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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 29 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Quelques réflexions disparates sur la monnaie

Quelques réflexions sur la monnaie :

Il n'y a pas de monnaie absolue. La monnaie est un rapport d'échange relatif qui exprime une relation entre la valeur des biens et services. Par essence, une monnaie est instable puisqu'elle constitue un "super-objet" par rapport auquel la valeur des autres biens et services (formulés en signes monétaires !) est exprimée.  Un rapport d'échange ne peut pas être absolu. Même des biens considérés (à tort) comme supérieurs et de nature monétaire, comme l'or ou l'argent, voient leur expression monétaire varier au-delà de leur rareté instantanée.

Les monnaies ne sont pas, dans l'absolu, faibles ou fortes. Elles le sont par rapport à d'autres monnaies.  Une monnaie est donc doublement relative : par rapport au taux d'échange des biens et services qu'elle exprime, mais aussi par rapport à d'autres étalons monétaires, qui sont aussi relatifs.

La dépréciation monétaire est un phénomène séculaire et permanent. Toute communauté emprunte son futur. Mais la représentation de cet emprunt du futur se dilue dans la dépréciation monétaire, qui affecte le financement de cet emprunt de ce même futur, c'est-à-dire la dette publique. La monnaie déprécie donc l'expression de son propre emprunt dans le futur.

Posté le 28 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'insoutenable légèreté de la dette publique

La dette publique est un concept insaisissable. Ses facettes sont nombreuses car elle représente à la fois une prospérité future empruntée, un financement de biens publics qu'une population refuse de payer à son coût réel et un transfert continu des créanciers de l’État vers les secteurs publics, à l'instar d'une gigantesque sécurité sociale. La dette publique serait alors à l'épargne privée ce que l'impôt est aux revenus. Elle serait même « la » représentation ultime de la solidarité étatique puisque son refinancement conditionne les mécanismes fiscaux et de redistribution.

 

Il y a aussi une dimension  temporelle très particulière. Un titre de dette publique constitue, pour ses détenteurs, un capital. Mais, contrairement à un capital privé, qui représente du travail passé progressivement épargné, la dette publique constitue aussi un prélèvement sur le travail collectif futur. Plus spécifiquement, le créancier de l’État lui prête de l’argent grâce à l'épargne du travail passé, tandis que l’État (le débiteur) rembourse sa propre dette grâce à un prélèvement fiscal sur le travail futur. C'est logique : la dette publique est garantie par la capacité de l’État à lever des impôts portant, entre autres, sur les revenus professionnels futurs. En s'endettant, l’État demande donc à des créanciers de lui faire crédit au motif qu'il sera capable d'exiger un prélèvement sur la création de richesse de ses futurs contribuables.

 

Aujourd'hui la dette publique belge dépasse largement les richesses annuelles créées par le pays (c'est-à-dire le PIB). A cette dette apparente de l'ordre de 440 milliards d'euros à laquelle il faut ajouter une dette de pensions qui, si elle était exprimée en euros de 2015, atteindrait 4 fois le PIB. Cette dette n'est d'ailleurs supportable que par le bas niveau des taux d'intérêt. Une question se pose alors : comment est-il possible qu'une population ait accepté de financer la dette de son propre Etat dans des proportions qui, aujourd'hui, rendent cette dette insupportable ? N'est-ce pas schizophrénique de contracter collectivement une dette qu'on sait excessive ? Cela ne relève-t-il pas d'une profonde naïveté de croire que ce seront toujours les travailleurs de demain qui rembourseront cette dette ?

 

Et puis, d'où l'argent épargné pour financer cette dette provient-il ? De la croissance passée ? D'une confiance en nous-mêmes qui sommes simultanément et concomitamment débiteurs et créanciers collectifs de l'Etat ? Du fait que l'Etat nous a octroyé des biens publics à coût très bas (éducation, transports routiers et ferrés, etc.) qui nous ont permis d'épargner…et de financer l'État que nous finançons désormais.

Ces questions n'ont pas de réponse précise. L'économiste allemand Adolphe Wagner (1835-1917) qui énonça sa loi éponyme, à savoir que plus la société se civilise, plus l’État est dispendieux, ce qui se traduit par le fait que la part des dépenses publiques dans le PIB augmente avec le revenu par habitant. Wagner décèle donc une corrélation entre le niveau de développement, l'étatisation de l'économie….et l'importance de la dette. Wagner explique cela par le fait que le développement accroît la demande de biens publics à un rythme qui lui est supérieur. 

Mais alors, nous quitterions la schizophrénie pour entrer dans la paranoïa : mieux nous vivons collectivement, plus nous reportons sur nos descendants un déficit de bien-être. Nous sacrifierions notre futur au présent, alors qu'un projet de prospérité devrait conduire à améliorer le sort de nos descendants.

Une question parallèle est de savoir dans quelle mesure  une dette publique est soutenable ? En matière de dettes publiques, le principal réflexe est de les comparer au PIB et à la capacité fiscale de l'Etat émetteur, comme je l'ai fait ci-dessus.  Mais une autre dimension doit être prise en compte lorsque la dette publique devient trop importante par rapport au PIB : il s’agit de la capacité de canaliser l'épargne domestique vers le financement de la dette. Une dette publique est, en effet, plutôt refinancée que remboursée. C'est intuitif : sans épargne domestique, l'Etat ne trouve pas ...de créanciers ! La dette publique est tolérable si l'épargne domestique est, au pire, suffisante pour être capturée et, au mieux, utilisée comme garantie morale pour attirer des créanciers étrangers. C'est ainsi que la Belgique a contracté une dette supérieure à son PIB tout en gardant une notation de crédit favorable et un accès à des créanciers étrangers dans un contexte de taux d'intérêt bas. Cette situation n'est viable que parce que l'épargne domestique est importante : elle sert de garantie à la dette.

Ceci étant, même si elle est refinancée, une dette publique n'a de valeur qu'à la condition que l'Etat, sur laquelle elle repose, honore ses engagements. Or l'Etat n'a pas de mémoire puisqu'il reflète l'expression des forces socio-politiques du moment. C'est ainsi que Marx (1818-1883) considérait que la dette publique était sans lien nécessaire avec le processus de production de capital et qu'elle n'était pas un titre sur du capital réel. Il l'assimilait à un capital fictif, parce qu'il en voyait l'extinction dans la révolution, état préalable à la victoire du prolétariat. Aux yeux de Marx, cela allait même plus loin : comme la dette publique est un travail passé accumulé et gagé par un travail futur, cette même dette devait être annulée par la négation de la propriété privée, qu'il percevait comme un obstacle à l'égalité sociale. Proudhon (1809-1865) n'avait pas une vision très éloignée.

Dans un saisissant recueil de textes des années vingt et trente consacrés à la monnaie et à l'économie, Keynes abordait avec lucidité la dégradation du pouvoir d'achat de la monnaie. Pour l'économiste anglais, cette dernière n'est pas un accident de l'histoire car deux forces de traction induisent la perte de la valeur de la monnaie : l'impécuniosité des gouvernements et l'influence politique des débiteurs. En d'autres termes, l'endettement excessif de l'État, combiné à la difficulté d'en imposer la charge sur ses citoyens, le conduit à déprécier sa monnaie afin d'alléger le remboursement de la dette.

Et finalement, la question est de savoir vers quel système politique une dette publique excessive entraîne? Quel est, en effet, l'aboutissement de ce mouvement de fuite dans lequel l'Etat s'engouffre au travers de l'endettement public ? Est-ce vers une étatisation insidieuse de toute l'économie et/ou vers la perte de pouvoir d'achat entraînée par l'inflation qui découle de l'arme monétaire ? La réponse se situe sans doute dans une complexe chimie de ces deux éléments qu'on pourrait qualifier, dans la logique d'Hayek, d'étatisation inflationniste.

Posté le 24 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Euro : De Bonn à Paris, de Paris à Berlin

A partir du moment où l'euro est une monnaie continentale, sa fondation repose sur un équilibre de forces contradictoires ressortissant à la nuit de l'histoire. Car, si on exclut l'épisode communiste, toute l'Europe est fondée sur l'opposition entre, d'une part, la France et, d'autre part, l'Allemagne auxquels il faut ajouter leurs pays satellites (la Belgique, pays artificiel s'il en est, est plutôt dans le magnétisme germanique, à tout le moins au niveau de sa dynamique économique).

Cette opposition est ancestrale : elle confronte les Empires austro-hongrois et allemand au Royaume de France, prolongé par les Républiques, l'artisan à l'agriculteur, le réformé au catholique, Luther à Léon X, le Germain au Latin, etc. La France est centralisatrice tandis que l'Allemagne est un équilibre politique régional, hérité des nombreuses principautés qui la composaient.

L'Allemagne et la France sont d'ailleurs des ennemis historiques et dont la paix est rendue compliquée par leur frontière commune. Au terme de la guerre 40-45, les Américains avaient même imaginé de créer un pays-tampon entre la France et L'Allemagne, du nom de Wallonie, qui se serait étendu du Pas-de-Calais à l'Alsace-Lorraine.

En deux siècles, ces deux pays se sont affrontés à de multiples reprises : les guerres napoléoniennes, l'absurde attaque de Napoléon III qui s'échoua dans un désastre tel que l'Empire allemand fut signé au Salon des glaces de Versailles, la première guerre mondiale qui solidifia les frontières et la seconde qui détruisit et sépara l'Allemagne à manière telle qu'elle dut abandonner sa souveraineté monétaire afin de recouvrer sa souveraineté territoriale lors du basculement à l'euro.  L'Alsace et la Lorraine changèrent de camp et le mois de mai 68 s'embrasa à cause d'un allemand, Cohn-Bendit, alors que De Gaulle s'éclipsa à Baden-Baden, en Allemagne, pour assurer son retour plébiscité.

Aujourd'hui, la force de l'Allemagne entretient sa dominance économique tandis que la France permet de conserver une monnaie plus faible. Ces deux pays sont dans des dynamiques de fait complémentaires. Ils constituent même une dyarchie. Le futur de la monnaie unique se formulera entre Berlin et Paris, comme son avènement avait été négocié entre Paris et Bonn.

Posté le 23 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Une réflexion sur l'euro

La crise grecque a révélé la difficulté des gouvernements de la zone euro à résoudre un problème souverain, mineur par son envergure mais majeur par sa symbolique.

Une modification de gouvernance est indispensable dans la zone euro : nous ne pourrons pas perpétuer un système de change fixe qui recouvre près de 20 nations différentes sans assises politiques, budgétaires et fiscales solides, sans capacité d'endettement public commune et sans différentiation des politiques budgétaires des Etats-membres.

L'euro est une décision politique, et elle est louable.

Mais les paramètres économiques n'ont pas suivi.

En effet, la pérennité de la monnaie unique fut postulée sur une fluidité totale des facteurs de production, c'est-à-dire le travail et le capital. Le capital devait s'investir dans les pays faibles de la zone euro tandis que le travail devait migrer dans les pays forts, sous la coupole d'une politique industrielle cohérente.

Ce mouvement est inabouti et la rupture entre le Nord et le Sud de la zone euro reste profonde : le Nord de la zone euro (et cela se résume essentiellement à l'Allemagne) présente un surplus commercial (c'est-à-dire qu'il exporte plus qu'il n'importe) et fonde insuffisamment sa croissance sur la consommation interne tandis qu'on expurge les économies du Sud de la zone par des dévaluations internes.

Sans modification de gouvernance endéans les 5 à 10 prochaines années, plusieurs pays du Sud auront succombé sous une monnaie trop forte, tandis que l'Allemagne aura bénéficié d'une capacité exportatrice excessive au détriment de sa consommation intérieure.

Cette réflexion sur l'euro doit aussi tenir compte du véritable problème qui affecte les économies européennes, à savoir l'endettement public existant et futur (c'est-à-dire le déficit de financement constitué pour les pensions et les soins de santé des personnes âgées). Sauf à croire que cet endettement peut être autoritairement financé par l'épargne domestique ou par la création monétaire, il devra l'être partiellement par des créanciers étrangers. Ceux-ci nous financerons si l'euro reste une devise crédible. Ne fut-ce que pour cette raison, il faut réfléchir à la formulation de la politique monétaire et budgétaire européenne basée sur la solidarité.

Il est impossible de conserver une coupole monétaire fédérale avec des politiques fiscales et budgétaires qui restent domestiques, c'est-à-dire confédérales.

Posté le 21 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Bourse : la fin de l'euphorie ?

Les bourses d'actions chutent. Faut-il y associer une dose de catastrophisme ? Aucunement, car l'investisseur en actions doit avoir un horizon de placement très long et surtout diversifier ses placements. Et, on le sait  à l'aune de l'histoire boursière, la valeur des actions épouse la croissance de l'économie tout en rémunérant les actionnaires d'une prime de risque, reflétant elle-même la variabilité de la valeur de ses avoirs.

A mon intuition, les actions restent d'ailleurs le  véhicule d'investissement optimal car l'arrière-plan économique ne peut pas être déflationniste, mais légèrement inflationniste. En effet, sauf à imaginer un impossible abattement de dettes privées et publiques, la création monétaire finira par diluer ces dettes dans une modification de l'étalon monétaire, c'est-à-dire l'inflation. Dans cette perspective, les placements en actions permettent, contrairement aux obligations et autres placements à revenus fixes, de surmonter l'inflation, si elle n'est pas trop importante.

Bien sûr, d'aucuns imaginent une spirale déflationniste, mais ce scénario n'est pas convaincant. Certes, la révolution technologique que nous subissons pourrait avoir des effets déflationnistes, mais l'envergure des dettes publiques et privées aura, à mon intuition, un effet supérieur.

Une déflation se combat d'ailleurs par la ré-inflation monétaire, ainsi que les banques centrales tentent de la mettre en œuvre. Sous cet angle, les actions restent un vecteur d'investissement approprié.

Posté le 20 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Quel horizon économique ?

Le contexte économique est déflationniste. Un grand nombre d'indices convergent dans le sens d'une croissance atone : prix des matières premières (et, au premier chef, du pétrole), moindre croissance en Chine, amplification modeste aux Etats-Unis et tassement en Europe. Cette déflation est d'ailleurs singulière : malgré les injections monétaires des principales banques centrales, elles-mêmes accompagnées de dévaluations compétitives, et d'une démographie expansive, l'économie mondiale peine à retrouver un rythme soutenu. Concomitamment, les taux d'intérêt restent homéopathiques, au grand bénéfice des Etats surendettés. Ce phénomène est sans doute lié à l'abondance de monnaie (dont le prix, c'est-à-dire le taux d'intérêt, reste bas) et à la contraction de la demande.

Pourtant, mon intuition me pousse à espérer ce marécage déflationniste comme une situation temporaire.

Le scénario intuitif de l’économie européenne que je retiens pour l’horizon du moyen terme est celui de la stagflation, c’est-à-dire une combinaison de stagnation économique, affectée d’un chômage persistant (estimé à près de 10 % par le FMI) et d’inflation. Même non formulée comme choix politique, la stagflation serait un mélange dérivé de mesures économiques et monétaires, à savoir respectivement des plans d’austérité et de l’inflation.  Dans certains pays, cette stagflation sera conjuguée à une crise étatique dont les prémisses sont déjà visibles. Cet élément aggravant diffère des années septante, ce qui laisse subodorer que la stagflation des prochaines années sera aggravée et entrera en résonnance avec des problèmes de solvabilité de certains États.

Quels seraient les attributs de cette empreinte de stagflation? Outre les aspects de solvabilité étatique, ils sont les mêmes que le constat des années septante : un taux de croissance faible de l’économie, combiné à une décroissance marginale, des gains de productivité, un chômage structurel  élevé (caractéristique des dislocations structurelles de l’économie), une sous-utilisation des capacités de production, des anticipations de bénéfices des entreprises faibles (à tout le moins dans une perspective de moyen terme), des dépenses d’investissement faibles à modérées, des déficits publics importants entraînant des taux d’intérêt élevés ainsi qu’une raréfaction du crédit bancaire pour des investissements privés, des déficits de la balance commerciale et un phénomène généralisé de désindustrialisation.

L’inflation n’est aucunement une solution souhaitable puisqu’elle fait peser un risque d’auto-alimentation et d’augmentation nominale des dépenses de l’Etat. Mais elle parait s’imposer comme une conséquence, voire un débouché, inéluctable de l’endettement public.

Bien sûr, l’inflation appauvrit le rentier d’autant que l’épargne est investie en titres à revenus fixes. Mais, comme l’avançait Keynes (1883-1946), il est « plus grave, dans un monde appauvri, de provoquer le chômage que de décevoir le rentier ». Les années à venir combineront les deux maux.

Posté le 18 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le tax shift et son "effet retour".

Voici ma chronique fiscale dans l'Echo de ce jour

Le tax shift n'est pas la grande réforme fiscale que d'aucuns avaient anticipée, mais il n'en avait d'ailleurs pas l'ambition. Ce mouvement giratoire consiste à diminuer le coût salarial global au travers d'une baisse des cotisations sociales et d'une revalorisation des bas salaires nets. Le point d'arrivée de ces mesures est donc une amélioration de la compétitivité. Le financement de ces mesures ressortit, quant à lui, plutôt à un assemblage de mesures diverses qu'à une empreinte décisive. Il s'agit de prélèvements accrus sur la consommation et, dans une moindre mesure, sur les revenus du capital ou sur les plus-values, encore que l'augmentation du précompte mobilier de 25 % à 27 % ne soit pas négligeable. On remarque incidemment que contrairement à une re-globalisation des revenus, qui était la philosophie fiscale de 1962, c'est désormais un "dual tax system" qui s'impose, c'est-à-dire un système de taxation progressive pour les revenus professionnels et de taxation proportionnel pour les autres revenus (mobiliers, immobiliers et divers) d'une personne physique.

Mais le plus dur reste à faire, à savoir de mettre en œuvre la baisse des charges sociales et l'augmentation des bas salaires. De manière sommaire, il y a deux perspectives.

On pourrait imaginer des mesures linéaires et transversales qui touchent tous les salaires, dont les charges sociales baisseraient de 33 % à 25 % et une augmentation du minimum non imposable qui s'appliquerait à tous les titulaires de revenus professionnels, donc y compris les indépendants. C'est, par exemple, le cas de la revalorisation des déductions forfaitaires pour frais professionnels. Cette orientation s'assimilerait à la "preuve par le futur" et donc à l'espoir d'une reprise par l'offre.  Elle susciterait aussi un effet d'aubaine, à savoir le fait que des entreprises en tireraient profit sans devoir mettre en œuvre des actions positives, en termes d'embauches nettes, par exemple.

Cette approche me semble fragile, et je crois d'ailleurs qu'elle ne sera pas retenue par le gouvernement. En effet, cela conduirait aux mêmes dérives que les intérêts notionnels qui réduisirent le coût du capital pour toutes les entreprises et non pas seulement pour celles qui augmentaient leurs capitaux propres ou choisissaient d'accélérer leur politique d'autofinancement au détriment des versements de dividendes. Une augmentation du minimum non imposable (ou une altération de la première tranche d'imposition des revenus professionnels) entrainerait aussi un effet d'aubaine et nuirait même à la progressivité de l'impôt. Elle n'aurait d'ailleurs de fondement qu'au prix d'un rétablissement du dernier barème d'imposition pour les hauts revenus, dont le taux de taxation marginal dépasserait alors 50 %, ce qui est écarté par le gouvernement de Charles Michel.

L'autre approche consisterait à cibler les baisses de charges sociales dans un cadre incitatif, c'est-à-dire selon une modularité qui conditionnerait les avantages fiscaux à certains types de travailleurs. Cette orientation me semblerait plus judicieuse. Elle différencierait l'amélioration de la compétitivité en stimulant l'emploi de certaines classes d'âges ou de métiers. Bien sûr, on argumentera que l'emploi dépend de son coût, mais il est essentiellement la résultante du niveau de demande suscité par la conjoncture économique. Une baisse ciblée des charges sociales permettrait donc de donner des réponses précises au véritable "shift" de l'économie digitale, qui conduit à remplacer des taches humaines d'intermédiation et de production par les processus informatiques ou des machines (robots, etc.). De surcroît, la Belgique est un pays dont le degré d'ouverture en termes d'importation et d'exportation est extrêmement élevé. Si cela est autorisé par les dispositions européennes, on pourrait imaginer de cibler les métiers en concurrence à l'exportation. Ce type de mesure ferait un lointain écho aux mesures Maribel, imaginées en 1981 pour stimuler l'emploi, au moyen d'une réduction des charges patronales pour les entreprises qui avaient eu recours à des travailleurs manuels et spécifiquement tournées vers l'exportation. L'opération Maribel avait certes dû être neutralisée à cause de son caractère discriminant, mais des dispositions fiscales avantageuses existent toujours pour les chercheurs, par exemple.

Une baisse des charges sociales serait aussi avantageusement complétée par des stimulants aux investissements dans les entreprises, dont l'impôt n'est d'ailleurs pas affecté par le tax shift. On pourrait imaginer une réinstauration de la déduction pour investissement, qui avait été escamotée au profit des intérêts notionnels. Il s'agit donc d'une déduction fiscale (immédiate ou différée) lorsqu'un investissement est réalisé. Des variantes pourraient être considérées pour certains investissements (recherche et développement, investissements verts, etc.). On pourrait aussi imaginer des amortissements (fiscalement déductibles) accélérés sur les immobilisations. La déductibilité des amortissements pourrait, quant à elle, porter sur plus de 100 % de la valeur de ces immobilisations, afin de protéger la reconstitution du capital.

Le tax shift n'en est donc qu'au début de son déploiement. Il faudra élaborer un plan de stimulation de l'emploi qui s'inscrive dans le cadre d'un fin ciblage des avantages concurrentiels de notre pays. La Belgique doit inéluctablement ajuster le curseur de ses systèmes de redistribution au regard de son degré de compétitivité mondiale. L’ouverture des marchés est inéluctable, mais sera source d’ajustements et de frictions. Et s’il y a une démarche à envisager, c’est de procéder à l‘analyse des forces et faiblesses stratégiques du pays, comme on le ferait pour une entreprise commerciale. Il ne s’agit de rien d’autre que d’une analyse SWOT (Strengths-Weaknesses-Opportunities-Threats). Nous devons, comme le Grand-Duché de Luxembourg, repenser notre modèle économique dans la dépendance des capitaux et des centres de décisions étrangers.

 

 

 

Posté le 17 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

La rédemption biblique des dettes publiques

Et si la dette publique, que nous mettons à charge de nos descendants, s'assimilait de loin en loin à la trame catholique de nos communautés, affectées du péché originel. La trame catholique conduit à laver, par une vie exemplaire, la souillure originelle, comme une dette qui doit être remboursée. Dans le cas de la dette publique, il s'agit d'un bien-être, prélevé par les anciens, au détriment des futures générations qui devront travailler pour "racheter" les acquis que leur ont laissés leurs ascendants.

Les protestants ont eu une vision différente, cherchant (à tout le moins dans la vision  calviniste), les indices de prédestination. C'est ainsi qu'ils entretiennent, par un cycle d'investissement et de licéité théologique du taux d'intérêt, l'enrichissement et l'endettement destiné à l'investissement. En particulier, les Américains sont imprégnés de la culture de l’accumulation de biens, contraire à l’ascétisme et à l’esprit d’économie et de réinvestissement préconisé par les penseurs de la Réforme. Mais, en même temps, l’endettement entraîné par la consommation pousse à l’effort professionnel (pour rembourser les dettes) et à la prise de risque dans ses investissements (dans l’espoir de se refaire). L’esprit économique américain tend à projeter ses acteurs dans le futur, dans le rebond salutaire d'une consommation excessive dans le présent. L’endettement force à la résilience professionnelle. On retrouve aussi dans cette mentalité américaine le négatif de l’économie de la thésaurisation propre aux anciennes communautés catholiques. L’endettement s’oppose à la thésaurisation dans un vecteur de temps : il exige une création de richesse future, tandis que la thésaurisation ne s’entretient que par l’écoulement du temps passé.

Pour les américains, la création monétaire peut d'ailleurs être utilisée pour rembourser la dette, ce que les pères fondateurs de la Réforme (Luthériens en Allemagne et Calvinistes en Hollande et dans des pays nordiques) réfutent. En allemand et en néerlandais, le terme "dette" et "faute" est d'ailleurs le même mot (schuld). Dans les pays réformés européens, la dette publique doit être remboursée par l'épargne des contribuables tandis que dans les pays anglo-saxons, d'origine protestante, la création monétaire (c'est-à-dire la planche à billets) peut être utilisée.

Si tant est qu'on puisse rattacher la notion de dette publique à un courant religieux, on pourrait alors distinguer la dette publique catholique (héritière du péché originel et dont la rédemption est reportée sur les futures générations), la dette publique réformée issue des terres de la Réforme (dont le remboursement doit être assuré par l'épargne des mêmes générations que celles qui ont contracté la dette publique) et la dette réformée anglo-saxonne, plus diluée et proche du paganisme, qui peut être remboursée par la création monétaire, c'est-à-dire une dilution instantanée des péchés d'argent.

Posté le 13 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

D'une dévaluation chinoise à une déflation européenne ?

La chute de la devise chinoise est un évènement économique important. La Chine ne pouvait pas soutenir son rythme de croissance. Elle dévalue donc sa devise pour s'octroyer un avantage concurrentiel à l'exportation. Aux États-Unis, cela va constituer un argument décisif pour reporter une hausse des taux d'intérêt qui entrainerait un renchérissement du dollar. Mais les conséquences ne seront pas anodines pour la zone euro, déjà confrontée à un contexte déflationniste que la BCE tente de combattre par une politique monétaire très accommodante (création monétaire et taux d'intérêt très bas).  Cette politique devra être maintenue, voire amplifiée, afin d'éviter que l'euro redevienne une monnaie trop forte. Cela suscitera un vif débat politique car les pays du Nord européen s'accommodent mieux d'une monnaie forte que les pays du Sud. Mais une chose est certaine : si une rafale de dévaluations concurrentielles est tirée, la BCE devra suivre, sauf à prendre le risque de conforter le  contexte déflationniste que la BCE a trop longtemps nié.

Posté le 11 août 2015 par Bcolmant Réactions | Réagir

Guerre des monnaies : les règles de l'engagement

La devise chinoise vient d'être brutalement dépréciée.

Faut-il s'e étonner ?

Aucunement.

Les plaques monétaires tectoniques sont toutes en train de s'inonder d'une dévaluation qui n'en porte pas le nom : c'est le recul de l'augmentation des taux d'intérêt américains par la FED, l'assouplissement quantitatif mis en œuvre par la BCE et la banque centrale du Japon (BoJ), etc.

Une dévaluation vise à affaiblir son propre cours de change afin de retrouver un certain pouvoir concurrentiel sur les marchés extérieurs, tout en contractant ses importations. Il s'agit donc de promouvoir les entreprises domestiques exportatrices. Les dévaluations sont souvent qualifiées de concurrentielles si elles s'inscrivent dans un mouvement en cascade où chaque zone monétaire tente de prendre les autres de vitesse.

Les dévaluations concurrentielles ont bien sûr un coût, puisque la finance est un jeu à somme nulle : c'est l'inflation. L'histoire recense quelques exemples de dévaluations concurrentielles, dont celle des années trente : la plupart des pays ont tenté de s'extraire de la récession en dépréciant frénétiquement leur monnaie.

Je tire quelques intuitions.

1. Tout d'abord, les grandes zones monétaires se sont évidemment lancées dans de feutrées dévaluations concurrentielles.

2 Le véritable risque d'une guerre des monnaies est de ne pas y être enrôlé.

3. Le problème central de nos économies est l'envergure des dettes publiques et il est directement lié au problème des dévaluations concurrentielles, puisque le rembourrement de la dette publique et la faiblesse d'une monnaie ont un point commun : la planche à billets.

4. On argumentera qu'une dette publique ne doit jamais être remboursée. Il n'empêche : plus les dettes publiques s'accumulent, moins leur remboursement avec une monnaie stable devient crédible.

5. Pour faciliter le remboursement de ces dettes, il faut augmenter l'offre de monnaie, c'est-à-dire faire tourner la planche à billets, en espérant que les taux d'intérêt ne reflètent pas trop rapidement les anticipations d'inflation entraînées par cette offre accrue de monnaie.

6. Cela signifie qu'au mieux, la vitesse des planches à billets va être synchronisée afin d'imprimer les monnaies au même rythme et qu'au pire, une guerre des monnaies sera déclarée. Son vainqueur en sera le pays qui aura suffisamment réduit le pouvoir d'achat de sa propre monnaie afin de relancer ses exportations ET de diminuer concomitamment le poids relatif de sa dette publique, qui sera refinancée avec une devise plus faible.

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