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mars 2017

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 30 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Euro et dettes publiques font mauvais ménage...

La question n'est donc plus de savoir si les Etats de la zone euro sont en défaut : la plupart le sont sociétalement dans la mesure où le poids des dettes publiques n'est plus transposable dans le futur. Car ce n'est pas la dette, en tant que telle, qui importe, mais sa cohérence avec la prospérité et les revenus futurs. Or la dette publique ne bénéficie plus en rien aux générations futures, alors que le remboursement est mis à leur charge. Cette dette ne finance d'ailleurs plus des investissements mais des transferts. Au surplus, comment expliquer qu'une crise de l’endettement se règle à coups de rigueur budgétaire et de chômage, c’est-à-dire au détriment de ceux qui devront la rembourser ?

Cette dette publique s'est indubitablement enflammée à cause de la crise économique et des sauvetages bancaires. Mais elle est aussi alourdie par l'absence de croissance économique Plus fondamentalement, c'est le modèle d'Etat-providence par endettement qui est la racine de cette situation. Ce modèle a pu être perpétué par la monnaie unique, qui a fourni à tous les Etats européens des conditions d’emprunt allemandes, c’est-à-dire anormalement basses.

L'euro, qui est pourtant un choix d'économie libérale, a été conçu par des responsables politiques qui n'ont pas voulu aller au bout de la monnaie unique, c'est-à-dire une diminution sage du rôle des Etats dans l'économie. Au contraire, dès avant 2008, de nombreux Etats-membre ont profité de la dilution de leur monnaie domestique au travers d'un gigantesque effet d'aubaine alimenté par la force de l'économie allemande. L'endettement public a donc crû à bon compte, comme s'il était indolore. Il n'a pas été discipliné par des taux d'intérêt qui auraient dû augmenter pour signaler l'excès d'endettement public. On peut même se demander comment la BCE a toléré, pendant les années précédant la crise, une croissance des dettes publiques à un taux supérieur à sa cible d’inflation, c’est-à-dire 2 %, sachant que les dettes publiques doivent, au mieux ; être dissoutes dans cette même inflation.

Evidemment, on peut argumenter qu'une dette publique est, comme le suggérait Karl Marx supra, un capital fictif. Elle n'est jamais remboursée et se dilue au gré des années dans un refinancement permanent. Sous cet angle, on peut imaginer que la dette soit naturelle, en ce qu'elle reflète un transfert continu des créanciers de l'Etat vers les secteurs publics, à l'instar d'une gigantesque sécurité sociale. Elle serait même "la" représentation par excellence de l'Etat puisque son refinancement conditionne les mécanismes fiscaux et de redistribution.

 

La plus grande menace pour la stabilité de l'euro, c'est la dette publique. Au Sud de l'Europe, il est hasardeux d'imaginer que la monnaie, les dépôts bancaires et les réserves d'assurance garderont un pouvoir d'achat stabilisé alors que leur contrepartie se trouve dans des dettes publiques impayables.

Posté le 23 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Terrorisme : nous sommes en guerre.

829038-brusselsLe jour des commémorations des attentats du 22 mars, une attaque terroriste a lieu à Londres.

Hier, Anvers.

Et demain ?

Depuis le début de ces incidents, certains s’évertuent à proclamer que nous ne sommes pas en guerre. Mais bien sûr que si que nous sommes en guerre. Nos troupes sont engagées au Levant, et les terroristes sont des soldats d’une cause que nous combattons au Moyen-Orient. Réfuter ce constat évident nous conduit à la résignation, voire à l’introspection qui pourrait même entraîner des doutes au sujet de nos modèles de sociétés, au sein desquels les libertés doivent reculer au profit d’une sécurité collective.

Aujourd’hui, nous sommes hébétés car nous sommes en guerre sur nos sols. Cette guerre ne respecte aucune formulation diplomatique. Nous sommes ahuris car, depuis vingt ans, les conflits lointains étaient menés à distance avec des drones et des victimes collatérales distraitement mentionnées. La guerre se limitait à des frappes qualifiées de chirurgicales, sans plus de reporters de guerre. Aujourd’hui, c’est celle de la terreur. C’est un sanglant corps à corps. Nous sommes épouvantés par des adversaires que nous n’avons pas vu se dresser et qui choisissent de mourir avec leurs victimes. De vivants anonymes, ils deviennent de saints morts. Nous comprenons désormais les hurlements de ces mères pleurant leurs proches dans des attentats au Moyen-Orient alors que nous les confinions à de lointaines informations ou à des prix de photographes de guerre. Cette guerre n’est pas. C’est une remise en question de nos choix de liberté individuelle et de nos adhésions collectives à un modèle d’émancipation. Et nous sommes pétrifiés de ne plus comprendre le sens de l’Histoire.

Nous sommes muets parce que cette guerre exige de formuler des règles de l’engagement et aussi une conscription. Nous nous taisons aussi parce que nous avons des difficultés à englober, dans un raisonnement holistique, les bouleversements auxquels nous avons été associés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et ce que nous constatons aujourd’hui en Europe Continentale. Croit-on sincèrement qu’on puisse dissocier les guerres menées en Afghanistan, en Iraq (2003) et en Lybie (2011) de la désintégration de la Syrie et des conséquences multiples des printemps arabes, vite transformés en hivers institutionnels ? Peut-on véritablement distinguer les vagues de migration des conflits auxquels nous avons été, pour certains, associés ? Et même, en Belgique, savons-nous précisément contre qui notre force aérienne est engagée ?

Une guerre exige de mourir pour une idée, ce que nos démocraties refusent de faire. Elles sont pétrifiées dans l’immobilisme devant la mortifère expression sacrificielle d’une jeunesse manipulée et exaltée qui a décidé, elle, de se tuer et de nous tuer, pour ses idées. Cette guerre, c’est, pour certains, un incendie purificateur. Mais la guerre, c’est le Malin qui déroule son tapis noir.

Dès le moment où nos forces armées sont elles-mêmes engagées dans plusieurs conflits dont le terrorisme pourrait être une réplique sismique, cette guerre du terrorisme, nous devons la regarder dans les yeux sans ciller. Nous ne pouvons plus considérer chaque attentat comme la césure d’une période sombre révolue en espérant secrètement que ce sera le dernier. Il y en aura d’autres. Il n’y aura pas de soulagement. Nous devons sortir de cette torpeur qui pourrait nous conduire, dans un premier temps, à une résignation statistique devant des attentats de plus en plus nombreux avant que le déchainement des forces n’explose. Car, ne nous faisons aucune illusion : cette guerre ne fait que commencer.

Tous les protagonistes l’ont affirmé : cette guerre est mondiale. Elle n’en est qu’à ses escarmouches car les forces diaboliques se réveillent partout dans le monde. Nous ne constatons que les relents d’une sale guerre peu sophistiquée, celle du terrorisme de masse. Mais, partout, des forces tectoniques se mettent en place pour fissurer les équilibres précaires. Les dépenses d’armement augmentent dans tous les pays. Au terrorisme s’ajouteront des guerres digitales et numériques. Elles seront au 21ème siècle ce que l’aviation fut à celle de 1940.

Si nous en prenons l’amplitude, cette guerre, dont les coalitions sont indécises, va exiger de repenser nos articulations sociétales. Agir de manière anodine, comme on l’entend dans de bienveillants messages destinés à apaiser la population, relève du plus parfait cynisme. Il n’y a aucune vertu à l’insouciance alors qu’il s’agit d’un combat de valeurs. Les bougies de douleur devront éclairer les actions pour éviter qu’elles doivent se rallumer chaque jour.

Mais je ne suis pas certain que nos régimes démocratiques peuvent, sous leur forme actuelle, gagner une guerre qu’ils n’arrivent pas à déclarer. S’atermoyer en espérant que nos forces spéciales nous protègent en toute discrétion sans assumer la réalité du basculement de nos sociétés, voire en s’offusquant prudemment de ces réalités militaires au motif que nos libertés fondamentales seraient en danger, n’est pas une attitude cohérente. C’est même une insulte à la citoyenneté. Nous ne pouvons pas être impuissants. Nous devons éviter une catastrophe plutôt que la subir.

Il faut d’abord un projet de société fondé sur des valeurs morales de bienveillance. Celui-ci ne peut qu’être fondé sur la solidarité et l’œcuménisme culturel. Il faut mettre en œuvre un gigantesque effort d’éducation car l’intégration n’a pas réussi. Deux mondes se sont côtoyés en s’ignorant superbement. Des efforts massifs de formation, d’éducation et de mixité sociale devront être déployés pour annihiler les replis sociaux et identitaires domestiques. Mais cela prendra des années.

En même temps, je pense que de manière délibérée, nos régimes migreront vers des formulations plus autoritaires, voire plus liberticides. Les libertés individuelles seront probablement réduites parce que nos systèmes législatifs devront être repensés dans le sens d’une posture sécurisante. Le souhaite-je ? Non, bien sûr, car la répression est la réponse résiduelle. Mais l’Etat faible et instable devra retrouver sa vertu pacificatrice. Les électeurs eux-mêmes exigeront des gouvernants autoritaires, même si leur impuissance est démontrée. Personne ne voudra que l’Etat s’écroule, au contraire. Il faudra trouver un équilibre entre liberté et sécurité. Je n’exclus pas que dans les prochaines années, un service de protection civile soit réinstauré et que nos forces militaires soient significativement renforcées. La France ne vient-elle pas d’annoncer qu’elle augmentait son contingent de réservistes ? Et il est fort probable que le service militaire sera repensé sous une formulation qui m’est aujourd’hui inconnue. Là aussi, il faut être lucide : le réarmement a débuté dès lors que les états d’urgence et que la présence de soldats dans les rues sont acquis. Ces réalités devront être financées par des impôts particuliers destinés à assurer notre sécurité. Cela suffira-t-il ? Aucunement car la paix se retrouve dans la paix, pas dans la guerre. D’abord en Syrie et en Irak, puis chez nous.

Depuis le fonds des âges et aux entrailles de la terre, des forces titanesques se sont toujours furieusement déchaînées. Parfois, telle une fine lame qui libère ces boursouflures sulfureuses, la terre éclate de ses orages. Elle rejette des déferlantes de combats. De gigantesques torrents de lave se déversent, emplis de la colère de l’histoire. C’est la terreur. J’espère me tromper, mais sans être un adepte des théories déclinistes, je crois qu’un monde ancien s’effondre. C’est une question. En fait, je ne sais pas. Ce monde, comme avant les grandes déflagrations, c’est celui de l’insouciance et du vain espoir que les certitudes soutiennent le futur. Bernard-Henri Lévy écrivait que la plus grande ruse de l’Histoire était de jouer la comédie de son propre épuisement tandis que Marx rappelait que l’Histoire a plus d’imagination que les hommes. Je ne crois pas que la guerre soit une étape obligée de l’Histoire, ni que chaque génération ait droit à la sienne. Mais je crains que sans lucidité ni rigueur morale, l’avenir trahisse les promesses que nous lui avons confiées.

Posté le 23 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Mon dernier livre, préfacé par Herman Van Rompuy

COVER LIVRE JPJ

L’euro n’est pas une monnaie spontanée mais l’aboutissement d’un rapport de forces nationales découlant de la réunification allemande. Si les premières années de cette monnaie, introduite en 1999, furent baignées dans un contexte économique favorable, la crise bancaire de 2008 et la banqueroute grecque en dévoilèrent les failles abyssales. Les différents États-membres n’ont pas partagé leurs finances publiques, ni créé d’organe politique destiné à aligner les économies. Le système bancaire, dont la monnaie est la matière première, reste fragile tandis que les dépôts des particuliers ne bénéficient pas d’une garantie européenne. Un euro du Sud ne vaut plus un euro du Nord.

L’euro n'est plus porté par un élan politique commun parce que la différence de croissance entre les pays européens s'accroît et que la prospérité n'est plus partagée. L’enthousiasme du projet monétaire est désormais mis en jeu par les forces sociales et les marchés financiers, c’est-à-dire les deux facteurs de production antagonistes que constituent le travail et le capital. Aujourd’hui, les rentiers du Nord européens se plaignent de taux d’intérêt négatifs tandis que le chômage du Sud européen suffoque sous une monnaie trop forte. Pire, la monnaie unique contrevient aux éventuelles expressions politiques de pays qui ne s’aligneraient plus sur la trame des puissants pays du Nord européen.Plus que jamais, la perpétuation de l'euro repose sur le fragile équilibre de l'axe franco-allemand. On voit d'ailleurs une opposition philosophique entre une monnaie du Nord, qui se réévalue PAR le travail et une monnaie du Sud qui se dévalue POUR le travail.

Cette monnaie pourrait susciter son propre sabordage si sa gestion n'est pas repensée dans le sens d’une plus grande solidarité financière et d’une compréhension socio-politique accrue des différents Etats-membres. Sans sursaut moral et une action politique décisive, un fait politique pourrait conduire à une sécession monétaire ou, pire, déclarer un véritable schisme qui mettrait fin à une des plus stupéfiantes expériences de l’histoire des monnaies.

Comment sortir de ce piège ? En modifiant l’idéologie de l’euro, c’est-à-dire en considérant que la monnaie doit servir la protection du capital mais aussi l’emploi. Cela passe par des objectifs d’inflation plus élevés. Mais est-ce possible avec une population vieillissante dot la tolérance à l’inflation est faible ? C’est la véritable question.

Posté le 21 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Assurances groupes : un fric-frac générationnel ?

Le financement des pensions constitue le véritable traumatisme des finances publiques belges. Le coût annuel de ces dernières représente plus de 10 % du PIB, soit près de 43 milliards d’euros, alors que les cotisations sont, depuis 10 ans, inférieures aux prestations. Il y a quelques semaines, Jean Hindriks, professeur de l’UCL et membre de la commission de réforme des pensions, signalait que les dépenses de pensions ont été multipliées par quatre depuis 1985 alors que sur la même période, les recettes de la sécurité sociale à charge des employés et des employeurs n’ont été multipliées que par 2,5.

Malgré quelques réformes respectables du gouvernement actuel, ce déficit va s’aggraver puisque le papy-boom (ou vieillissement démographique), qui est l’écho du baby-boom (ou pic de natalité) d’après-guerre, de l'allongement de l'espérance de vie et de la baisse de la natalité est en phase d’accélération. Conventionnellement, le baby-boom s’est étalé entre 1945 et 1963, le nombre de naissance passant de 100.000 à 160.000 pendant cette période. Les personnes nées en 1945 ont atteint l’âge de 65 ans en 2010 tandis que celles qui sont nées en 1963 atteindront cet âge en 2028. C’est donc au cours des prochaines années que le financement des pensions va devenir périlleux, d’autant que le taux de croissance réel (c’est-à-dire hors inflation) de l’économie va rester médiocre.

Il arrivera donc immanquablement un moment où l’Etat devra faire aveu de défaut dans cette matière. Les pensions seront plafonnées et probablement désindexées. Cela conduira à un fric-frac générationnel, puisque la population active contemporaine devra financer les pensions des plus âgés sans voir leurs propres pensions honorées par les plus jeunes, d’autant que la numérisation de l’économie escamote structurellement des emplois. Bien sûr, il se trouve toujours de doctes et sentencieux donneurs de leçons dont les (pensionnés) anciens responsables de l’Office des pensions, pour nier cette évidence. Il n’empêche que c’est une réalité. Et quand bien même le catastrophisme ne serait pas de mise, qu’on ne me dise pas que le déplacement de 10 % du PIB mentionné ci-dessus est anodin.

Mais alors, que va-t-il se passer ? Sans pouvoir me lancer dans un hasardeux et fragile exercice de futurologie pour lequel je ne dispose pas des élémentaires compétences, je partage quelques intuitions.

Il n’est pas exclu que certains revendiquent une réforme fiscale fondamentale à l’impôt des personnes physiques conduisant non seulement à la re-globalisation des revenus, mais à ce que je qualifie de méta-globalisation. Chaque citoyen deviendrait une unité fiscale et parafiscale dont l’agrégat conduirait à déterminer les devoirs et droits en matière de parafiscalité. Une personne à revenus élevés cotiserait plus et recevrait moins d’avantages sociaux, et inversement. Cette idée n’est pas partagée, à commencer par les syndicats, qui veulent absolument continuer à distinguer l’impôt de la parafiscalité. Cet argument est, à première vue, fondé puisque la fiscalité est fondée sur la capacité contributive des citoyens, tandis que la sécurité sociale relève d’un mécanisme d’assurance. Mais l’étanchéité de ces concepts est, depuis longtemps, mise à mal puisque l’impôt sert, pour partie, à financer le déficit de la sécurité sociale. On appelle cela pudiquement le financement alternatif de cette dernière.

Mais d'autres idées pourraient flotter. Il s’agit, par exemple, d’un financement des pensions par le deuxième pilier (assurances groupes et fonds de pension) dont les capitaux seraient, de manière plus ou moins autoritaire, convertis en rentes. La pension légale serait alors minorée en fonction du montant de la rente, fictive ou non, issue du deuxième pilier. Cette piste, qui relève aussi du cambriolage générationnel, est plausible : il suffit de consulter le site mypension.be pour constater que la conversion des capitaux d’assurances groupe a déjà été effectuée par l’Etat. Ne pas y voir un message subliminal relève de la plus profonde naïveté. Et pour s’en convaincre, il faut attirer l’attention sur une gigantesque modification législative apportée en toute discrétion, et dans un jargon technique cryptographié, que la liquidation des capitaux d’assurances groupes est, de manière autoritaire (et sauf exceptions), postposée jusqu’à l’âge de la pension légale, qui passe progressivement de 65 ans à 67 ans. En d’autres termes, certains travailleurs qui croyaient pourvoir bénéficier d’un capital à l’âge de 65 ans en seront empêchés pendant un an ou deux, voire plus, puisque l’âge de la pension sera repoussé pour se rapprocher de l’espérance de vie moyenne. Les compagnies d’assurances n’ont pas donné beaucoup de publicité à cette nouvelle réalité qui pulvérise la sécurité juridique des assurances groupes.

En conclusion de ces quelques lignes, il me semble improbable que l’Etat ne cherche pas, au sein du deuxième pilier, des relais à son impécuniosité pour en financer le premier, ce qui est pudiquement qualifié de subsidiarité. Il s’agira d’éponger les capitaux en pénalisant les prises de capitaux au profit de conversions en rentes et de juxtaposer les pensions légales à ces rentes pour raboter les pensions de citoyens qui auront pourtant cotisé pour leur pension légale. Tant les salariés que les indépendants et dirigeants d’entreprise seront visés. Si ce sinistre scénario se précise, au motif d’une scabreuse justice fiscale, cela poserait des problèmes majeurs pour de nombreuses personnes qui ont, de bonne foi, structuré leur patrimoine dans des logiques qui seraient modifiées. Ce serait d’autant plus grave que la quantité de travail se raréfie et qu’il est extrêmement difficile pour une personne en fin de carrière de redéployer ses activités professionnelles. Il y a donc un danger social, qui relève de la même imposture que d’avancer qu’on doit augmenter le taux d’activité des travailleurs âgés alors que les bouleversements technologiques ont gommé toute prévisibilité dans le monde du travail.

 

 

Posté le 17 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Les guerres de demain

En juillet 2016, le Pape François a déclaré que le monde perdait la paix. Il a comparé les événements qui affectent les communautés humaines aux deux guerres mondiales. Tous, nous sentons aussi que quelque chose se dilue. Tous, nous ressentons l’épuisement des temps révolus et la sourde crainte de périls que nous croyions enterrés. Ce constat collectif se conjugue avec une résignation individuelle. Mais tous, nous lisons le présent et le futur avec une grille de lecture des drames passés. C’est même pire, comme un de mes amis suggérait récemment : nous croyons échapper aux drames parce que nous contournons les scénarios du passé. Ce même ami me rappelait que l’histoire ne se répète jamais. Elle peut, certes, bégayer, mais elle ne relève d’aucun déterminisme.

Quelle sera la forme des guerres futures ? Il ne faut pas regarder le nazisme, ni le fascisme, malgré leur rappel permanent. Il y aura certainement des guerres lointaines de territoires. Ces dernières seront des tentatives de consolidation territoriale, comme la Russie l’a fait avec la Crimée et la Géorgie. Plus près de nous, les guerres géographiques sont vaines et donc improbables. Depuis la chute du communisme et du maoïsme, les guerres idéologiques sont caduques et les combats énergétiques sont dépassés par les bouleversements technologiques.

Il faut plutôt s’intéresser à la Syrie et à la Yougoslavie. Là, nous avons assisté à des guerres de fractures intra-nationales, c’est-à-dire à des guerres civiles. Et pourquoi cette intuition ? Parce que la chute de la croissance, la hausse des inégalités et tant d’autres facteurs conduisent les hommes à des rapprochements unitaristes linguistiques, culturels et religieux, comme si l’abandon de l’esprit critique personnel à la pensée de la norme permettait de résoudre la complexité du monde. La guerre de demain, c’est donc l’opposition de communautés vivant, encore aujourd’hui, en juxtaposition.

Le risque de nos communautés, c'est la perte du lien social et de la division interne. C'est celui de l'implosion civile qui ne pourrait être contrée que par une oppression autoritaire renforcée qui ne mènerait nulle part.

Posté le 14 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Euro : dogmatisme rhénan contre pragmatisme anglo-saxon

La constatation de taux d’intérêt négatifs reste une incongruité historique. Cette situation est provoquée et renforcée par la BCE qui impose un taux d’intérêt négatif de -40 points de base sur les dépôts qui lui sont confiés. Depuis peu, la BCE acquiert même des obligations d’Etat qui présentent un rendement inférieur à ces -40 points de base. Comme le programme d’achat d’obligations souveraines respecte des allocations par pays, cela fait plonger le taux d’intérêt des obligations allemandes dans des tréfonds inconnus depuis la Réforme protestante du 16ème siècle. Est-il sain d’imposer des taux d’intérêt négatifs ? Je ne le crois pas. En bonne logique de marché, le taux d’intérêt devrait être fixé par la loi de l’offre et de la demande. Il est hasardeux qu’une banque centrale frappe d’un taux d’intérêt négatif la monnaie qu’elle vient de créer. En effet, la monnaie créée par la BCE revient immanquablement à son passif bilantaire. Tout se passe comme si la BCE imprimait des billets qui, une fois dispersés dans l’économie, revenaient sous forme de dépôts bancaires, assortis d’un taux d’intérêt négatif, à son propre bilan. De surcroît, la négativité des taux d’intérêt accentue un déséquilibre inhérent à la zone euro, à savoir que ce sont les pays les moins risqués ou les moins endettés qui voient leurs conditions d’emprunt s’améliorer. Les finances publiques des pays forts en sortent donc renforcées. Bien sûr, on peut comprendre la réticence de certains États à voir leur banque centrale devenir un comptoir d’escompte des dettes publiques de pays faibles. Il n’empêche : la gestion des taux d’intérêt est incongrue.

Cette situation, combinée au gigantesque assouplissement quantitatif que la BCE met en œuvre depuis deux ans, est singulière, non seulement dans ses modalités, mais aussi dans ses prospectives. Il est évident que la BCE a commis, pendant quatre ans, une erreur de jugement. La dernière année du mandat de Jean-Claude Trichet s'est soldée par deux augmentations de taux d’intérêt, en pleine crise grecque, au motif de la vigilance contre l’inflation alors qu’il a fallu trois ans à Mario Draghi pour mettre en œuvre une injection monétaire après un déni de déflation patente. Ces années perdues ont indéniablement contribué au tassement économique de la zone euro. Au-delà de ses apparences de tentative de reflation de l’économie et d’affaiblissement de l’euro, l’assoupissement quantitatif a essentiellement pour fonction d’alléger le financement des Etats. Au terme probable de sa mise en œuvre, près de 20 % des dettes publiques de la zone euro seront logées, pour une très longue période, dans le bilan de la BCE. Cela s’assimile à un rééchelonnement, voire à une perpétualisation partielle, de ces mêmes dettes publiques.

Il est évident que la BCE va devoir s’extraire de cette situation monétaire intenable qui biaise l’allocation du capital et perturbe les lois naturelles de la monnaie. Les taux d’intérêt à court terme vont devoir être haussés tandis que le programme d’assouplissement quantitatif s’éteindra, de manière progressive, dans les prochains trimestres. Sa prolongation semble, en effet, improbable, sauf à envisager un revirement idéologique de l’Allemagne et des Pays-Bas sur la politique monétaire.

Cette sortie de la politique monétaire ne se fera pas sans heurts. En effet, le risque politique ambiant sera persistant. Une ou deux élections ne vont pas modifier l’insatisfaction grandissante par rapport à une monnaie dont les vices de fabrication et de gouvernance s’accroissent. Ce risque politique confirmera sans doute la confrontation entre la perception allemande de la monnaie, selon laquelle cette dernière doit s’apprécier par le travail, et la perception latine qui conduit à ce que la monnaie doit se déprécier pour le travail. De surcroît, les risques étatiques, temporairement camouflés par des taux d’intérêt artificiellement bas, vont se manifester à nouveau. A cet égard, il n’est pas anodin que deux des quatre principaux candidats à l’élection présidentielle française préconisent un défaut sur la dette publique, que ce soit par un retour au franc français ou par un « aménagement » de la dette. Cela devrait entraîner une hausse des primes de risques sur les endettements publics français, espagnols et italiens. Ces Etats devront probablement mettre en œuvre une certaine répression financière caractérisée par la canalisation de l’épargne domestique vers le financement de leur propre dette. Les banques et les compagnies d’assurance-vie seront donc sollicitées pour assurer une partie du renforcement de leur propre autorité de tutelle. Cette situation est très éloignée de la mobilité des capitaux qui avait servi de condition préalable à l’instauration de l’euro.

En conclusion de ces quelques lignes, il apparaît que la politique monétaire accommodante de la BCE porte en elle les conditions d’un brutal réveil du risque étatique, et donc de dissensions dans la gestion politique de la monnaie unique. Tout ceci aurait été évitable si un constat correct de la crise avait été dressé en 2009. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni le firent. Pas la zone euro, qui privilégia le dogmatisme rhénan au pragmatisme anglo-saxon.

 

 

Posté le 11 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

La guerre de la machine contre l'homme

Nous sommes distraits.

Chaque jour, l’actualité est un tourbillon de petites choses qui meurent avant leur naissance.

L’émotion du moment est entretenue jusqu’à ce qu’une nouvelle fluence la remplace.

Cela nous occupe.

Mais, dans six mois, un an, cent ans, qui s’intéressera aux minuscules péripéties des scandales financiers que des personnages secondaires animent ? Qui s’intéressera à ce plaqué-or qui entretient une actualité anesthésiante et croit rendre importants certains commentateurs des futilités ? Personne.

Il ne se passe rien, mais pourtant tout arrive et cela est indifférent disait Nietzsche, repris par de Gaulle.

Il ne se passe rien mais nous ne voyons pas les signaux faibles de l’h istoire.

Nous regardons le futur avec les grilles de lecture du passé. Nous cherchons les répétitions de scénarios alors que l’histoire n’est que pétrifications.

Et quels sont les signaux faibles de l’histoire ?

La guerre, évidemment. Une guerre des cerveaux, des pensées normées, d’idées alignées.

Une guerre de la machine contre l’homme.

Progressivement, nos pensées sont conditionnées et nos comportements sont paramétrés. Les réseaux sociaux, que chacun utilise, sont aliénants et dispersent des modes de pensées évolutifs. Ces modes de pensées sont, eux-mêmes, dispersés et pulvérisés.

Jupiter rend fous ceux qu’il veut détruire.

C’est exactement ce qui se passe : l’immersion dans des multitudes d’informations scintillantes nous empêche de prendre le recul exigé par l’intelligence éduquée.

La profondeur de notre pensée politique diminue.

Le confort de l’instantanéité se substitue à un effort de raisonnement.

Notre monde était déductif, solide et vertical. Il devient inductif, gazeux et horizontal.

Nos ancrages humains risquent de devenir fugaces et fragiles. Ces réseaux sociaux et les plateformes de commerce digitales  permettent, déjà maintenant, à un algorithme de prévoir nos actes, nos préférences, nos habitudes de consommation, elles-mêmes conditionnées par ces mêmes réseaux sociaux.

Et que faire pour se retrouver dans ce monde effervescent ? Relire les classiques.

 

 

Posté le 10 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Scandales politico-financiers : d'un pavé au déplacement latéral d'un crayon...

Depuis les révélations des récents scandales politico-financiers, un nombre grandissant des Belges sont perplexes, déçus et surtout très inquiets des déficits moraux qui affectent nos communautés. La moitié des électeurs wallons disent modifier leurs intentions de vote. Bien sûr, l’érosion du temps et l’écœurement médiatique feront leur œuvre. Il n’empêche : les bruyantes expressions de moralisation de ceux qui espèrent secrètement que rien ne change sont désormais caduques.

Je suis certain qu’on sous-estime complètement la difficulté de l’exercice de l’État : la gestion publique est extrêmement complexe. La fragile mécanique institutionnelle reflète la nécessité de composer avec des langues, et cultures différentes. De surcroît, les hommes politiques sont soumis au vote médiatique permanent. Ils doivent apporter constats, projets et prospective. Choisir une carrière politique est donc une décision de carrière éminemment respectable qui exige, pour en faire un aboutissement sociétal, de nombreuses humilités et renoncements.

Mais, à côté de cela, certains protagonistes d’outrances financières se rendent-ils compte que ce sont leurs actes qui aliment une frustration populaire dont ils s’émeuvent candidement dans leurs interviews des émissions radiophoniques du matin ou de la presse du week-end ? Sont-ils conscient que, parce que la population est âgée, c’est derrière le rideau d’un isoloir que le vote se déplace et non plus dans le jet d’un pavé ? Ont-ils pris la mesure de l’intranquillité de notre pays qui est affecté de déséquilibres multiples et grandissant dont ils n’ont pas été à la hauteur ? Je parle de réalités financières, comme la gestion des finances publiques et des pensions, mais aussi des problèmes de mobilité, de sécurité, de « vivre-ensemble » ? Moins d’un an après les attentats, ont-ils intégré le fait que ce pays est en grave malaise ? En profond mal-être ? Le Royaume est inhibé. L’Etat est devenu administré plutôt que guidé. Depuis longtemps, la démocratie représentative a été capturée par une particratie. Mais c’est peut-être plus grave : cette dernière est remplacée par une opaque technocratie au contrôle démocratique imprécis.

Au lieu de prendre le recul de la réflexion et le grand angle du temps, notre pays trouve, de manière introvertie, son occupation dans l’immédiateté. Tout se passe comme si le mouvement se substituait à la pensée stratégique et comme si l’addition des fluences politiques quotidiennes emplissait le vide de l’expression étatique. Que ce soit dans le domaine politique ou syndical, tout le monde veut exister mais sans contribuer à une œuvre commune. Pour peu, on ferait un parallèle avec les égarements de la quatrième république française qui fut balayée par de Gaulle.

Mais, en vérité, ce ne sont pas, en tant que telles, les révélations de rémunérations occultes de mandataires qui me préoccupent. Officiant dans les secteurs publics, privés et académiques, je sais, comme de nombreux responsables de ces institutions, que derrière des défraiements, il y a très souvent des années de dur labeur, d’études et de renoncement. Je réfute les fluences populistes qui, au motif d’une légitime inquiétude devant la mondialisation et d’une économie qui ne trouve pas ses bases stabilisées, rejette des « élites » dont on ne peut que reprocher la difficulté à trouver des solutions plutôt que de s’être structurées. Je ne serai donc pas de ceux qui blâment le secteur public alors que les égarements bancaires des années 2006-8 ont failli faire imploser le système monétaire

Ce qui me préoccupe, c’est que ces scandales révèlent les côtés sombres de la Belgique, cette couche obscure du Royaume du siècle passé qu’on ne peut plus assimiler aux murs mitoyens de la concertation sociale. Il y a des circuits d’économies qui plaident pour la transparence tout en se l’empêchant.

Ce qui importe désormais, c’est d’avoir un agencement politique qui promeuve la cohésion sociale et l’espérance dans un monde où les bouleversements sont trop nombreux pour pouvoir être compris et intégrés par une population inquiète et désemparée. Quelles que soient leurs formulations, les modèles préconisés par les tribuns de l’extrême ne sont, à mon intuition, que d’éphémères et destructrices expressions médiatiques. La Belgique n’a que faire des vendeurs de grands soirs et autres locutions stériles d’isolationnisme économique. Le pays est exténué par une gestion politique qui soustrait les énergies plutôt qu’elle ne les multiplie. Notre pays a besoin de concentration, de concertation, d’alignement et de promotion de valeurs vertueuses qu’on pourrait englober dans un vocable de patriotisme. Il faut que la critique soit orientée vers une confiance nationale. Les hommes de caractère sont rares. Plus nombreux sont ceux qui cèdent à la prudence, à l’esquive ou à l’abstention.  Plus que tout, il faut des hommes jeunes, engagés et à la rigueur morale et intellectuelle irréprochable. Il faut des hommes qui expliquent la complexité du monde, la signification des enjeux sociétaux et les valeurs du contrat social et sociétal.

Posté le 8 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

In memoriam, André Farber

Il y a quelques jours, un des plus grands professeurs de finance de Belgique, André Farber, s’est éteint. Cet homme, d’une bienveillance et d’un humanisme sans égal, a formé des milliers d’étudiants de l’Ecole de Commerce Solvay à la finance d’entreprise. Tous se rappellent le don qu’il avait de déployer l’intuition des étudiants. Pour lui, la finance n’était pas une matière, mais une curiosité et une découverte. Sa curiosité insatiable s’inscrivait dans l’esprit pionnier des soixante-huitards de l’ULB. Pipe à la main et nœud papillon coloré, André Farber avait gardé le sourire malicieux de cette bande de jeunes chercheurs américains qui, dans les années septante, révolutionnèrent la finance moderne. Nombre de ses amis obtinrent les plus hautes distinctions académiques, dont des prix Nobel. Il était de leur niveau, avec une touche de simplicité et d’humour incontestable. André Farber avait choisi de rester en Belgique mais un réseau gigantesque était, à tout instant, à sa portée. Il choisit plutôt d’être un émissaire, un avant-poste, de la finance moderne. Il fut mon directeur de mémoire, en 1984, et de thèse de doctorat, en 2000. C’est grâce à ses lettres de recommandations que je puis étudier aux Etats-Unis. Homme d’une amitié infaillible, il m’a conduit à devenir professeur car il avait le souhait de transmettre le relais, avec la conviction que le savoir s’enrichissait. Son décès est un javelot planté dans le cœur d’une Ecole et d’une université. Il vibrera jusqu’au dernier souffle de ses derniers étudiants. Mais, aujourd’hui, une certaine Ecole de Commerce s’est envolée. Celle des années quatre-vingts et de mes vingt ans. Celle de l’élégance du savoir, surtout.

Posté le 5 mars 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Taux d’intérêt : si l’Eglise avait eu raison ?

La position de l’Eglise catholique par rapport a taux d’intérêt a été dictée par des contingences économiques. Mais à l’heure où les gigantesques créations monétaires et les taux d’intérêt bas, voire négatifs, n’arrivent plus à extraire l’économie de sa torpeur, je me demande si, de loin en loin, le précepte scholastique ne revêt pas une certaine validité.

La position dogmatique défendue, des siècles durant, par le magistère de l’Eglise s’est exprimée contre le prêt à intérêt, c'est-à-dire l'enrichissement au fil du temps : nul n’est maître du temps, excepté Dieu. Or, c'est précisément le rapport à la monnaie, donc au temps qui discrimine les modèles économiques. Le temps, c’est de la monnaie, et l’intérêt n’est rien d’autre que le fruit du temps appliqué à la monnaie.

Alors que la religion catholique formule un précepte vital de confiance et d’épanouissement tant elle intériorise, au sein de chaque homme, la guidance du Bien, le corps ecclésiastique n’a jamais montré beaucoup de bienveillance par rapport à la monnaie car ce dernier est source de tentation et un obstacle à l’entrée dans le royaume de Dieu. L’évangile de Luc avance que « les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille… faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très Haut ». La position de l’Eglise catholique par rapport au commerce et au profit se retrouve dans le « Homo mercator vix aut numquam potest Deo placere » : le commerçant peut agir sans pécher, mais il ne peut pas être agréable à Dieu.

L’Eglise catholique s’est toujours méfiée du caractère impersonnel des relations mercantiles qui soustraient l’homme à l’influence religieuse. Thomas d’Aquin qualifiait de turpitudo – honte - la recherche du profit et se refusait à lui accorder une valeur éthique positive. Pour ce philosophe scholastique, ce n'est que naturali ratione – c’est-à-dire parce que la Nature l’y oblige - que le travail est nécessaire à la subsistance de l'homme.

La religion catholique est intimement fondée sur l’ordonnancement du temps : la résurrection et l’éternité, sur lesquels repose la trame biblique, ramènent à des vecteurs de temps. Un des messages de la Bible est l’offre du temps, faite par Dieu aux hommes. En même temps, le temps est divin car l’infini passé et à venir est, par essence, inimaginable (c’est-à-dire qu’il est impossible à conceptualiser, ne fut-ce que dans son infinitude) pour l’homme. Le temps chrétien est linéaire : il est borné par la Création et l'Apocalypse. La linéarité du temps catholique est frappante quand on consulte les conclusions du Concile de Nicée de 325 : « Pour ceux qui disent : "Il fut un temps où il n'était pas" et "Avant de naître, il n'était pas" et "Il a été créé du néant", ou qui déclarent que le Fils de Dieu est d'une autre substance ou d'une autre essence, ou qu'il est soumis au changement ou à l'altération, l'Église catholique et apostolique les déclare anathème ».

Tout ceci a conduit à réfuter le prêt à intérêt, très éloigné de la charité. Pendant très longtemps, l’Eglise considéra que l’intérêt était le profit extorqué de la monnaie prêté : un « vol du temps » alors que le temps n’appartient qu’à Dieu. Dans les évangiles, Jésus range la monnaie parmi les puissances qui asservissent l’homme. Un nom démoniaque est donné dans l’évangile de Matthieu à la monnaie : Mammon. Jésus avance que « Nul ne peut servir deux maîtres... Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Matthieu 6, 24).

Aujourd’hui des taux d’intérêt nuls s’assimilent à un temps gratuit. C’est même pire : les prix augmentent plus vite que le niveau des taux d’intérêt, conduisant à un reflux temporel du pouvoir d’achat. Ce dernier baisse avec le futur. Tout se passe comme si le produit du vol du temps était restitué.

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