La BCE et l'esprit de la Réforme protestante
Un des nœuds de la crise de l'euro est lié au mandat de la Banque Centrale Européenne (BCE).
Cette dernière, déclarée indépendante des autorités gouvernementales, poursuit inexorablement un mandat de contrôle de l'inflation, dont le seuil de tolérance a été fixé à 2 %. La poulie que la BCE utilise pour maîtriser le niveau d'inflation est son taux directeur, dont les modifications se répercutent dans la structure des taux d'intérêt de toute l'économie.
Le mandat de la BCE diffère singulièrement de celui de la Réserve Fédérale américaine (FED) qui pilote, de manière plus interventionniste et simultanée, le niveau des prix et l'activité économique, elle-même reflétée par le niveau de chômage. La FED est un instrument de politique économique plus actif que la BCE.
Pourquoi une telle différence de mandat entre deux établissements comparables ?
La raison tient essentiellement en la crainte (sans doute justifiée) qu'avait l'Allemagne de voir son Deutsche Mark, transformé en Euro, faire l'objet de dévaluations successives par un appel régulier à la BCE. Cette dernière aurait dû régulièrement augmenter la masse monétaire pour répondre aux déficits budgétaires et commerciaux des partenaires plus faibles de la zone Euro.
Mais, au-delà de cette exigence politique allemande, il y a autre chose : pour les Allemands, une dette publique doit être financée par l'épargne qui doit elle-même garder son pouvoir d'achat. Au contraire, les Etats-Unis considèrent qu'un endettement public peut se financer par la création monétaire.
Cette opposition reflète l'antagonisme entre le luthérianisme allemand et le paganisme monétaire américain. La monnaie allemande se thésaurise tandis que le dollar n'est que transactionnel. Depuis l'inflation de Weimar (1923) et la confiscation de 94 % de leurs avoirs lors du remplacement du Reichsmark par le Deutsche Mark en 1948, les Allemands exigent une monnaie forte, désinflatée et disciplinante. Par contre, pour les Américains, la valeur de la monnaie n'est qu'un facteur secondaire à la création d'emploi. Outre-Atlantique, l'impression monétaire en est donc plus opératoire et moins sacrée. D'ailleurs, entre fin 2000 et mi-2009, le dollar s'est presque déprécié de 100 % par rapport à l'euro.
Mais, aujourd'hui, la BCE fait face à de sérieux défis. Est-il acceptable que la BCE se limite à la lutte contre l'inflation alors que l'économie européenne est tombée en récession et que les Etats faibles, auxquels on impose une austérité mortifère, n'arrivent plus à se financer à des conditions soutenables ? Pourquoi ne décide-t-on pas que la BCE serve à financer une amorce de croissance (on parle de réflation ou de ré-inflation), à l'instar des Etats-Unis qui réindustrialise leur économie en monétisant leur dette publique ? Derrière ces interrogations, plusieurs questions sont posées.
La première question porte sur l'indépendance de la BCE. Cette autonomie est tellement ancrée dans le postulat de l'euro qu'on la considère comme inviolable. Or, depuis quatre ans, la porosité entre les dirigeants européens et la BCE a dénaturé cette indépendance factice. Au reste, elle ressortit presque à l'imposture lorsque le président de la BCE met en cause le modèle social européen. Tout au plus faut-il voir cette indépendance comme un état démocratique imprécis, en sachant qu'après toutes les crises, les banques centrales sont normalement replacées sous contrôle étatique. Il faudrait donc préciser, de manière transparente, la dépendance de la BCE plutôt que de la laisser évoluer dans des zones décisionnelles opportunistes.
Une seconde question, notablement plus importante, porte sur la compatibilité entre le niveau des dettes publiques et le rôle de la BCE. En l'absence de croissance, les dettes publiques sont devenues impossibles à rembourser avec une monnaie qui garde son pouvoir d'achat. Cette réalité est indépendante de l'existence de l'euro, mais la monnaie unique renforce cet antagonisme puisqu'elle est commune à des économies qui sont de plus en plus divergentes.
Liés par une monnaie unique, les pays européens faibles ne peuvent plus déprécier leur devise, alors qu'une dévaluation est un sain facteur d'ajustement. Il ne reste plus alors que l'austérité et la rigueur qui sont des dévaluations "internes", c'est-à-dire réductrices de pouvoir d'achat. Or ces dévaluations internes sont assassines dans des économies centrées sur la consommation intérieure, puisque cette dernière se contracte, aggravant la spirale infernale de la dette publique.
Ceci souligne l'inadéquation entre le niveau des dettes publiques et le mandat de la BCE. Cette dernière devrait être autorisée, voire forcée, à refinancer directement des Etats, moyennant l'engagement de ces derniers de retrouver une trajectoire budgétaire acceptable. Or ce refinancement est interdit par les statuts de la BCE. C'est une erreur fatale que l'histoire des vingt prochaines années jugera très sévèrement.
D'aucuns avanceront que le bilan de la BCE s'est déjà gonflé pour absorber des refinancements de dettes publiques. Ce n'est pas incorrect, mais il y a un leurre : les deux derrières opérations de refinancement (LTRO) de la BCE ont consisté à prêter 1.000 milliards d'euros à des banques. Une partie de cet argent est immédiatement revenu sous forme de dépôts auprès de la BCE tandis qu'une autre partie a été utilisée par les banques italiennes et espagnoles pour racheter la dette publique de leur pays, confortant le postulat allemand que l'épargne nationale doit financer la dette nationale. Cette orientation diminue le risque systémique de la zone euro (puisque la détention des dettes publiques re-migre vers leur pays d'origine et s'entrelace moins dans le système bancaire européen) mais aggrave la fragilité de chaque pays considéré individuellement.
Enfin, il y a le problème de la crédibilité du projet européen. L'euro reste une devise homogène, mais pour combien de temps encore ?
Pour les investisseurs étrangers, les taux d'intérêt départagent déjà une zone "Euro- Deutsche Mark" étendue et des économies périphériques qui dérivent lentement vers un retour à des devises nationales. Si la BCE ne procède pas à des refinancements massifs de ces économies périphériques, c'est qu'elle a aussi choisi la voie de la fissuration de l'euro. Mais alors, il faut aller au bout des réalités ! Il s'impose de préparer cette fragmentation plutôt que d'espérer discipliner des économies faibles sous des plans d'austérité qui s'avéreront finalement inutiles et socialement déstabilisants.
La plus grave erreur en économie est de s'enferrer dans un postulat et de croire que les agencements monétaires sont irréversibles. Ils ne le sont jamais : l'histoire fourmille de monnaies devenues caduques. L'euro est presque devenu une contre-nature à la réalité de l'économie. Une chose est certaine : la monnaie ne domestique jamais une communauté car on ne peut pas imposer un étalon monétaire inadapté à une population qui le réfute. C'est exactement ce qui se passe dans les économies périphériques. C'est à cette réalité que la BCE doit être confrontée car sa légitimité démocratique est devenue questionnable.

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