les banques transforment un stock de monnaie en un flux qui traverse l’économie. Aujourd'hui, nous sommes en déflation. La demande de crédit est extrêmement faible. Les prêts ne suscitent pas d'exigences de dépôts, d'autant que ces derniers s'accumulent dans les banques, même au prix d'une rémunération dérisoire.

L'adage "loans make deposits" n'est plus vérifié. On devrait plutôt écrire "deposits do not make loans".

La pompe bancaire refoule.

C'est un indice de récession et de déflation. Et c'est aussi l'illustration que l'apport de liquidités à l'économie est une condition nécessaire, mais insuffisante pour une reprise qui est désormais celle de la demande.

Posté le 17 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

La difficulté d'un monde sans inflation

L'inflation s'est érodée depuis quelques années, jusqu'à en devenir nulle ou négative.

Cette situation reflète le contexte récessionnaire et la force de la monnaie européenne, mais aussi d'autres facteurs démographiques, tel le vieillissement de la population.

Certains s'en réjouissent et avancent même l'idée que la déflation est le reflet du progrès humain, à savoir la capacité de produire à moindre coût.

Mais cette absence d'inflation est-elle souhaitable ?

Aucunement.

En effet, un des gigantesques problèmes de nos économies est le poids des dettes publiques, auquel il faut ajouter le coût du vieillissement de la population. Ces engagements correspondent, en euros d'aujourd'hui, à des multiples du PIB.

L'inflation est un moyen commode d'éroder ces dettes.

Mais sans inflation, leur absorption sera très complexe, d'autant que le taux de croissance est faible. L'inflation augmente le coût réel de ces dettes.

Il est donc intuitif que des abattements de dettes publiques attendent les pays dont l'épargne domestique n'arrivera plus à financer ces mêmes dettes publiques en croissance.

C'est à ce niveau que le Japon, caractérisé par une déflation endémique depuis 25 ans, est un sujet d'étude intéressant. La dette publique nippone a atteint près de 250 % du PIB, mais c'est l'épargne japonaise qui la finance quasiment exclusivement.

Cette situation n'est pas transposable aux pays faibles du Sud de la zone euro.

Dans ces pays, faute de pouvoir dévaluer la monnaie et de trouver un financement domestique aux dettes publiques, l'ajustement portera inéluctablement sur leur restructuration.

Posté le 17 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Leçons économiques de la Corée du Sud

Il y a quelques jours, j'ai effectué un séjour de rencontres académiques à l'invitation du gouvernement coréen du Sud, appelé le pays du matin calme (ou du matin frais).

C'était ma première visite dans ce pays mais, sans prétendre à pouvoir appréhender correctement la réalité économique d'un pays, il est utile d'en tirer des enseignements pour notre pays. Au terme de l'occupation japonaise (1910-1945) et de la guerre de Corée (1951-53), à laquelle la Belgique a d'ailleurs participé, ce pays était dans un état de délabrement et de pauvreté indescriptibles. Son PIB par habitant était un des plus faibles du monde.

C'est donc dans des conditions épouvantables que la Corée, amputée de son territoire au Nord, a abordé la seconde moitié du vingtième siècle, avec l'aide (mais aussi l'occupation persistante) américaine et dans un état de veille militaire permanent, attisé par les menaces répétées des dictateurs communistes de la Corée du Sud.

Mais ce n'était pas tout : la Corée est une économie qui n'était pas intégrée dans une zone de transit commercial, puisqu'elle constitue une péninsule étriquée entre un régime hostile, au Nord, et l'occupant japonais ancestral, au Sud. C'est aussi un pays qui n'est pas culturellement intégré, ou plutôt, qui s'est construit sur des sciences humaines domestiques. La langue coréenne est, par exemple, une langue phonétique fabriquée de toutes pièces, il y a six siècles, et qui reste enclavée par rapport à celle des autres pays asiatiques. Ce n'est donc pas un pays qui fut traversé par des flux socio-culturels qui auraient pu susciter une mixité raciale, sociale ou artistique.

Ce pays n'a donc pu compter que sur ses propres forces.

Aujourd'hui, la Corée démontre un des plus haut taux de croissance du monde et son PIB par habitant est un des plus élevés parmi les pays développés.

Que s'est-il passé ?

Les angles d’approche de la mutation économique sont innombrables et chaque discipline apporte son pouvoir élucidant. Il y a plusieurs généalogies aux transformations de la société. Il serait donc vain de résumer ce que les économistes appellent un "miracle économique" en quelques paragraphes, mais des éléments saillants peuvent être identifiés.

Tout d'abord, la Corée est une économie de marché au sein de laquelle la réussite individuelle est exacerbée, mais il s'agit d'un capitalisme intelligemment structuré et orienté En d'autres termes, la réussite individuelle doit s'intégrer dans la prospérité collective.

Par ailleurs, la Corée a établi des plans successifs (à l'instar de la France d'après-guerre) qui ont défini les priorités économiques sur base d'une juxtaposition des intérêts de l'état et des entreprises privées.

D'abord centrée sur la reconstruction du pays et la stimulation de la production intérieure afin de se substituer aux importations, le pays a progressivement pivoté sa croissance vers l'exportation. Ensuite, tout l'effort a été mis sur l'innovation. Les facteurs de production ont été alignés afin de tirer parti des avantages concurrentiels.

C'est une application de la théorie des avantages comparatifs de l'économiste anglais Ricardo qui postulait qu'une économie doit se spécialiser dans les domaines pour lesquelles elle dispose d'avantages concurrentiels, plutôt que se disperser dans des domaines pour lesquelles ses prédispositions sont moins favorables. C'est ainsi que la Corée est un pays qui est "digitalisée". Internet a été utilisé pour désintermédier les circuits les circuits économiques et stimuler l'échange permanent d'informations, notamment sans le domaine universitaire. L

'économie coréenne s'est articulée autour de conglomérats privés (les chaebols), principalement détenus par des familles dans des constructions juridiques tentaculaires, mais dans l'alignement des orientations publiques. Ces conglomérats ont déployé leurs avantages concurrentiels, qui relèvent essentiellement de l'innovation. C'est ainsi que la Corée du Sud est le second pays en termes de dépôts de brevets aux Etats-Unis. I

l en a résulté des marques mondiales, telles Samsung, LG et Hyundai, dans le domaine plus traditionnel de l'automobile.

Cette exigence d'innovation a conduit à bâtir des centres de recherche au sein desquels l'inventivité est démultipliée par les contacts entre chercheurs, à l'instar du climat qui règle à Silicon Valley ou dans les entreprises de type google, Facebook ou Amazon.

C'est Alain Peyrefitte (1925-1999) qui avait souligné que le miracle de l'inventivité et du progrès humain trouve un terrain fertile lorsque l'innovation est un facteur d'enrichissement individuel et collectif, dans un contexte peu réglementé afin de susciter la prise de risque. Peyrefitte parlait de la nécessité d'un "éthos (c'est-à-dire un caractère, une typologie) de confiance compétitive". Pour stimuler l'envie du futur et déployer la "confiance dans la confiance", il faut un contexte de stabilité institutionnelle qui stimule l'entreprenariat individuel. La réussite doit être reconnue et l'échec dépassé. Il faut que les pouvoirs publics suscitent un appétit d'entreprendre.

La Corée est sans doute l'illustration de cette intuition académique : le pays est fondé sur une conscience collective de la nécessité de la prospérité partagée.

Notre pays aurait beaucoup à apprendre de l'expérience étrangère et des manières de structurer un rebond économique. Il s'agit d'aligner les intérêts privés et publics, d'allouer une orientation absolue à la formation et au recyclage professionnel et d'assurer un dialogue social intelligent. La Corée est incidemment un pays qui démontre que l'économie mixte est une réalité qui fonctionne, sans tomber dedans les travers d'un Etat-providence en faillite ou d'une économie de marché débridée. Il s'agit d'un écosystème partenarial qui associe l'entreprise, l’État, l'université et le monde syndical, sur le mode de la concertation. Ne nous leurrons pas: la guerre économique mondiale est déclarée. Nous devons ajuster le curseur du degré de compétitivité (dans toutes ses dimensions) pour nous tourner vers une économie mixte éclairée, entre une collectivisation étatique et une économie purement privée que nous peinons à stimuler.

Posté le 15 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un mauvais vent boursier ?

Un mauvais vent pourrait  souffleter les marchés financiers.

C'est l'avis de plusieurs économistes qui constatent que le niveau d'endettement de l'économie a à peine baissé depuis 2006.

La différence, c'est qu'en 2006, les perspectives économiques étaient favorables, que l'euro constituait un modèle apparemment homogène, que la croissance et l'inflation étaient positives.

Aujourd'hui, c'est autre chose. Nous entrons dans un cycle déflationniste et de croissance atomique. Le taux allemand à 10 ans est tombé à 0,79 %, soit ce que rapportait un banal compte à vue, il y a quelques années. Le risque n'est plus rémunéré. Je devrais écrire "les risques" plutôt que "le risque", car ils sont nombreux : risques souverains (rien ne s'est amélioré structurellement dans les pays du Sud et les dettes publiques augmentent jour après jour, avant qu'elles ne s'embrasent sous l'effet des pensions), risques bancaires (dont on voit l'éclosion de manière éparse dans les pays de l'Est et du Sud de l'Europe), risque de tassement économique, etc.

Cette situation est anormale.

Mais que feront les autorités monétaires afin d'éviter que l'économie ne trébuche ? Il s'agira de baisser les taux d'intérêt et faire tourner la presse à billets afin de soutenir l'économie dans un gigantesque refinancement.

Depuis le début, il fallait inflater la crise en diluant l'excès d'endettement dans une lente érosion monétaire.

Il faut donc rester confiant.

Mais - et c'est le plus important - il faut garder en tête qu'un investissement boursier est à long terme et que c'est la seule manière de protéger, à long terme, un patrimoine.

 

Posté le 14 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

La crise porte sur l'exercice de l'Etat

Depuis 2008, la crise économique s'est vue affublée de nombreux qualificatifs : crise des subprimes, du crédit bancaire, souveraine, monétaire, etc. Pourtant, il est probable que le champ de cette crise soit nettement plus large, en ce qu'elle porte sur une question sociétale.

Il s'agit de l'exercice des Etats, écartelés entre des entreprises mondiales et versatiles, et des dettes publiques dont le refinancement est le garant de l'ordre social. Engorgés de dettes, les Etats sont captifs des banques, qui sont elles-mêmes prisonnières des banques centrales…qui doivent elles-mêmes soutenir l'entreprise privée à coup d'injections monétaires. En 2008, les Etats ont sauvé l'économie de marché.

C'est la collectivité qui a sauvé l'entreprise privée. Ce sauvetage était justifié, en ce que les banques "fabriquent" le flux monétaire au travers de leur propre existence. Un abandon des banques se serait assimilé à une démonétisation des dettes et une répudiation des dettes publiques. Les Etats ont aussi mis en œuvre ce qu'on qualifie de stabilisateurs économiques, c'est-à-dire la fonction contre- cyclique qui consiste à augmenter les dépenses publiques et à encaisser moins de recettes en période de retournement conjoncturel.

Pourtant, contrairement à ce que leur aurait autorisé le sauvetage de l'économie en 2008, les États sont dominés par des entreprises plus fortes et plus puissantes, c'est-à-dire des entreprises qui créent leur propre droit ou des normes, qu’au motif de l’autorégulation, elles vont elles-mêmes baliser.

Le rôle des États pourrait donc se modifier car la territorialité des lois s’accommode mal d’une disparition des frontières économiques. Des secteurs relevant traditionnellement de l’autorité des pouvoirs publics (santé, éducation, voire sécurité) pourraient progressivement glisser vers une logique de marché, c’est-à-dire une sous-traitance au secteur privé. C’est donc la notion de bien public qui disparaîtrait.

Au reste, il ne s'agit plus de savoir s'il faut moins d'État à tout prix, mais de savoir comment l'État, c'est-à-dire notre collectivité, s'intègre dans des relations sociales collectives et individuelles harmonieuses.

A cet égard, il faut être lucide: même si le poids de l'État dans l'économie est trop élevé, il n'est pas prêt de diminuer drastiquement. L'absence de croissance dans un contexte économique désinflaté freine tellement la croissance que les équilibres exigeront un ordonnancement de l'économie par l'État.

La vraie déchirure sociétale est peut-être dans ce constat : la crise économique et la déflation devraient conduire à une demande d'aide des pouvoirs publics alors que le rôle de ce même Etat, devenu excessif en période de croissance, reflue. Qu'on soit de gauche ou de droite n'y changera rien : les périodes de croissance n'ont pas été utilisées pour réduire le rôle de l'Etat tandis qu'on effectue ce mouvement en période de récession.

Nos gouvernants passés n'ont pas faire preuve d'une grande vision, répondant sans doute à des pressions partisanes immédiates. Nos gouvernants futurs devront faire preuve d'une grande sagesse sociale.

De plus, la crise actuelle révèle une fin de modèle. La fin d'un modèle de complaisance, de manque de vision, et de déficit de perspectives. Avons-nous pris la mesure de l'importance de la jeunesse à laquelle on demande tout et son contraire, à savoir de solder l'endettement des aînés tout en lui présentant une économie de chômage ?

Nos sociétés vieillissent mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme européen, elles ne réalisent pas que le monde s'est étendu dans les azimuts verticaux. Nous sommes imprégnés d'une suprématie civilisationnelle des années industrielles, mais le monde s'est encouru.

Et comme nous vieillissons, la jeunesse n'exerce pas cette nécessaire force de rappel. En conclusion, nos politiques sont étatico-nationales alors que le marché est mondial. Dans les prochaines années, le débat idéologique portera sur le dialogue entre l'État et le marché, entre la collectivité et l'individu, et entre la dette publique et la propriété privée.

Cette confrontation se greffera sur un bouleversement technologique qui va pulvériser les modes d'organisation de la sphère marchande. D'aucuns exigeront une étatisation croissante, voire généralisée, de l'économie, pour maintenir l'ordre social. D'autres argumenteront que cette voie conduirait à désertifier toute initiative spontanée. Les insoutenables dettes publiques engageront la question du défaut ou de l'opposition sociale.

Les démocraties survivront-elles à cet immense endettement public, qui est devenu sociétal ? Si on prolonge la tendance, la dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d'États qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants. Sous un autre angle, on pourrait voir cette implosion comme une immense soustraction : nous devrons défalquer les dettes publiques et collectives de nos futurs privés.

Dans tous les cas de figure, ces évolutions vont confronter les agents économiques et attiser violemment les conflits idéologiques et les classes sociales. L'État sera invoqué encore plus lourdement qu'actuellement, au motif qu'il devra assurer la répartition des richesses en décroissance, l'ordre public et social, et surtout assurer un bien-être suffisant.

L'écorce des déséquilibres économiques sera donc arrachée et mettra à vif les choix que nous serons obligés de poser. Si le constat est pessimiste, je ne le suis pas. L'économie est un déséquilibre permanent, reflétant la nature intrinsèque du progrès humain. Et puis, comme l'essayiste Jean-François Revel se plaisait à le rappeler, la vie n'a pour cadre qu'un petit nombre d'années alors que l'histoire a pour cadre des millénaires.

La véritable question porte sur la représentation de l'avenir du corps social. Shakespeare avait écrit : "Faisons face au temps comme il nous cherche". Un monde nouveau se dresse. Il porte en lui une gigantesque transformation sociale.

 

Article publié dans LLE du 11 octobre

Posté le 11 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

2015 : la prochaine récession ?

Il y a 4 ans, Benoît D'Udekem et moi avions signé un ouvrage d'intuitions économiques : 2011-2013 : les prochaines conflagrations économiques.

Voilà ce que nous écrivions : "L’histoire des crises sévères suggère trois impacts successifs, plus ou moins équidistants du choc originel du printemps 2008. Ceux-ci seraient alors constatés à l’automne 2011, en 2014 et en 2018. Sera-ce le cas ? Et comment ? Par vagues, répliques sismiques ou de manière plus linéaire, monotone et graduelle ? En une fois ou au terme d’une longue agonie économique ? Quel est l’évènement, peut-être infime, qui déclenchera des effets en chaîne ? ".

Depuis l'avertissement du FMI, la révision à la baisse de la croissance allemande, le constat récessionnaire et déflationniste européen, il est possible que cette séquence triennale soit vérifiée.

La crise, état naturel de l’économie, est en formulation permanente et ne fait donc que commencer.

Elle sera une séquence de ruptures et de déséquilibres, tellement durs qu’on pourra parler de guerre économique. Dans cette perspective, il nous semble que la mondialisation n’a exprimé que ses effets préalables.

En d’autres termes, elle n’a pas encore intégré l’histoire réelle.

Le plus étonnant est que peu de guides de l’opinion s’alertent de cette situation, comme si une peur du réel, voire une simple peur de nommer les choses, entraînait une tétanie. Saisissent-ils les vrais enjeux ? Cette situation est d’autant plus frappante en Belgique, dont la réalité, triste mais évidente, est qu’elle est vieillie et usée.

Quels seraient les attributs de cette empreinte de récession ? Outre les aspects de solvabilité étatique, ils sont les mêmes que le constat des années septante : un taux de croissance faible de l’économie, combiné à une décroissance marginale des gains de productivité, un chômage structurel et élevé (caractéristique des dislocations structurelles de l’économie), une sous-utilisation des capacités de production, des anticipations de bénéfices des entreprises faibles (à tout le moins dans une perspective de moyen terme), des dépenses d’investissement faibles à modérées, des déficits publics importants entraînant à terme des taux d’intérêt élevés ainsi qu’une raréfaction du crédit bancaire pour des investissements privés, des déficits de la balance commerciale et un phénomène généralisé de désindustrialisation.

Mais il y a autre chose. En 2015, la dette publique de la zone euro devrait frôler 100 % du PIB, auxquels il faut ajouter l’endettement caché, c'est-à-dire la partie non financée du coût du vieillissement de la population.

Comment sortirons-nous de ce piège infernal ? Nombreux sont ceux qui invoquent la sortie "par le haut et par l'extérieur" de l'endettement public, c'est-à-dire par la croissance (qui diminue le poids relatif de la dette publique) ou par l’inflation (qui dilue la valeur de la dette).

Malheureusement, il n'y a pas de croissance et l'obstination politique allemande écarte l’inflation, alors que cette orientation est poursuivie par les Etats-Unis, l’Angleterre et le Japon. Sans inflation, nous sortions de cette crise d’endettement public " par le bas et par l'intérieur", c'est-à-dire par une diminution du pouvoir d'achat de la monnaie elle-même.

C’est d’ailleurs intuitif : derrière la dette publique, c’est la monnaie qui est mise en joue, raison pour laquelle un endettement public excessif conduit toujours à une devise faible. Et puis, il est tellement évident que la combinaison d’une monnaie unique confédérale ne peut pas s’accommoder de politiques budgétaires restées fédérales et d’endettements publics d’une telle hauteur. Seuls les pays qui ont eu des monnaies de réserve mondiales (Angleterre au début du 20ème siècle, Etats-Unis actuellement) peuvent se permettre d’imposer leur dette publique au reste du monde.

Avec une monnaie adolescente, l’Europe est loin d’être dans cette posture. Concrètement, il faudra se préparer à un effacement des dettes. Ce ne sera pas un défaut généralisé de la dette européenne, mais des dissolutions et compensations nationales de dettes. Il s'agira de défauts "internes", comme la Russie l'a effectué en 1998 sous forme d'un probable rééchelonnement (c'est-à-dire d'une élongation forcée des maturités) des dettes publiques avec un allongement simultané des engagements vis-à-vis des assurés et pensionnés (les capitaux se transformant en rentes, etc.).

Il s'agira de cas extrêmes de ce que les économistes appellent la répression financière, c'est-à-dire une combinaison de capture d'épargne et de taux d'intérêt bas. La stupéfiante opération chypriote en est l’exemple parfait.

Mais il y aura d’autres modalités : défauts (Grèce), annulation des dettes bancaires (Irlande) et confiscations (affectation obligatoire des pensions publiques au Portugal et réserves d'assurances en Hongrie).

Ce scénario d'effacement des dettes n'est plus de la science-fiction cataclysmique car de nombreux indices sont discernables. Parmi ces derniers, les dettes publiques ont re-migré vers leur pays d'origine (la dette publique portugaise a été rachetée par des banques portugaises, etc.). Les transferts financiers du Nord vers le Sud ont été parcimonieux tandis que l'idée d'euro-bonds a été écartée. Cela rejoint la logique allemande qui veut que les dettes d'un pays soient strictement financées par l'épargne domestique.

La Belgique sera épargnée par ces scénarios de dettes mais la zone euro longe les abîmes de grands chocs socio-économiques.

Posté le 11 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Partager une quantité réduite de travail ?

Nous entrons dans une période de faible croissance, voire de récession et de déflation.

Le cycle économique s'est retourné, la croissance s'est déplacée latéralement vers l'Asie et les Etats-Unis et le vieillissement de la population entraîne structurellement un tassement de la vivacité économique.

Mais il y a plus inquiétant – et je reste surpris que nous ne prenions pas suffisamment conscience de cette réalité - : le monde se digitalise, grâce à Internet et surtout à la transportabilité de la communication et de l'action au travers des smartphones. Ces derniers deviennent des outils de travail mobile et gomment donc les intermédiaires physiques dans de nombreux métiers.

En d'autres termes, la digitalisation de l'économie la "dés-intermédiarise".

Ce constat est établi dans tous les métiers : enseignement, transports, banque, assurance, commerce à distance, etc. avant que d'autres profession de proximité et d'expertise (avocats, notaires, médecins, etc.) mutent, à tout le moins pour les tâches et les contrôles élémentaire ou de premier ordre.

Cette évolution n'est pas une singularité historique : toutes les révolutions industrielles ou technologiques ont fracturé des métiers tout en en créant d'autres.

Mais ces mutations exigent des périodes d'adaptation, qui peuvent durer toute une génération, pendant laquelle les paramètres de l'emploi doivent s'ajuster.

C'est pour cela qu'au-delà de la création de la prospérité, il va falloir repenser le partage du travail, sous différentes formes.

C'est peut-être un des plus grands défis socio-politique destiné à atténuer les inégalités sociales

Posté le 8 octobre 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Même le FMI...

Le FMI a souvent été critiqué pour sa vision manichéenne de l'économie et les remèdes de cheval que cette institution préconisait pour extraire des économies d'une situation de banqueroute budgétaire ou de sabordage monétaire.

Pourtant, force est de constater qu'à part quelques exceptions (dont les mesures imposées à la Grèce), le FMI a souvent souligné la nécessité d'une gestion souple de la crise.

Depuis des années, l'économiste en chef du FMI soutient d'ailleurs la nécessité d'une inflation suffisante dans la zone euro et l'abandon d'une rigueur budgétaire trop coercitive.

Le FMI vient de réitérer cette position, en insistant implicitement sur l'inanité des retours à l'équilibre budgétaire imposés en Europe. Il faut s'en convaincre : l'austérité monétaire et budgétaire ont, a minima, contribué à la situation déflationniste et récessionnaire.

Il faut arrêter ces politiques mortifères et accepter que l'Etat doive, en ces périodes de morosité financière, jouer un rôle de support positif et incitatif à l'économie privée.

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