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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 21 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

1975-2015 : Une crise ? Quelle crise ?

Les dirigeants du monde s'appelaient Giscard d'Estaing, Brejnev et Ford. Paul VI serait encore Pape pendant trois ans. Les monnaies se déchainaient comme des portées wagnériennes suite à l'effondrement des accords de Bretton Woods. La guerre du Vietnam se terminait entre deux chocs pétroliers et le Shah d'Iran avait célébré les fêtes de Persépolis.

C'était avant le succès planétaire 'Logical Song', tiré de l'album 'Breakfast in America' que ce groupe signerait en 1979 et dont toute une génération belge assista à l'apothéose musicale au Sport Paleis le 6 octobre 1979.

C'était l'année 1975 : Supertramp avait confectionné un album singulier, intitulé "Crisis ? What Crisis", dont la pochette mettait une image un personnage bronzant sur un arrière-plan d'usines désaffectées. Déjà, à l'époque, le cynisme de certains s'opposait au chômage d'un plus grand nombre.

C'était en 1975, il y a exactement quarante ans.

Ces années soixante-dix furent la décennie maudite.

Ce furent dix ans d’effarement. Il y avait autre chose qu’une crise du pétrole. Le mal était plus profond, et le trou d’air se transformerait en décrochage. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des trente glorieuses, ces années d’après-guerre caractérisées par une croissance plane et une redistribution sociale prévisible. Soudainement, ces trente glorieuses n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer, parce que c’est justement pendant ces trois décennies d’exception que les systèmes de protection sociale furent construits en Europe. La croissance chaotique allait tout bouleverser. Les trente années suivantes seraient odieuses. Ceci conduisit, pêle-mêle, à une inflation catastrophique et à un gigantesque endettement public (le fameux effet boule de neige) qui trouverait son apogée désastreuse au milieu des années nonante.

Au niveau politique, aussi, ces années furent indécises. Nos gouvernants n’avaient pas compris la mutation économique.  Les années soixante-dix, ce fut la décennie de la transition. La mutation du secteur manufacturier à une économie de services. Les ingénieurs des usines allaient céder le pas aux financiers.

La septième décennie du dernier siècle restera suspendue entre deux époques. Elle est inaccomplie et presque en apesanteur. Elle ramène à une Belgique d’avant, plus tout à fait celle d’après-guerre, mais encore aux couleurs trop ternes pour qu’elles en soient modernes. Et finalement, c’est bien le rapport au temps et à l’avenir qui s’est irréversiblement modifié dans les années septante. Le temps et l’économie ne seraient plus capitalisés du passé vers le présent, mais plutôt actualisés du futur vers le présent.

Après, tout s'accéléra. Vingt ans plus tard, Internet bouleversa toute l'architecture mondiale tandis qu'en 2015, quarante ans plus tard, la digitalisation, combinée aux objets interconnectés, à la robotique et à l'intelligence artificielle, vont pulvériser des pans entiers de l'économie marchande.

Le progrès s'inscrit dans la logique schumpétérienne de la destruction créatrice.

Mais le problème de Schumpeter, c'est qu'on détruit autant qu'on crée. L'économie retrouve des bases stabilisées, mais aux prix d'effondrements capitalistes et humains cataclysmiques, comme la crise de 2008 et la récession l'illustrent.

Il reste une bonne nouvelle : ceux qui, comme moi, se souviennent de cet album sont toujours en vie.

Et gardent un souvenir ébloui du concert de 1979.

Et puis, surtout, Supertramp passe en concert.

En 2015, ils sont le 9 décembre à Bruxelles.

Peut-être chanteront-ils "The crime of the century" ?

Posté le 20 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le cauchemar financier

L'économiste n'avance que par tâtonnements intuitifs, puisque l'économie n'est pas une science mais une juxtaposition de disciplines qui relèvent de l'anthropologie, de la sociologie et de la psychologie des foules encadrée d'un cadre politique fluent et saupoudré un zeste de mathématiques.

Le problème principal de nos économies est la dette, existante et latente, de l'Etat.

Contrairement à une dette privée, cette dernière conduit à une ponction sur la richesse future, pour autant, bien sûr, qu'on lui conserve son pouvoir d'achat.

Si la dette se rembourse par le futur, elle se défalque par le présent.

Presque immanquablement,  il arrive un moment où cette dette doit être déduite des patrimoines qu'on croit naïvement pérennes. Cette déduction s'appelle l'impôt, l'inflation, la confiscation, la nationalisation,…enfin, des événements d'une régularité métronomique qui rythme les générations et rappellent que si la propriété est privée, elle ne l'est que par le bon vouloir du public. En d'autres termes, quand la dette publique est trop importante pour être diluée dans la croissance future, elle se déduit des patrimoines privés.

Le cauchemar, ou la libération, c'est lorsque cette purgation se produit. Est-elle sournoise, comme l'inflation ? Régalienne comme l'opération Gutt ? Incisive comme la confiscation des dépôts bancaires, comme à Chypre, dont le FMI lui-même a émis l'hypothèse? Perverse comme l'interdiction progressive des manipulations d'espèces qui capture l'épargne sous une forme électronique, ce pourquoi plaide l'ancien économiste en chef du FMI ? Hurlante comme pendant les révolutions ou les défauts ? Etatique comme les faux-monnayages publics aussi nombreux que les régimes politiques, en passant du rognage des pièces d'or de Philippe le Bel aux Assignats de la révolution, en passant par le sabordage des accords de Bretton Woods en 1971 ? Inattendue comme l'interdiction du négoce d'or, comme Roosevelt le décida en 1933 ?

Il faut toujours garder à l'esprit qu'il n'existe pas de raccourci sur le chemin de la prospérité et que l'économie retrouve toujours ses bases stabilisées, c'est-à-dire qu'elle finit par rappeler à l'ordre ceux qui ont éreinté le capital en empruntant le futur.

 

Posté le 19 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Jeremy Rifkin : futurologie hasardeuse ou erreur de jugement complète?

Dans un de ses derniers ouvrages, le prédictioniste (ou futurologue) autoproclamé Jeremy Rifkin s'essaie à dessiner une société où Internet, combiné à différents réseaux participatifs et aux impressions individuelles en trois dimensions, conduit à un coût de production marginal nul, c'est-à-dire à un coût de production de la dernière unité du bien produit ou du service presté égal à zéro.

Outre le fait que cette perspective est audacieuse car l'optimum économique est atteint lorsque le revenu tiré de la dernière unité produite est égal au coût de cette dernière, et que sans coût dans un monde en concurrence parfaite, il n'y a pas de revenus, c'est-à-dire qu'il n'y a rien, on peut s'interroger sur le discernement de Jeremy Rifkin.

Certes, Jeremy Rifkin imagine une société de "communs" basée sur le partage et la gratuité, mais l'explication est insuffisante.

Je crois plutôt que, de manière graduelle et suivant un processus séculaire d'érosion des marges bénéficiaires de nature schumpétérienne, le coût de certains produits et services décroit au rythme de la banalisation des processus de fabrication et du progrès humain.

D'autres biens et services, différents de ceux dont les coûts et revenus tendent vers la gratuité, apparaissent alors.

Le véritable danger que Jeremy Rifkin ne souligne pas suffisamment, c'est que nous quittons progressivement un monde de concurrence parfaite, au sein duquel le progrès se dilue dans une gratuité progressive, pour entrer dans un monde bâti autour de monopoles et d'oligopoles technologiques. Ces entreprises sont à forte intensité de capital et à faible intensité de travail. Elles capturent donc, au travers d'une "rente de monopole", des gains de productivité qui auraient, en concurrence parfaite, été partagés.

Si le coût marginal apparaît nul, le revenu ne l'est pas, puisqu'il est capturé par ces grandes entreprises qui facturent, directement ou indirectement, ce qui semble gratuit. A titre d'exemple, la gratuité des réseaux sociaux conduit à pouvoir paramétrer le comportement d'un consommateur et à lui extraire un certain pouvoir d'achat. L'impression en trois dimensions dénature la fabrication géographiquement concentrée de certains biens, mais n'en escamote pas le prix, etc.

Ce que Jeremy Rifkin ne voit pas, c'est que l'érosion des coûts marginaux est l'essence du capitalisme. Le danger est la négation de la concurrence parfaite. Or cette concurrence parfaite est  l'expression la plus efficace et socialement optimale du capitalisme.

 

Posté le 17 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'austérité au Sud européen : un désastre inqualifiable ?

Il est rare qu'un des commentateurs du Financial Times, Wolfgang Münchau, dont les affinités avec l'économie de marché ne doivent plus être démontrées, s'engage de manière aussi tranchée.

Cet observateur averti des marchés financiers et des problèmes socio-politiques de la zone euro affirme que l'austérité budgétaire, dont les pays du Sud Européen  furent les victimes essentielles, fut une erreur inqualifiable.

Il a évidemment raison : contracter des économies en contraction relève de l'erreur de jugement la plus complète.

L'expérience des années trente était connue : tous les chefs d'Etat qui s'essayèrent à l'austérité échouèrent et contribuèrent à consolider des drames socio-politiques : Hoover aux Etats-Unis, Brüning en Allemane, Laval en France sans compter Van Zeeland en Belgique.

Mais voilà : l'histoire possède ses prisons et ses invariants.

Il fallait garantir l'euro, au prix de son cours surévalué et de la rigueur qui lui était adossée. Il fallait en faire une monnaie de réserve.

Les leçons de l'histoire ne sont jamais retenues.

Posté le 16 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

1980-2015 : le gémissement de la fin d'une euphorie boursière ?

Je me suis toujours méfié de ces gourous de la finance américaine qui, sous des airs d'évangélistes exaltés, exposent leur affolante cyclothymie en passant de l'euphorie des bourses à la dépression financière la plus profonde.  Comme dans les Eglises, il y a des prophètes de tous types : les visionnaires à 100 ans, les adventistes du huitième jour, les missionnaires de la fin du monde et autres cataclysmes.

Leur bipolarité rythme l'actualité avec la perte de leur sang-froid…tout en gardant assez pour gagner de l'argent, car - il ne fait pas l'oublier-, la finance populaire est, comme certaines églises, une affaire de gros sous.

Ces gourous gagnent leur vie sur les actifs en gestion et les commissions. Passer de l'euphorie à la dépression en matière financière suscite des achats puis des ventes, soit beaucoup de courtage.

Dans le registre des chantres du lyrisme de boursicoteurs, Bill Gross, un des principaux gestionnaires de fonds obligataires américains, annonce la fin d'un  cycle dans un de ses écrits "a sense of ending", qui se traduit par un parfum de finitude.

La finitude, c'est l'aboutissement d'un cycle débuté en 1980 lors des années Thatcher et Reagan, qui vit le capital s'apprécier de manière importante, voire déséquilibrée, ainsi que les travaux de Thomas Piketty l'ont illustré.

Selon Bill Gross, la création monétaire va se terminer dans la douleur, c'est-à-dire sans doute un krach important qui nous fera réaliser que la monnaie ne vaut pas ce qu'elle vaut.

Autant le comportement et les saillies médiatiques de Bill Gross suscite chez moi un profond scepticisme, autant je crois qu'il a raison : nous entrons dans une période de défalcation des dettes qui trouvent toutes leurs origine dans les années quatre-vingt.  La croissance étant insuffisante, ces dettes seront soustraites de nos patrimoines apparents qui seront eux-mêmes dilués par une inévitable inflation.

Depuis 1980, les dettes publiques se sont envolées alors que les taux d'intérêt et d'inflation s'amenuisaient. C'est étrange : normalement, des dettes en croissance, combinées à une création monétaire sans précédent, devraient conduire à déprécier la monnaie sous l'inflation. A un certain moment, les taux d'intérêt vont remonter pour refléter cette réalité.

Bill Gross prédit donc la fin d'un super-cycle débuté en 1980. Il n'en voit pas la fin dans un krach, mais plutôt dans un gémissement d'agonie.

Compter la monnaie devient futile quand les jours se rétrécissent.

Dans ces moments de finitude, les  gourous de la finance et les évangélistes finissent par se rencontrer.

Posté le 14 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Prévisions boursières : des économistes plus forts que Nostradamus et Philippulus?

Quand je lis les commentaires de quelques économistes de banques, je suis parfois plongé dans un abime de perplexité.

L'un annonce, par exemple, que la chute boursière est "une expiration de marché qui sera passagère", un autre déclare que les "taux d'intérêt devraient baisser d'ici l'été ou pendant l'été", d'aucuns avaient prophétisé, fin 2007 (je m'en souviens car je dirigeais la Bourse de Bruxelles à l'époque) que l'action Fortis était le maître-achat…9 mois avant sa déconfiture, etc. Moi-même, je m'exerce, en termes académiques, à des intuitions parfois contredites.

Ma perplexité vient du fait qu'à part être doté de pouvoirs divins associés à une lévitation sensorielle et extatique qui permette de prévoir l'avenir (exercice périlleux auquel Nostradamus et autres prophètes Philippulus, en contact fugace avec le Tout-Puissant et les anges, se sont essayés avec des succès ambigus et souvent post-mortem), comment est-il possible d'affirmer, avec sérieux, qu'on sait ce qui se passera dans les marchés?

Si les marchés étaient convaincus de ces visions prophétiques, ils s'aligneraient sur ces économistes en mettant fin à leurs propres erreurs.

Ou bien faut-il comprendre que des prévisions boursières personnelles sont plus puissantes que la multitude des analyses mises en œuvre par des opérateurs d'envergure mondiale ? Ces économistes possèdent-ils une préscience qui défie l'efficience des marchés, pourtant robustement établis par la recherche académique, dont Eugène Fama, prix Nobel d'économie 2013 ?

 Je crois qu'en matière boursière, seule une extrême diversification et un horizon d'investissement à long terme sont des guides sérieux.

Le reste n'est que bavardage.

 

Posté le 12 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Bulle boursière ? Les banques centrales seront aux manettes.

Ces derniers jours, de nombreux organismes d'envergure internationale s'inquiètent de la hausse des marchés d'actions. Des bulles se sont-elles formées ? C'est impossible à dire, tant elles sont inhérentes – je devrais dire consubstantielles - aux marchés d'actifs…qui ne sont peut-être que bulles et éclatement. Mais la question n'est pas là : si une bulle gigantesque s'est formée au travers de taux d'intérêt historiquement bas et qu'elle explose, les banques centrales feront ce qu'elles doivent faire pour que l'économie la surmonte. Il s'agira d'imprimer de la monnaie. C'est pour cette raison que je reste convaincu que l'aboutissement de cette situation inouïe que nous traversons sera un dévoiement de l'étalon monétaire, c'est-à-dire de la représentation de la valeur au travers de la monnaie. Il s'agit donc de l'inflation. L'Armageddon monétaire est donc toujours évitable…mais au prix de la monnaie elle-même.

Posté le 9 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

L’insaisissable logique des rapprochements boursiers

Chaque remontée des indices boursiers est accompagnée par un emballement des transactions de rachat d’entreprises qui alimentent, à leur tour, la hausse boursière. A moins que ce ne soit le contraire, la courbe des OPA épousant celle de l’indice boursier. D’ailleurs, aucun analyste n’a jamais tranché cette question, car il est difficile de repérer, dans la séquence des faits économiques, une logique interne. A l’intuition, la volatilité boursière et les opérations de fusions/acquisitions sont deux phénomènes qui s’entretiennent l’un l’autre, plus que l’un ne présuppose l’autre.

 La fluidité planétaire du capital joue, là aussi, un rôle essentiel : des entreprises géographiquement éloignées sont désormais atteignables. C’est, du reste, ce qui inquiète dans les vagues boursières, devenues depuis peu des déferlantes : elles remettent en question l’ancien schéma de division du travail et du capital. Elles sont au capital ce que la délocalisation est au travail.

Une question vient alors naturellement à l’esprit : ces opérations de fusions/acquisition sont-elles rentables ? Nombreuses sont, aujourd’hui, les études qui s’intéressent justement au bilan financier de ces transactions. Et, en particulier, à la question de savoir si elles auront, in fine, contribué à sécréter de la valeur actionnariale.

 La réponse n’est pas tranchée, car la question est souvent mal posée, et ce, pour deux raisons. Tout d’abord, il n’est pas possible de quantifier ce que seraient devenues des entreprises indépendantes sans rapprochement. Ensuite, il est difficile d’extraire le rendement d’une opération de rapprochement d’entreprise du mouvement général boursier qui lui a donné naissance.

 A première vue et sur base d’échantillons limités dans le temps, les fusions/acquisitions conduiraient souvent à une attrition de valeur actionnariale pour l’entreprise acquéreuse. Cette déperdition de valeur trouverait son équivalent dans un transfert de valeur au profit des actionnaires de l’entreprise acquise.  Il y aurait donc, de manière instantanée, qu’un simple déplacement latéral de patrimoine sans création de valeur.

 Mais il faut voir plus loin : Les fusions et acquisitions sont, à l’évidence, sur le long terme macro-économique, des transactions de croissance, puisqu’elles fondent l’évolution capitaliste depuis des centaines d’années. Et le capitalisme, même mal jaugé par les indices boursiers, dégage une croissance de l’économie en termes réels.

 Et voilà l’insaisissable paradoxe des fusions/acquisitions : de manière micro-économique, elles semblent souvent conduire à un appauvrissement actionnarial, mais macro-économiquement, elles entraînent globalement des enrichissements patrimoniaux. L’explication du paradoxe tient en l’échelle de temps, et donc à la réallocation du capital que ces transactions entraînent.

 Appréhendé sous un autre angle, ces opérations reflètent un cheminement évolutionniste qui voit en permanence l’actionnariat se transformer, selon les forces du marché et les profils de risques des investisseurs. L’économie de marché est fondée sur un émiettement des risques et un phénomène continu de dispersion et de concentration du capital. Ce n’est rien d’autre que la fameuse « main invisible » esquissée par Adam Smith. L’économiste écossais postulait que la croissance économique est un processus continu et endogène, qui s’autoalimente.

 Ce raisonnement peut être transposé aux fusions/acquisitions, puisque celles-ci ne représentent qu’un changement d’actionnariat ponctuel des entreprises, c’est-à-dire un phénomène discret (ou discontinu) dans le continuum de la modification permanente (et évolutionniste) de la propriété des entreprises. On pourrait même considérer que les mutations du capital s’inspirent du Darwinisme, selon lequel les êtres vivants dérivent les uns des autres par des modifications anatomiques et physiologiques progressives. Dans cette perspective, des opérations de fusions/acquisitions constituent des actes disciplinants pour le déploiement du capital.

 Celles-ci ne doivent donc pas être interprétées, de manière isolée et manichéenne, comme des facteurs créateurs ou, au contraire, destructeurs de richesses. Elles sont permanentes, et entraînées par le brassage continu de l’actionnariat. En bonne logique, elles sont, sur longue période, génératrices de valeur ajoutée en ce qu’elles facilitent l’allocation du capital. Elles rappellent qu’il n’existe, dans l’absolu, pas de secteurs d’expansion, mais plutôt des opportunités de croissance dont l’exploitation exige des ressources en capital et en hommes.

Posté le 7 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

La brusque hausse des taux d'intérêt est une mauvaise nouvelle

La règle du genre, dans les marchés financiers, c'est le déséquilibre permanent.

La formation du prix des actifs respecte une dynamique imprévisible et aléatoire, reflétant elle-même les fluences du progrès humain.

Une donnée est fondamentale : c'est le prix du temps.

C'est donc le taux d'intérêt, qui exprime l'abondance ou la rareté de la monnaie suivant une loi de l'offre et de la demande, mais surtout de la perspective de la dépréciation du pouvoir d'achat de la monnaie elle-même. Concrètement, le taux d'intérêt intègre une anticipation d'inflation qu'il est censé compenser.

Les taux d'intérêt viennent de s'élever brusquement. Quelle en est la raison ? C'est une chimie impossible à décrypter. Ses composants en sont les excès d'une baisse préalable, l'assèchement de la liquidité du marché, l'accommodement d'une politique monétaire expansionniste, un raidissement de la perception du risque, des perspectives d'inflation à la hausse, etc.

Depuis plusieurs semaines, on remarque que les indicateurs d'inflation sont à la hausse. Si cette tendance se confirme, c'est que l'économie mondiale, qui est pourtant encore dans une tendance déflationniste, envisage une lointaine sortie  de crise inflationniste. Il faut s'en féliciter : l'inflation est le seul moyen intelligible de s'extraire du bourbier de dettes qui paralyse l'économie mondiale.

Mais attention : cette augmentation des taux d'intérêt n'est pas une bonne nouvelle pour l'économie européenne, car elle risque de tempérer une faible reprise. L'action de la BCE en serait contrariée et la demande en souffrirait.

Posté le 6 mai 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Grèce : voici mon blog du 14 janvier 2011...

Si l'attention est attirée sur la possibilité que la Grèce saborde son ancrage à la zone euro ou en soit expulsée, peu en imaginent les conséquences domestiques. Elles sont pourtant simples à concevoir : ruine des épargnants, confiscation des dépôts, marché noir de l'euro, flambée des prix exprimés dans la nouvelle drachme et inflation importée. Il en résultera des troubles sociaux et des manifestations populaires qui contraindront l'établissement d'un pouvoir autoritaire. L'intuition m'a toujours conduit à assimiler la sécession monétaire à un changement de régime politique. Retour sur 1967…

Voici le texte que je publiais sur mon blog, il y 4 ans et demi...

Tout a commencé en avril. Le 21 de ce mois, en 1967, dans le silence du  matin, les chars des cadets de l’Ecole des blindés se sont lourdement mis en  branle pour encercler les bâtiments publics. Déjà casernés à l’intérieur des  villes, les troupes ont rapidement pris position. Le bâtiment de la radio, le  parlement et l’aéroport d’Ellinikon sont cernés. En quelques minutes, le palais  royal est sous contrôle. Des centaines de personnalités politiques sont  immédiatement arrêtées et déportées vers les îles. C’est un pronunciamiento  insurrectionnel. L’armée prend le pouvoir à Athènes, sous la direction d’un  triumvirat dirigé par le colonel Geórgios Papadópoulos.

L’homme du putsch est un excellent officier. Sous-lieutenant au début de la  Seconde Guerre mondiale, Papadópoulos combat contre l'armée italienne et la  Wehrmacht. En 1944, il forme une milice chargée d'arrêter les communistes avant  de rejoindre l’Angleterre. Après avoir suivi une formation à la CIA en 1953, il  dirige les services secrets grecs.

Papadópoulos est un ambitieux. Mais c’est surtout un factieux et un  séditieux. En 1956, il participe à une tentative de coup d'État contre le Roi  Paul Ier de Grèce, mais c’est en 1967 qu’il renverse le régime et instaure la  loi martiale, au motif de la lutte contre les communistes.  Le régime grec  est, il est vrai, fragile. La démocratie, instaurée par les premières élections  démocratiques de 1963, est balbutiante. Le jeune Roi Constantin II, fils de Paul  Ier, n’a que 24 ans lorsqu’il accède au trône, à la mort de son père, en 1964.  Constantin II devra s’exiler à Rome, en décembre 1967.

La tyrannie de Papadópoulos est terrifiante et film ‘Z’ de Costa Gavras  restitue cette épouvantable ambiance de basculement dictatorial. La censure est  établie et les arrestations de masse se conjuguent à la torture. Les communistes  sont persécutés sous le silence de l’Église orthodoxe. Une sanguinaire  répression décime les contestataires et les étudiants, dont beaucoup choisissent  de s’enfuir du pays. En 1973, le dictateur abolit la monarchie et devient chef  de l'État après un plébiscite trompeur.

L’Europe condamne trop mollement le régime grec. La junte militaire est  perçue par l’opinion publique grecque comme soutenue par les Etats-Unis dans  leur lutte anti-communiste. Au reste, dans les années soixante, les dictatures  ne sont pas une exception : Franco dirige l’Espagne d’une main de fer et Salazar  a instauré un régime dictatorial au Portugal. A l’époque, dans ces contrées  maritimes d’extrémités géographiques, les régimes autoritaires font bon ménage  avec les oligarchies patriciennes. De plus, en cette période de décolonisation,  les généraux vainqueurs de la seconde guerre mondiale restent aux commandes.

Aujourd’hui, la dictature grecque est heureusement bien loin. Papadopoulos  est décédé en prison en 1999. Sous son climat clément, Athènes est une ville  heureuse qui rayonne grâce à une jeunesse entreprenante. Mais, parfois, dans la  poussière méditerranéenne et l’anachronisme des villes du Sud, on respire, de  manière fugace, un parfum des révolutions d’autrefois. L’armée reste très  présente dans ce pays qui, loin du centre administratif de l’Europe, s’est  arrogé le rôle de bastion de l’Europe contre les influences moyen-orientales. Et  puis, il reste Chypre et son contentieux turc. D’ailleurs, en Grèce, les  casernes sont toujours dans les villes et le pays dépense plus de 5 % de son PNB  pour entretenir des forces armées imposantes.

En 2010, ce sont Wall Street et les agences de rating qui ont fomenté un  renouveau économique. Après les colonels, les seigneurs du FMI ? Ce n’est plus  le triumvirat de Papadópoulos qui dirige la Grèce, mais sa traduction militaire  en Russe, une pacifique troïka, qui est aux commandes du pays. Celle-ci est  composée de la Commission européenne, de la Banque Centrale Européenne et du  FMI. Symbole des temps : ses représentants sont installés dans les hôtels de  luxe localisés autour du square de la Constitution, juste devant le parlement.  Cette troïka hellénique n’est pas là pour asservir le pays, mais pour en sauver  la prospérité.

Depuis la révélation de la catastrophe budgétaire et des égarements  comptables, les marchés financiers disciplinent le pays à coup de réformes  libérales votées au pas de charge. Le pays était au bord de l’exécution  monétaire. Les salves sont désormais sans rémission : libéralisation des  professions, déréglementation, guérilla contre la fraude fiscale, réforme des  pensions, contrôle des emplois publics et baisse des salaires, dans un pays où  le fonctionnariat absorbe la moitié de l’emploi.

Cette « destruction créatrice de l’économie » énoncée par Schumpeter ne se  passe pas sans heurts. Il y a eu des morts accidentels dans une manifestation.  Et, à Athènes, dans la violence des manifestations, le regard de la jeunesse  téméraire est incandescent. Mais les manifestants grecs l’ont bien compris : le  véritable objet de leur rancœur ne se situe pas à New-York ou à Londres. Leur  opposition est dans leur propre pays. Cette jeunesse voit son avenir s’épuiser  alors que certaines générations précédentes se sont endettées à leur  détriment

Mais cette situation n’est pas unique à la Grèce. Elle se retrouve dans tous  les pays qui ont prolongé le modèle de l’Etat-providence au-delà de ses  possibilités. Les économies européennes sont désormais les otages des  pourvoyeurs de capitaux étrangers. A qui la faute ? Probablement davantage aux  gouvernants européens qu’aux banquiers d’affaires. En période d’euphorie  conjoncturelle, de nombreux pays ont mis leur croissance et leur démographie  futures en gage des transferts sociaux. Pour ce faire, ils ont emprunté plus  d’une année de PNB. Pour financer cet à-valoir sur l’avenir, ils ont fait appel  à des banquiers et à des fonds souverains étrangers.

Partout en Europe, l’étau se resserre sur les pays en déséquilibre. Les  prêteurs complaisants sont devenus des créanciers exigeants. Les banquiers  révèlent, plutôt qu’ils ne créent des crises sociales. En fait, les banques  d’affaires confrontent aujourd’hui les gouvernements européens à la finitude de  leurs modèles de répartition sociale. Ils posent l’équation fiscale qui se  structure désormais dans la dépendance des capitaux étrangers.

Le remboursement de cette dette publique sera prélevé au prix d’un risque de  tensions sociales, dès lors que la vague du coût du vieillissement va submerger  les finances publiques. Or rien ne dit que les générations suivantes voudront,  ou même pourront, payer ces dettes publiques.

Mais, en Grèce comme ailleurs, il faut rester extrêmement prudent. Le pouvoir  n’appartiendra jamais à la Banque Centrale Européenne ou au FMI. C’est la rue  qui le possède. Un gouvernement peut, au mieux, convaincre des bienfaits d’une  devise, tel l’euro. Il ne pourra jamais l’imposer. Et c’est là que se situe le  véritable message de la crise financière et économique : il s’agit de la  prospérité des futures générations, dont les aînés ont emprunté la croissance.  Le manifestant grec et le banquier anglo-saxon convoient le même message : la  confrontation à trente années de déséquilibres budgétaires.

Le mauvais scénario serait que l’euro, forgé  pour sceller la paix entre les nations européennes, soit le ferment de troubles  sociaux qui appellent des réactions autoritaires. Ce scénario ne doit jamais  être exclu car, après les crises, les États sont toujours liberticides. Si la  jeunesse des pays du Sud n’est pas enthousiasmée dans un projet de société où  elle sera un acteur dominant, la tiédeur du climat ne camouflera pas son  désespoir. Les jeunes ne se retrouveront pas dans la vieille Europe, âgée,  rentière et industrielle. La Ruhr, les ports hollandais et les autoroutes belges  seront loin de leurs exigences.

Si la seule perspective d’avenir se résume, pour cette jeunesse, à accueillir  dans les infrastructures touristiques les épargnants de l’Europe du Nord, l’étau  de l’euro deviendra insupportable. Une tyrannie monétaire, sans projet d’avenir  pour la jeunesse, sera donc réfutée. Et peut-être même, pour certains égarés et  désespérés, avec brutalité. En, Grèce, comme dans d’autres pays, il existe une  ultra-gauche. Elle est fondée sur les cendres du mouvement « Novembre-17 »,  organisation révolutionnaire clandestine née dans la lutte contre la dictature  des colonels. Plusieurs groupuscules révolutionnaires ont été ravivés. Ils ont  procédé récemment à des exécutions politiques. La jeunesse contestataire est  persécutée lors des coups d’Etat, mais, en Grèce, ce sont les étudiants de  l’École polytechnique qui, en 1973, firent basculer le régime des colonels vers  la démocratie. Cette crise exige un message positif, mobilisateur et d’espoir  pour la jeunesse. Et ça, non plus, il ne faut pas l’oublier.

 

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