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décembre 2016

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 21 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le traitement fiscal delirant des « spin-off »

Quiconque investit en actions, et spécifiquement dans des titres américains, sait que les entreprises se composent et se décomposent au gré des évolutions de leurs métiers.

Aux Etats-Unis, les entreprises sont poreuses aux modifications corporatives, acquérant ou cédant des branches d’activités afin d’optimaliser le coût du capital. C’est aussi le cas en Europe, quoique ce soit plus rare.

Pour les sociétés cotées, la cession d’activités prend souvent la forme d’une spin-off. Sans entrer dans les méandres juridiques de l’opération, il s’agit d’extraire une partie des activités de l’entreprise et de les loger dans une entité séparée. A titre illustratif, l’entreprise américaine Yum ! Brands qui gère les réseaux de fast food Pizza Hut, Taco Bell et KFC (l’ancien Kentucky Fried Chicken) vient récemment de séparer ses activités chinoises en les localisant dans une entité Yum China Holding.

L’entreprise a donc extrait de ses actifs et passifs une partie de ses activités qui sont désormais cotées dans une entreprise distincte. Cela ne crée aucune valeur actionnariale puisque la substance de l’entreprise n’en est pas modifiée. En effet, le produit d’une spin-off, c’est-à-dire ce qui est détaché de l’entreprise, n’est pas un revenu puisqu’il ne s’agit pas du fruit d’un actif sans altération de sa substance. C’est, en effet, la substance de l’entreprise qui est décomposée.

Si les choses sont limpides sous l’angle économique, le volet fiscal d’une spin-off relève du délire le plus complet. En effet, sauf à de rares exceptions, les autorités fiscales assimilent la partie de l’entreprise qui fait l’objet d’une spin-off à un dividende soumis au précompte mobilier. On confond donc un revenu et un capital. Et on confond un dividende à ce qui pourrait s’apparenter, de loin en loin, à une action de bonus.

A titre d’exemple, si une entreprise de valeur boursière 100 se sépare en deux entités de parts égales, c’est-à-dire 50, la partie de l’entreprise qui fait l’objet d’une spin-off, soit 50, est soumise au précompte mobilier de bientôt 30 %. Un prélèvement de 15, soit 30 % appliqué au montant de 50, est donc porté au débit du compte de l’actionnaire, alors qu’il ne bénéficie d’aucun enrichissement, ni d’un quelconque revenu. A l’extrême, on pourrait imaginer qu’une entreprise de valeur 100 effectue une spin-off de la quasi-totalité de ses activité pour un montant de 99. Dans ce cas, un précompte de 30 % sur 99 s’appliquerait. Tout cela relève de la démence fiscale et surtout ne respecte pas une élémentaire équité fiscale. Le précompte retenu est, dans la plupart des cas, indu. Dans la plupart des cas, cela s’assimile à une scandaleuse injustice. Pour y échapper, le contribuable doit céder ses titres avant l’opération de spin-off et en racheter les composants au terme de l’opération. Mais, malheureusement, cela entraîne des frais importants (courtage et TOB) sans tenir compte du fait que le rachat de titres peut devoir s’effectuer à un cours plus important.

Quelle est la réponse de l’administration à cette évidente erreur d’appréciation ? Elle se réfère à une lapidaire circulaire Ci.RH.231/620.626 du 3 décembre 2012 qui, de manière alambiquée, précise que « le précompte mobilier n’est pas prélevé si la distribution de titres correspond à un remboursement de capital libéré opéré en exécution d'une décision régulière de réduction du capital social prise conformément aux dispositions du Code des sociétés (ou de dispositions analogues de droit étranger) ». On le voit : on donne une mauvaise réponse à une question mal posée puisque la plupart des spin-off américaines ne relèvent pas d’une logique comparable à ce qui est effectué en Belgique.

Et à une récente question parlementaire s’inquiétant de cette erreur d’appréciation (question écrite de Rik Daems du 27 novembre 2014), le Ministre de l’époque répondit qu’il comprenait que, dans certaines situations, cela débouchait sur l’application d’un précompte mobilier alors qu’il n’y avait pas d’enrichissement. Le Ministre a donc reconnu l’incongruité en précisant, comme toujours, qu’une solution allait être trouvée, ce qui revient à dire, en langage codé administratif belge, que le dossier est placé dans un tiroir dont la clé est jetée au fond d’un puits un jour sans lune. Et qu’on la cherche toujours…

Posté le 18 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Vers une terrible répression financière ?

Le contexte économique des prochaines années est peu réjouissant.

Affaiblie par le vieillissement de la population et la baisse des gains de productivité, le taux de croissance restera très faible. Il sera probablement inférieur au taux d’élévation des dettes publiques, qui sont alimentées par des politiques de relance et le coût, encore occulté, du financement des pensions.

Ces dettes publiques sont temporairement allégées par la création monétaire : la Banque Centrale Européenne (BCE) procède à un immense refinancement de ces dettes publiques. Au terme prévisible de son intervention, la BCE aura refinancé 20 % de la dette publique de la zone euro.

Cette création monétaire souligne la précarité et l’intangibilité du phénomène monétaire, puisque cette institution remplace un symbole portant sur la stabilité de l’ordre politique, à savoir la dette publique, par un autre symbole d’essence étatico-sociale, à savoir la monnaie.

En effet, la dette publique est un postulat portant sur la coercition fiscale qui sera exercée sur les futures générations tandis qu’une des fonctions de la monnaie, à savoir sa thésaurisation, est fondée sur la stabilité des rapports d’échange et de sa reconnaissance étatique.

On remplace un futur par un autre. On remplace un symbole par un autre, c’est-à-dire rien contre le néant.

Que se passera-t-il si la croissance ou l’inflation ne permettent pas de stabiliser ces dettes publiques ?

C’est une question politique qui est fondée sur le rapport de force entre les facteurs de production, le travail et le capital (qui est lui-même du travail passé accumulé).

Si le travail était exclusivement privilégié, cela conduirait à l’effacement des dettes publiques. Si le travail était subordonné au capital, cela conduirait à une tutelle étatique forte assise sur des exigences fiscales suffocantes.

La réalité se situera bien sûr entre ces deux orientations extrêmes. Nous constaterons une répression financière à laquelle personne n’échappera. L’étalon monétaire ne sera pas disqualifié, mais les dettes publiques seront financées à un taux d’intérêt artificiellement bas par une canalisation autoritaire de l’épargne privée. Nous assisterons donc à une mobilité réduite de l’épargne, à des frictions fiscales et, pourquoi pas, un jour, à une transformation régalienne d’une partie de l’épargne en prêts forcés à l’Etat ? Les réserves d’assurance-vie seront évidemment mises à contribution, au travers de dispositions fiscales confiscatoires qui captureront les réserves d’assurances afin de financer l’Etat. L’exemple fourmille de précédents. En Belgique, il suffit de penser à l’opération Gutt de 1944.

Et finalement, une chose a changé depuis 2008. Nous comprenons que l’endettement public n’est pas une source de richesses. Au contraire, les économistes Carmen Reinhart et Ken Rogoff, co-auteurs du remarquable ouvrage « This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly », ont montré de manière empirique qu’au-delà de 90% du PIB, la dette d’un pays affecte ses perspectives de croissance de manière significative. La solidité financière d’un État est fondée par la capacité contributive (c’est-à-dire la faculté de payer des impôts) des citoyens. En d’autres termes, la dette est une avance sur un prélèvement fiscal.

Si les observations de Carmen Reinhart et de Ken Rogoff sont transposables dans le temps, alors les pays occidentaux ont créé leur propre suffocation de croissance puisque la dette publique dépasse en moyenne 100 % du PIB pour les pays de la zone euro.

Le pouvoir explicatif de l’observation de Carmen Reinhart et de Ken Rogoff ne fait cependant pas l’unanimité. Selon Jacques Attali, le déclenchement d'une crise de la dette publique dépend plus de la perte de confiance subjective des marchés que du dépassement de certains ratios standardisés. Il n’existe donc pas de niveau absolu de supportabilité de la dette publique. Par contre, Jacques Attali avance que presque tous les pays endettés finissent par faire défaut. Selon l’économiste français, les débiteurs tiennent les créanciers autant que ceux-ci croient les tenir. Souvent les créanciers n'ont souvent d'autres solutions pour éviter l'effondrement du système que d'éponger une partie de la dette qui leur est pourtant due. Les créanciers ont, en effet, à faire face à des États qui gardent toujours le pouvoir de battre monnaie.

Pour certaines économies, cela pourrait aussi conduire à un rééchelonnement ou une redénomination de la dette publique. Le contrôleur des finances du Royaume de France entre 1768 et 1774, l’abbé Terray (1715-1778), ne disait-il pas que « la banqueroute est nécessaire, une fois tous les siècles, afin de mettre l’Etat au pair » ?

Posté le 17 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le rubik's cube de la politique de Donald Trump

La politique économique de Donald Trump sera un sujet d’examen pour tous les économistes du monde. Entre adhésions idéologiques et questionnements sémantiques, chaque observateur aura une interprétation différente.

La politique économique américaine s’annonce expansionniste sous l’angle fiscal et protectionniste en termes d’échanges internationaux. Il s’agit de baisser significativement les impôts afin de stimuler la consommation de biens américains. Afin d’éviter que cet accroissement (temporaire) de pouvoir d’achat intérieur ne se déplace vers des importations de biens étrangers, Donald Trump a annoncé qu’il freinerait les importations, notamment asiatiques. Cette orientation est incidemment fortement critiquée par les entreprises américaines qui ont déplacé des centres de production à l’étranger pour des raisons d’efficiences et de gestion des coûts. Il suffit de penser à Apple dont les produits, s’ils sont conçus aux Etats-Unis, sont produits en Chine. Bien sûr, le protectionnisme entraînera des mesures de rétorsions. Une guerre commerciale et monétaire entre les Etats-Unis et la Chine est donc probable.

Cette guerre monétaire pourrait prendre la forme d’une dépréciation du Renminbi. Mais c’est à ce niveau que les choses sont confuses : la Chine veut assurer la stabilité de sa monnaie qui est une des cinq devises de réserve reconnues par le FMI tandis que les Etats-Unis voient leur dollar s’apprécier dans le sillage de la hausse des taux d’intérêt américains et du regain espéré de croissance. En d’autres termes, la relance qui découlerait du programme de Donald Trump entraînerait, pour partie, son propre étouffement. Comment serait-il dès lors possible de déprécier le dollar ? Par une politique de refinancement de la dette publique américaine par la Federal Reserve. Mais cette institution vient d’annoncer qu’elle mettait fin à la politique monétaire expansionniste en augmentant ses taux d’intérêt, ce qui renforce le dollar.

On le voit : le décryptage de l’économie ressemble à un rubik’s cube sans solution.

Posté le 12 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Ecouter les "extrêmes" politiques.

Depuis quelques années, nous assistons à une dislocation de l’homogénéité du modèle social-démocrate européen. La classe moyenne s’érode au rythme de l’écoulement vers des « extrêmes » politiques. Cette évolution n’est pas étonnante. Elle était d’ailleurs parfaitement prévisible puisque la crise de 2008 a signé la seconde fin des trente glorieuses (1944-1974) qu’un Etat-providence alimenté par l’endettement public avait artificiellement prolongé pendant un second terme de trente ans. La classe moyenne d’après-guerre et sa perpétuation étaient, à mon intuition, partiellement des effets d’aubaine. Un choc économique sans précédent devait la détériorer

Mais cette fissure sociétale en accompagne d’autres : la jeunesse devient, en termes relatifs, minoritaire. Elle est délaissée par des personnes âgées que le vieillissement de la population, couplé au baby-boom d’après-guerre, a confortées dans des privilèges devenus impayables. Avant les anciens envoyaient les jeunes se faire tuer dans des guerres. Aujourd’hui, ces derniers sont sollicités pour solder les comptes d’un Etat-providence dont elle ne bénéficiera pas.

La jeunesse d’aujourd’hui ne le fera évidemment pas.

De surcroît, on voit des différences géographiques s’affirmer. Les forces politiques centrifuges opposent les pays du Nord, plutôt rigoristes religieusement ou protestants, et monétairement ré-évaluateurs, aux pays du Sud européen, plutôt dévaluateurs et catholiques.

Que faut-il penser de ces extrêmes, de droite (comme en Pays-Bas, Pologne, Hongrie et Slovaquie) ou de gauche (PTB, Podemos, Syriza) qui combinent des attributs générationnels et géographiques ? Je pense qu’il faut les écouter. La pureté idéologique est certes dangereuse, mais la culture du deni est pire. Il se passe quelque chose de massif dans nos évolutions sociétales et se draper dans des réflexes du passé, sans ouverture morale ou intellectuelle, est une erreur complète. Ce serait un comportement de rentier d'idées.

Posté le 7 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Europe : il faut un sursaut moral

L’Italie a donc voté contre un projet de réforme constitutionnelle, qui s’apparentait à une expression plébiscitaire espérée par le Premier Ministre. Quelle est la nature de ce refus ? Elle relève de la même trame que tous les référenda, quels que soient leur objet, à savoir l’expression de l’adhésion à une configuration politique.

Lors d’un référendum, on ne répond donc pas à la question posée mais à l’adhésion à la configuration politique qui dirige un pays. On donne donc souvent la mauvaise réponse à une question plébiscitaire. Du reste, le Premier Ministre italien avait lié son sort au résultat de ce référendum, ce qui le transformait de facto en plébiscite.

Cela étant, cet échec est une fissure supplémentaire portée à l’unicité du projet européen. Depuis les dernières élections européennes, le courant eurosceptique se renforce et des forces centrifuges commencent à se déployer. Si L’Allemagne garde sa stabilité institutionnelle, la France fait face à des échéances électorales au débouché hasardeux, l’Espagne est dirigée par un gouvernement minoritaire tandis que l’Italie vacille. D’autres pays sont aussi en questionnement : il s’agit, par exemple, des Pays-Bas et de l’Autriche, sans parler du Brexit. L’élection autrichienne constitue, quant à elle, un refus d’un certain populisme.

Quelle est la trame commune de ces expressions populaires ? Soyons tout d’abord attentifs à ne pas juger une expression démocratique. Si des peuples réfutent leurs dirigeants, il n’incombe pas à ces derniers de plaider l’ignorance de ceux qui les ont précédemment élus. Il y a un refus et des peurs et si la rue n’a pas toujours raison, on n’a pas raison contre la rue. La fatigue de la crise, la peur du futur, le sentiment de perte d’identité et l’euro jouent des rôles essentiels. En effet, de nombreux partis populistes remettent en question la politique d’austérité associée à l’euro et la perte de souveraineté monétaire. Certains, comme le mouvement italien cinq étoiles, expriment même une préférence pour l’annulation de la dette publique.

Derrière le vote italien, c’est donc l’orientation budgétaire de la zone euro qui est aussi à risque. Car, à mes yeux, une question reste en suspens : l’euro ne contribue-t-il pas à effriter l’Europe ? Le prix Nobel d'économie Milton Friedman avait prédit en 1997 que l'absence d'unité politique serait exacerbée par la création de la monnaie unique. Il n'avait probablement (et tristement) peut-être pas tort. En effet, la monnaie n'est plus, aujourd'hui, portée par un élan politique commun. Sans volonté affirmée et sans politique monétaire reflétant une politique économique modulaire, le signal de l'histoire pourrait être la lente érosion d'une confiance en un projet européen qu'une monnaie seule ne peut assurer.

En résumé, de nombreux citoyens européens ressentent un profond malaise par rapport à cette technocratie tutélaire que sont devenues les institutions européennes, cette « Olympe technocratique » Le vote italien n’est probablement qu’une des nombreuses expressions d’amertume, de nature essentiellement domestique, qui découle de la crise de 2008. Dès sa survenance, il est apparu que c’était un choc de croissance et un questionnement sociétal. Il nous confronta à de nombreux défis, dont l’absence de soubassements institutionnels satisfaisants à l’euro et le manque d’harmonie quant à la gestion de cette crise devenue internationale.

Contrairement à d’autres continents, l’Europe fit fausse route, s’engageant dans une politique de contraction budgétaire et de monnaie forte qui devait évidemment conduire à la déflation que nous observons actuellement. Mais pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas répondu de manière adéquate à cette crise économique, à l’instar de ce qui est constaté dans d’autres domaines comme la gestion des flux migratoires et les contraintes environnementales ?

Peut-être parce que, de manière résignée, l’Europe n’est qu’une expression institutionnelle fugace qui ne respecte pas suffisamment, à l’aune de l’histoire, des cultures et religions, les particularismes nationaux et le facteur social. Ce facteur social a servi de variable d’ajustement à la monnaie unique, dont la force s’est immédiatement traduite par la faiblesse de l’emploi dans les pays les plus vulnérables de la zone euro.

Entraînée par des forces centrifuges, l’Europe ne se désintègre-t-elle pas avec la dilution des souvenirs de la seconde Guerre mondiale ? Je l’espère, mais l’image de l’Europe ramène trop souvent à une technocratie insaisissable. L’Europe est d’ailleurs perçue comme une juxtaposition fragile d’intérêts et une administration plutôt qu’un projet. Il en est de même pour l’euro, dont les fondations socioéconomiques sont absentes. Là aussi, on a cru que la couleur de l’alliage entraînerait la fusion de ses composants. A tort.

Au-delà des sentencieuses paroles et autres pétitions de principes, il importe que les leaders européens s’unissent. Il faut marteler que l’union des peuples est la voie unique pour s’extraire d’un accablement moral. Jean-Claude Junker avait dit être le Président de la Commission de la dernière chance. Il faut la saisir, mais je crois, ou plutôt je crains, que sans sursaut moral, cette Europe nouvelle sera proche de l’image qu’en avait Charles de Gaulle, à savoir une coopération d’Etats-nations qui conservent leur souveraineté nationale. C’est d’ailleurs cela qui constitue le défi européen : repenser l’Europe dans le cadre d’une union plutôt qu’une fédération.

Posté le 5 décembre 2016 par Bcolmant Réactions | Réagir

Trump et la saturation de nos dettes publiques

Si on s’essaie à tirer la synthèse des problèmes structurels auxquels nos économies européennes font face, on est immanquablement confronté à un manque de croissance qui entraîne un creusement des inégalités sociales.

Mais, derrière ce constat, il y a deux phénomènes qui entrent en résonnance : le vieillissement de la population et la dette publique. Ces réalités sont entrelacées : le vieillissement de la population va aggraver la dette publique par le coût, non financé, des pensions. Il étouffe aussi la croissance, pourtant nécessaire à la stabilisation des dettes publiques. Cela suscite une baisse de la démographie car les jeunes sont inquiets du manque de croissance. Ils font donc moins d’enfants. Les deux points extrêmes de la courbe démographique, à savoir les tranches âgées et jeunes de la population, auto-entretiennent ainsi leurs effets récessionnaires. Une démographie contraire alimente sa propre dynamique funeste.

La dette publique est un problème structurel, même si son élévation temporaire pour relancer l’économie est souhaitable. Sa soutenabilité est actuellement autorisée par des taux d’intérêt artificiellement faibles, qui reflètent eux-mêmes le contexte déflationniste et l’abondance de la monnaie créée par les banques centrales. Au reste, l’assouplissement monétaire mis en œuvre par la BCE n’a aucune fonction inflationniste, contrairement à ses prétendus objectifs. Il s’agit plutôt d’aider les Etats à refinancer leurs dettes. Mais, à terme, lorsque les taux d’intérêt se rétabliront (et le programme de Donald Trump enclenche le mouvement), cette dette sera une telle ponction sur la croissance que, sans inflation, nous serons confrontés à sa saturation. De surcroît, il faut être lucide: même si le poids de l'Etat dans l'économie est trop élevé, il n'est pas prêt de diminuer drastiquement car la crise et le vieillissement de la population exercent une demande accrue d’interventions publiques.

Quel est l'aboutissement de ce mouvement de fuite dans lequel l'Etat s'engouffre au travers de l'endettement public ? L'économiste allemand Adolphe Wagner (1835-1917) qui énonça sa loi éponyme, à savoir que plus la société se civilise, plus l’État est dispendieux, ce qui se traduit par le fait que la part des dépenses publiques dans le PIB augmente avec le revenu par habitant. Wagner décela donc une corrélation entre le niveau de développement, l'étatisation de l'économie….et l'importance de la dette. Il expliqua cela par le fait que le développement accroît la demande de biens publics à un rythme qui lui est supérieur.

Sommes-nous, dès lors, entraînés vers une étatisation insidieuse de toute l'économie et vers une répression financière qui est elle-même caractérisée par une canalisation autoritaire de l’épargne privée vers le financement des dettes publiques ? Ce serait un scénario épouvantable mais la dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d'Etats qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants. Sous un autre angle, on pourrait voir cette implosion comme une soustraction : nous devrons défalquer les dettes publiques et collectives de nos patrimoines privés au travers d’impôts futurs qui devront être équilibrés pour ne pas étouffer l’entreprenariat.

Il y a quelques années, j'avais imaginé que la crise se terminerait par une temporaire «étatisation inflationniste». J’étais certain que les dettes publiques finiraient par être réescomptées auprès des banques centrales et que cela susciterait une salutaire inflation. Mon intuition était correcte pour le réescompte des dettes, mais pas pour l’inflation qui aurait dû en résulter. Cette inflation est, en effet, contrariée par le manque de demande, probablement lié au manque de croissance et au vieillissement de la population. Aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas plus grave, à savoir une « étatisation déflationniste », c’est-à-dire un engorgement de dettes publiques qui freine toute croissance économique en imposant un Etat de plus en plus puissant et confiscatoire.

Dans les années septante, nous avons connu un embrasement de l’endettement public couplé à une stagnation de la croissance. Ce contexte avait été qualifié de stagflation, c’est-à-dire un mélange de récession domestique et d’inflation rampante. Si je devais singulariser 2016 par rapport aux années septante, je dirais que nous entrons peut-être en stag-déflation, c’est-à-dire un mélange de stagnation et de déflation, qui est l'enfant adultérin d'un assouplissement monétaire tardif et d’une politique budgétaire insuffisamment expansionniste. Cette stag-déflation pourrait d’ailleurs être un produit dérivé de la politique américaine qui conduit à une hausse des taux d’intérêt risquant d’étouffer une reprise économique et de contrarier l’action de la BCE. Car le danger est là : la dette publique n’est soutenable que parce que le monde occidental est en déflation. Une reprise américaine, salutaire pour la croissance, serait difficile à composer avec le coût accru des dettes publiques qui en résulterait.

Comment s’extraire de ce piège ? Il faut impérativement que l’absence d’ardeur économique soit compensée par une politique budgétaire expansionniste, c’est-à-dire par une politique de déficit budgétaire destinée à lancer de grands travaux publics. Mais alors, n’est-ce pas contradictoire de s’effrayer d’une dette publique astronomique et d’en préconiser l’aggravation ? Non, parce qu’une dette publique qui finance des investissements publics destinés à stimuler la croissance alors que les taux d’intérêt sont très bas crée de la richesse. C’est d’ailleurs la faiblesse de notre gestion publique : les dépenses d’investissements représentent à peine 5 % du budget de l’Etat. C'est insignifiant. Les Etats-Unis font le pari de la relance budgétaire et de l’investissement public : malgré ses inconvénients (notamment en matière de taux d’intérêt), nous ferions bien de nous en inspirer plutôt que de nous enferrer dans des politiques ascétiques et protestantes calquées sur le modèle hollando- allemand.

Plus généralement, la crise actuelle révèle une fin de modèle. La fin d'un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Tout se passe comme si nous n'avions, en fait, rien retenu de l'Histoire. Avons-nous pris la mesure de l'importance de la jeunesse à laquelle on demande tout et son contraire, à savoir de solder l'endettement des aînés tout en lui présentant une économie de chômage ? Pourquoi certains ont-ils nié l’évidence du problème des pensions ? Comment des postures idéologiques ont-elles pu se substituer à l’action décisive ? Il ne faut pas s'y tromper : cette crise est celle du futur, dont nous avons emprunté le bien-être à nos générations à venir, c’est-à-dire à nous-mêmes. Le sentiment d’entrave provient de la conscience que la prévisibilité du futur, que nous croyions linéaire, s’enfuit et nous échappe. La crise relève de la trame des inflexions tragiques.

La vraie question centrale sera désormais de savoir quelle majorité ou génération va imposer sa loi à quelle minorité? Le débat idéologique des prochaines années portera sur le dialogue entre l'Etat et le marché, entre la collectivité et l'individu, et entre la dette publique et la propriété privée. Le chemin sera sinueux entre le libéralisme de l’économie de marché et le socialisme redistributif. D'aucuns exigeront une incongrue étatisation croissante, voire généralisée, de l'économie, pour maintenir l'ordre social. D'autres argumenteront, à juste titre, que cette voie conduirait à désertifier toute initiative spontanée. Les insoutenables dettes publiques engageront la question du défaut ou de l'opposition sociale. Faut-il craindre Karl Marx pour espérer Adam Smith ? Ou déboulonner Milton Friedman pour restaurer Maynard Keynes ? Je ne le sais. Mais une chose est certaine : un monde nouveau se dresse. Il porte en lui une gigantesque transformation sociale. Cette dernière est imprécise, mais probablement radicale. D'aucuns trouveront que je suis pessimiste. Pourtant, si le constat est amer, je ne le suis aucunement. Au contraire. L'économie est un déséquilibre permanent, reflétant la nature intrinsèque du progrès humain. Elle retrouvera toujours des bases et le progrès à venir sera un gisement insoupçonné de croissance. Et puis, comme l'essayiste Jean-François Revel se plaisait à le rappeler, la vie n'a pour cadre qu'un petit nombre d'années alors que l'histoire a pour cadre des millénaires. C’est dans le long terme que nos politiques doivent désormais être ancrées.

 

Article publié dans La Libre du 3 décembre 2016

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