Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 19 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le monde s'enfuit !

Souvent, je m'interroge sur la trajectoire de nos communautés.

Nos sociétés vieillissent mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme européen, elles ne réalisent pas que le monde s'est étendu dans les azimuts verticaux.

Nous sommes imprégnés d'une suprématie civilisationnelle des années industrielles, mais le monde s'est encouru.

Et comme nous vieillissons, la jeunesse n'exerce pas cette nécessaire force de rappel.

Certains vieux philosophes nous interpellent, mais, eux aussi, ils sont vieux, comme la plupart de nos dirigeants. Et, bien sûr, il se trouvera beaucoup de bien-pensants et de censeurs pour dire que le déclinisme et l'inquiétude sont de mauvaises polarités. Mais ne sont-ils pas, eux, plus vieux que les vieux ?

Je continue à croire que cette crise de 2008 est un signe majeur, la fin d'un monde de rentiers.

Un siècle après la découverte de Christophe Colomb, Montaigne avait écrit ", notre monde vient d’en trouver un autre ".

A l'époque, le monde nouveau était un déplacement vertical. Aujourd'hui, le monde nouveau est horizontal, dans le fameux Klout. Dans les serveurs informatiques, dans le déplacement logique de l'information, fans la fluidité et dans l'instantanéité.

Nous n'aurons pas un siècle pour nous retourner. De gigantesques bouleversements nous attendent.

Dans un premier temps, l'économie marchande nous échappera.

Mais les États reprendront la main. Je ne vais pas prédire, comme Sartre (que personne n'a jamais compris tant ses erreurs de jugements furent nombreuses) que le vingtième siècle sera religieux pou pas. Nous y sommes. Mais je crois qu'il sera étatisé. Parce que les bouleversements nous feront tellement peur que nous chercheront un salut dans la collectivité.

Posté le 19 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Eviter une génération perdue

Allumettes_anticipationPendant les mois d'été, je reprends des textes publiés entre septembre 2013 et juin 2014.

Il y a 30 ans, nous avons commencé à endetter collectivement nos pays pour adoucir la transition vers l'économie des services, très différente du contexte industriel.

Nous espérions que la démographie et la productivité futures nous extirperaient sans douleur d'une dette publique qui enflait.

Malheureusement, cet espoir de l'Etat-providence qui se rembourse tout seul aurait exigé une économie géographiquement statique. C'était sans compter la mondialisation qui déplace le progrès et la croissance au gré de l'ouverture des peuples et des marchés.

Aujourd'hui, nous entamons une nouvelle transition qui est celle de l'inventivité technologique et de la libération de la créativité.

Cette transition technologique sera celle de la jeunesse. C'est pour cela que nous ne pouvons pas l'accabler sous un chômage étouffant car ce serait la triste illustration que les baby-boomers d'après-guerre ne lui auront pas passé le relais de la croissance.

Posté le 18 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Piketty, Keynes et la déflation

Le travail de Thomas Piketty est une démonstration statistique de la croissance du capital, et surtout de sa concentration au sein d'une fine fraction de la population.

Mais il y a une réalité conjoncturelle qui alimente probablement ce phénomène : c'est la déflation.

La déflation, c'est la tendance baissière des prix.

Mais c'est plus que cela.

C'est, pour utiliser la définition de Keynes, la "politique tendant à réduire le rapport entre le volume de la monnaie d'un pays et ses besoins en pouvoir d'achat sous forme de signes monétaires".

Sous cet angle, la déflation entraîne une modification de l'étalon de valeur.

Plus précisément, elle transfère la richesse vers les créanciers au détriment des emprunteurs.

La déflation contribue donc à concentrer les richesses tout en augmentant la valeur des actifs qui s'incrémente mécaniquement par la baisse des taux d'intérêt et des taux d'actualisation.

Structurellement emprunteurs, les Etats voient leur endettement s'alourdir par la déflation.

C'est pour cette raison que l'inflation est souvent suscitée par les États qui sont écartelés entre un nombre réduit de créanciers et une population dont les revenus sont mis à contribution pour honorer le paiement de la dette publique.

Si l'inflation et l'impôt ne suffisent pas, alors les Etats doivent restructurer leur dette.

Et finalement, certains créanciers de l'Etat, pourtant favorisés par la déflation, sont appauvris.

Posté le 18 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Mais où est l'inflation ?

La crise souveraine nous fera passer de surprises en étonnements.

Chaque choc monétaire contribuera à apporter une solution qui aurait été impensable, il y a tout juste trois ans. L’implosion monétaire en Islande, le défaut en Grèce et la capture des dépôts à Chypre sont les prémisses de nouvelles configurations. Dans les pays du Sud, nous verrons peut-être des rééchelonnements de dettes publiques, des nationalisations et des contrôles de capitaux avant qu’une poussée d’inflation ne dilue les dettes publiques, devenues insupportables.

En effet, on sait que ces dettes publiques doivent être réduites de 30 %, ce qui est impossible à réaliser au travers de l’impôt dans une conjoncture de récession.

Le scénario intuitif de l’économie européenne pour l’horizon du moyen terme est celui de la stagflation, c’est-à-dire une combinaison de stagnation économique, affectée d’un chômage persistant et d’inflation modérée.

Même non formulée comme choix politique, la stagflation serait un mélange dérivé de mesures économiques et monétaires, à savoir respectivement des plans d’austérité et de création monétaire.

Quels seraient les attributs de cette stagflation ? Outre les aspects de solvabilité souveraine, ils sont les mêmes que le constat des années septante : un taux de croissance faible de l’économie combiné à une décroissance marginale des gains de productivité, un chômage structurel et élevé (caractéristique des dislocations structurelles de l’économie), une sous-utilisation des capacités de production, des anticipations de bénéfices des entreprises faibles, des dépenses d’investissement faibles à modérées, des déficits publics importants entraînant des taux d’intérêt élevés ainsi qu’une raréfaction du crédit bancaire pour des investissements privés, des déficits de la balance commerciale et un phénomène généralisé de désindustrialisation.

L’inflation ne serait, dans l’absolu, aucunement une solution souhaitable puisqu’elle ferait peser un risque d’auto-alimentation et d’augmentation nominale des dépenses de l’Etat. Mais elle me parait s’imposer comme une conséquence, voire un débouché, intuitive de l’endettement public.

Certains économistes américains avancent même une théorie iconoclaste, à savoir que la crise bancaire, souveraine et économique est le résultat d’une période caractérisée par un excès de désinflation, c’est-à-dire d’inflation trop basse. Cette période, qualifiée de « grande modération » et qui serait étalée de 1985 à 2005, aurait tiré profit de la globalisation et d’une accessibilité à des poches d’emploi à bas coûts pour masquer la réalité du remboursement des dettes privées et publiques. L'expansion de la demande n'aurait pas débouché sur une crise d'inflation parce que les occidentaux auraient trouvé dans leurs déficits commerciaux l'offre nécessaire à son absorption.

Cette inflation future conduira immanquablement à une hausse des taux d’intérêt. Des taux d’intérêt plus élevés seraient peut-être aussi la conséquence d’un effet d’éviction (ou crowding out), c’est-à-dire une insuffisance d’épargne privée, suite à la ponction effectuée par les pouvoirs publics. Ce phénomène n’est pas apparent lors des périodes d’expansion monétaire, mais il en résulte souvent.

Mais ce n’est pas le seul facteur qui entraînera une augmentation des taux d’intérêt. Ces derniers seront soumis à des pressions haussières résultant de plusieurs éléments : besoins d’investissements (notamment dans le domaine des infrastructures) dans les pays développés et émergents et baisse du taux d’épargne des ménages dans les économies approchant un certain niveau de développement.

Pourquoi une intuition d’inflation alors que de nombreux économistes agitent le spectre de la déflation ? Parce que la création de monnaie ex-nihilo, telle que mise en œuvre par les banques centrales, est une traite sur l’avenir dont le remboursement deviendra incertain. Les récentes mesures créent donc de l’argent sans créer de capital. Elles masquent probablement une inflation postposée et dont un des symptômes est la dilatation des injections monétaires et des bilans des banques centrales.

Au reste, un stock de dettes publiques, dont le remboursement ordonné est improbable, correspond à un déplacement d’épargne, donc à un stock de monnaie. L’inflation est une solution monétaire moins brutale, en ce qu’elle dilue l’ajustement économique dans le temps, pourvu que ses effets soient absorbés par les agents économiques avec justice sociale.

D'ailleurs, l’inflation ne rend personne plus riche : elle déplace latéralement, du créancier vers le débiteur (essentiellement public, c’est-à-dire les agents économiques composant la majorité de la population), la charge de l’endettement passé.

C’est ainsi que l’inflation est un facteur de rééquilibrage générationnel et social des richesses.

Le problème, c’est que l’inflation ne semble pas s’amorcer malgré les gigantesques flots de création monétaire dont les banques centrales ont ouvert les vannes.

Il semble même qu’elle baisse au rythme de cette même création monétaire, entraînant l’or et les matières premières dans son repli. Nous serions alors enferrés dans le piège de la liquidité de Keynes, c’est-à-dire une circonstance au sein de laquelle la monnaie est conservée sous forme d’encaisses plutôt qu’utilisée dans des projets d’investissement ou de consommation. Ce serait alors la déflation.

Si la création monétaire est inopérante, alors, c’est grave. C’est même tragique, car cela signifie que le monde s’enfonce peut-être dans une longue.En d’autres termes, l’absence d’inflation équivaudrait à une lente consumation de l’économie productive.

Comment sortirions-nous de cette zone économique stérile ? Sans doute au travers d’une poursuite de l’étatisation de l’économie, c’est-à-dire d’une poursuite de l’augmentation des dettes publiques et de son refinancement par les autorités monétaires.

L’absence d’inflation conduirait aussi à accélérer la mise en œuvre des actions politiques (déficit budgétaire et création monétaire) qui devraient susciter cette même inflation.

En conclusion, une succession de dépression et d’inflation a peut-être déjà débuté. Lorsque les anticipations d’inflation se réveilleront, les taux d’intérêt s’élèveront et diminueront la valeur relative de marché de la dette publique. Actuellement, les taux d'intérêt souverains à long terme sont intuitivement trop bas. Ils n'incorporent pas une prime d'inflation suffisante et l'éventualité d'une restructuration de la dette publique dans certains pays du Sud de l'Europe. Cela signifie que si on conserve une politique d'austérité en pleine récession, la solvabilité de certains Etats va en être affectée au point de les rendre plus risqués, ce qui entraînerait une augmentation des taux d'intérêt.

Par contre, si la Banque Centrale Européenne décide, à juste titre, d'accélérer la monétisation des dettes. Cela aurait pour conséquence d'entraîner aussi une hausse des taux à travers une prime inflationniste. L’inflation est un moindre mal. Si elle ne se déclenche pas, il faudrait encore plus de création monétaire pour s’extraire d’un piège de la liquidité et d’une éventuelle déflation. En d’autres termes, l’absence d’inflation devrait exiger la création monétaire … afin de susciter de l’inflation. Un scénario inverse, fondé sur une monnaie forte dans une économie dépourvue d’inflation, conduirait à des chocs politiques et sociaux dont l’histoire nous a enseigné les méfaits.

Posté le 17 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Comment les démocraties finissent (suite)

Dans le sillage d'une note précédente (comment les démocraties finissent, titre emprunté à un ouvrage de Jean-François Revel), je m'essaie à une autre intuition.

Elle semblera sans doute singulière à de nombreux lecteurs, mais, après tout, l'objectif de ce blog est de susciter le débat dans un dialogue.

Et si le libéralisme financier avait été le meilleur renfort d'une étatisation différée de nos économies.

Ceci semble relever de l'oxymoron et pourtant …

L'endettement excessif de l'Etat provoque inéluctablement, à un terme indéfini, une étatisation croissante destinée à en assurer le remboursement, à prélever l'impôt pour en payer les charge, voire à dévoyer la monnaie par une poussée inflationniste quand il ne s'agit pas d'imposer une perte en capital sur les créanciers de cette même dette.

La question est de savoir ce qui a autorisé cet endettement étatique hyperbolique ?

Les causes en sont nombreuses : progrès économique, accumulation d'épargne, dilution du risque souverain dans une monnaie plus large (c'est le cas de la zone euro) et financiarisation des économies.

En effet, depuis une trentaine d'années, l'ouverture des marchés financiers a étendu le champ d'emprunt géographique des Etats dont la représentation mercantile est devenue une valeur mobilière.

Le libéralisme a donc banalisé la capacité d'emprunt des Etats….qui sont désormais devenus les esclaves des marchés.

Mais l'excès d'endettement public atteindra ces limites que les marchés ne pourront tolérer : les Etats exerceront alors, à un certain moment, le pouvoir régalien de reprendre, de manière autoritaire, la tutelle de leur propre dette.

C'est ainsi qu'un autoritarisme étatique plus prégnant sera peut-être la conséquence d'une financiarisation outrancière.

Qui aurait pu anticiper cela dans les années quatre-vingt ?

Posté le 17 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Voyage au bout du marché

Le marché est immortel car il est la pulsation du monde.

Il ensorcelle dans les essences de l'illusion de la richesse.

Mais, derrière ces songes, il y a la tristesse de la mortalité et l'amertume du temps qui passe. Il y a aussi les vanités bafouées et le vide de la misère évitée.

Peut-être que l'argent a créé un monde infernal, celui où il n'y a plus de divinité ?

Posté le 17 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'avenir économique nous confrontera au manque de futur

2992552-judge-dredd-stallone_2Pendant les mois d'été, je reprends des textes publiés entre septembre 2013 et juin 2014.

Lorsqu’on additionne les chiffres de la dette publique et du coût du vieillissement de la population, on arrive à près de 700 milliards d’euros.

Cela représente environ 70 années de recettes d’impôts des sociétés ou 20 ans de recettes d’impôts des personnes physiques.

C’est évidemment insupportable.

Il arrivera immanquablement – je dis bien immanquablement – un moment où nous serons confrontés à l’inanité de cet actif, qui ne représente qu’un emprunt de la croissance.

Le futur nous confrontera donc au fait qu’il n’était pas ce que nous croyons.

A ce moment, la monnaie, qui mesure la valeur de cet actif ‘fictif’ serra dépréciée ou les créances effacées.

Le tout est de savoir si cette confrontation sera diluée dans le temps ou si un événement singulier – et inattendu – bouleversa l’avenir.

Posté le 16 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Comment les démocraties finissent

Avec la lucidité cynique qui caractérise ses traits d'esprit, Keynes avançait qu'il avait été meilleur prophète qu'homme de persuasion.

Keynes était un poète de l'ordre social plutôt qu'un économiste.

Il s'intéressait aux agencements politiques qu'il ressentait avec une distance nietzschéenne.

Qu'aurait-il pensé de la situation actuelle, au-delà de la résignation que la vie lui inspirait ?

Peut-être que nos démocraties finissaient, suffocant entre une dette passée impayable et un futur sans gloire.

Peut-être aurait-il vu la convulsion d'un ordre social stratifié ?

Peut-être aurait-il dit, à l'instar de Marx, qu'une dette publique exorbitante, c'était une révolution douce ?

Une nationalisation latente et éthérée ?

Il aurait peut-être subodoré, avec le flegme anglais, que cette crise de 2008 avait des parfums de révolution industrielle, c'est-à-dire d'un monde occidental qui se diluait ?

Posté le 16 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Les marchés boursiers sont-ils en lévitation ?

Ces derbiers jours, de nombreux organismes d'envergure internationale s'inquiètent de la hausse des marchés d'actions.

Des bulles se sont-elles formées ?

C'est impossible à dire, tant elles sont inhérentes – je devrais dire consubstantielles - aux marchés d'actifs…qui ne sont peut-être que bulles et éclatements.

Mais la question n'est pas là : si une bulle gigantesque s'est formée au travers de taux d'intérêt historiquement bas et qu'elle explose, les banques centrales feront ce qu'elles doivent faire pour que l'économie survive.

Il s'agira d'imprimer de la monnaie et de diluer la dette dans un déluge monétaire.

C'est pour cette raison que je reste convaincu que l'aboutissement de cette situation inouïe que nous traversons sera un dévoiement de l'étalon monétaire, c'est-à-dire de la représentation de la valeur au travers de la monnaie.

Il s'agit donc de l'inflation.

L'Armageddon financier est donc toujours évitable…mais au prix de la monnaie elle-même.

Posté le 15 juillet 2014 par Bcolmant Réactions | Réagir

Il y a septante ans, Keynes perdait les accords de Bretton Woods

Il y a septante ans, en juillet 1944, les pays alliés refondirent le système monétaire mondial dans l'hôtel "Mount Washington Hotel" d'une petite ville du New Hampshire : Bretton Woods.

Les accords de Bretton Woods furent probablement la plus grande réalisation monétaire du vingtième siècle. Consacrés avant la victoire alliée sur le Japon et l’Allemagne, ces accords bâtirent la reconstruction d’après-guerre et portèrent sur les fonts baptismaux les trente années de croissance glorieuses (1944-1974).

Les accords de Bretton Woods postulèrent une parité fixe entre les monnaies des pays développés, fondée sur l’étalon-or.

Ce système, qualifié de Gold-Exchange Standard, définit les devises dans un rapport au dollar, qui était lui-même rattaché à l’or dans une proportion de 35 dollars pour une once (31 grammes).

Dans ce système, les différentes monnaies furent formulées par des cours de change fixe, mais il était convenu que la convertibilité des dollars en or ne soit pas effectuée. En d’autres termes, les États-Unis exigèrent que les Banques centrales étrangères, détentrices de dollars, ne réclament pas leur conversion en or (ce que ne firent pas l'Allemagne, ni la France).

Ce système conduisit à établir la suprématie du dollar sur l’économie mondiale, puisque la croissance et l’inflation étaient définies par ce pays.

Le Fonds Monétaire International fut créé afin de surveiller les politiques nationales. Les accords de Bretton Woods opposèrent deux thèses et il y eu une profonde dissension sur les orientations monétaires.

Les deux protagonistes en furent l’anglais Keynes et l’américain White (1892-1948), assistant du Secrétaire au Trésor des États-Unis. A la fureur de Keynes, White établit le Gold Exchange Standard, sans doute parce que les États-Unis possédaient le plus important stock d’or et que les États-Unis allaient aligner la croissance mondiale sur le rythme de leur propre développement économique, au travers, notamment, du plan Marshall en Europe.

L'Etalon-or ne fut donc qu'un référentiel secondaire pour assurer la suprématie du dollar comme monnaie de réserve, après près d'un siècle de domination de la Livre Sterling.

Au reste, l'étalon-or était une réminiscence du 19ème siècle, c'est-à-dire une époque où la monnaie véhiculait la valeur (au travers de l'or et de l'argent) plutôt qu'elle ne la représentait (ce qui est le cas des monnaie-papier).

Le système de l'étalon-or du 19ème siècle avait pu se développer parce qu'à l'époque, l'économie de la révolution industrielle était extractive, et que les découvertes d'or (Californie, Australie, Afrique du Sud, etc.) correspondaient au rythme de croissance de l'économie, ce qui n'était plus du tout le cas du 20ème siècle.

Keynes qualifiait l’étalon-or de relique barbare et réfutait les références aurifères car celles-ci conduisaient à une dominance des pays en déficit commercial, capables d’imposer leur puissance économique.

Opposés à Keynes et gagnants de la guerre, les États-Unis l’emportèrent donc en proposant de consacrer le rôle de pivot du dollar américain et un système de change fixe fondé sur la convertibilité du dollar en or.

Keynes fut donc le perdant de Bretton Woods. L’économiste anglais préconisait un système monétaire mondial basé sur une nouvelle monnaie internationale, le Bancor. Le Bancor aurait été une monnaie supranationale fondée sur un système international de paiement qui pénalise les pays qui exportent ou importent trop. Keynes voulait créer une monnaie relative, basée sur les prix de 30 matières premières, dont l’or. Les Américains avaient, du reste, initialement imaginé une solution comparable sur base d’une devise qui se serait dénommée « l’Unitas ».

Finalement, ni le Bancor ni l’Unitas ne virent le jour, et seul l’or consacra un système de parité fixe, jusqu’à l’effondrement du système, en 1971.

Le système de Bretton Woods confronta d’ailleurs l’économie mondiale à ce qui est qualifié de paradoxe de Triffin, du nom de l’économiste belge qui y donna naissance. Le paradoxe de Triffin était bâti sur la nécessité d’un déficit de la balance des paiements des États-Unis pour alimenter le monde en moyens de paiement internationaux.

Après une trentaine d'années, les accords de Bretton Woods s'échouèrent dans la politique monétaire des Etats-Unis qui, forts de la détention de l'or mondial et de leur refus de le voir rapatrié vers les pays qui en étaient propriétaires, imprimèrent des dollars pour une quantité égale à 5 à 7 fois le stock d'or qui était censé les garantir.

Cette impression de dollars était elle-même liée au coût de la guerre du Vietnam et de la conquête spatiale….qui furent finalement financés par l'ensemble des pays de la zone dollar.

C'est le 15 août 1971 que les accords monétaires de Bretton Woods ont été sabordés. Ce jour-là, à Camp David, les conseillers du Trésor se rendent discrètement dans la résidence d'été du Président américain Nixon afin de commettre l'irréparable. Il ne s'agissait de rien d'autre que de supprimer la convertibilité en or du dollar.

Au terme de ce funeste dimanche d'été, la devise américaine redeviendra une simple monnaie fiduciaire, c'est-à-dire basée sur la confiance, sans plus d'ancrage avec l'étalon-or qui avait fondé l'ordre monétaire depuis des siècles.

La décision américaine sera le premier éboulement d'une fatale série de conflagrations. Les unes après les autres, les devises européennes glissèrent dans un système de cours de change flottant, entraînant une gigantesque volatilité financière. Le dollar s'effondra en moins d'une décennie, révélant un visage moins aimable des Etats-Unis : celui d'une terrifiante prédation monétaire résumée par les mots du secrétaire américain au Trésor John Connally (1917-1993) : "Le dollar est notre monnaie, mais votre problème."

Cela allait même plus loin : lorsqu’on examine la politique monétaire des États-Unis, il n’y a aucun invariant à déceler, si ce n’est peut-être la doctrine Roosa (1919-1993), le sous-secrétaire d’Etat au Trésor de Kennedy qui fut le père spirituel de Paul Volcker. Dans les années soixante, Roosa affirma que si la quantité de dollars en circulation explosait, ce n’était pas un problème américain, mais celui des pays qui accumulaient des surplus commerciaux.

La doctrine Roosa ne fut incidemment que l’écho des postulats du Président Roosevelt qui déclara, à l’aube de sa première investiture, que « la santé économique interne d’une nation est un plus grand facteur de son bien-être que la valeur de sa monnaie en termes d’échanges vis-à-vis d’autres nations ».

Mais il y eut plus grave : la fin des accords de Bretton Woods fut le premier indice d'une sinistre décennie. En effet, les années septante furent caractérisées par deux chocs pétroliers et un basculement inéluctable vers l'économie des services, au détriment de l'industrie. Les termes de l'échange, c'est-à-dire le prix relatif des biens, s'ajustèrent, générant une inquiétante hausse de la valeur des matières premières.

Les pays européens, terrifiés par une rupture de la linéarité de l'économie, commencèrent à enflammer les dettes publiques, conduisant à une hausse vertigineuse de l'inflation qui devrait dépasser 10% au début des années quatre-vingt.

En même temps, l'instabilité monétaire les mena à imaginer une coordination du cours des devises, donnant naissance successivement au Serpent monétaire et au Système monétaire européen qui trouva son aboutissement dans l'euro.

Avec le recul du temps, il était insensé de lier une masse monétaire à un stock aurifère. Un étalon monétaire présente l’inconvénient de contraindre excessivement les politiques monétaires et fiscales conjoncturelles.

Pourtant, ces accords eurent le mérite de discipliner les États. Dès qu’ils furent démantelés à l’initiative des États-Unis, les États européens s’engouffrèrent dans une politique d’endettement indisciplinée, qui consista à alourdir les finances publiques pour masquer la mutation économique des années septante et quatre-vingt.

Keynes fut incidemment le meilleur alibi des politiques sociales redistributives et anesthésiantes. Nous n'en avons toujours pas soldé le déficit.

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