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Posté le 18 août 2017 par Bcolmant

Des réseaux sociaux au malaise sociétal ?

OrwellLe troisième millénaire s’ouvre sur une ère de progrès inimaginable qui apporte à l’homme les plus grands espoirs dans tous les domaines, à commencer par la médecine qui va augmenter le bonheur et l’espérance de vie. Certains avancent même que l’immortalité, donc Dieu, est à portée de main. On n’arrive d’ailleurs pas à circonscrire les changements sociétaux tant leur rapidité et leur amplitude sont titanesques. Deux phénomènes, d’une envergure inconnue à l’aune de l’humanité, se conjuguent. Il s’agit, d’une part, de la mondialisation physique, portant sur la mobilité des hommes, des biens et des services et, d’autre part, de la numérisation, fondée sur l’interconnexion des humains et des systèmes digitaux qui enrobent leurs activités. Les gains de productivité sont aspirés ou refoulés en fonction des zones géographiques sur lesquels le progrès économique – et donc l’enrichissement – se greffe fugacement. Le capital est d’autant plus fluide que le travail est déterritorialisé.

Pourtant, les pulsations du monde en deviennent tellement imprévisibles que la sphère civile est affolée et atomisée par cette mondialisation qui s’accompagne d’une déliquescence des pouvoirs publics. L’autorité étatique est toujours délimitée par des frontières physiques tandis que les flux d’informations et de capitaux sont animés par des multinationales qui créent, autour du globe terrestre, une exosphère de commerce qu’on appelle désormais – pour lui donner une version de pureté biblique – le cloud.

Devant l’immersion dans le monde des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et autres plateformes commerciales en ligne, nombreux sont ceux qui se réfèrent aux affres de l’univers orwellien de « 1984 ». Dans ce dernier, le monde est divisé en blocs totalitaires. Un fonctionnaire du Ministère de la Vérité, Wilson, réfute l’effacement du passé et l’instantanéité de l’histoire. Le héros est torturé avant de concéder sa conscience au Parti qui veut éliminer sa « nature humaine ». Au terme d’un ultime reniement, ce personnage central s’abandonne à ce qu’il qualifie de victoire personnelle. Il aime « Big Brother » qui encourage l’expression démente et fanatique de la haine, pendant deux minutes par jour, contre l’ennemi démoniaque inventé du Parti, Emmanuel Goldstein. Pour lui, la lutte intérieure est terminée. L’histoire ne le dit pas, mais il finira probablement exécuté d’une balle dans la nuque.

Ce roman fut publié en 1950. Faut-il en tirer un parallèle ? Je ne sais pas car nous traversons une phase de progrès fulgurant qui démultiplie la connaissance humaine et propulse la recherche. Mais si c’est le cas, en quelle année sommes-nous ? En 1860, année probable durant laquelle Jules Verne écrivit « Paris au 20e siècle », roman d’anticipation dont la publication fut refusée au motif que personne ne croirait à la prophétie que les sciences humaines seraient anéanties par les sciences exactes ? Est-ce déjà 1984 avec « Big Data » qui remplace « Big Brother » au travers des smartphones qui sont nos meilleurs espions ? Bientôt en 1935 avec des centaines de milliers de soldats enfermés dans leur uniforme à Nuremberg ? Ou vraiment en 2017 avec deux milliards d’amis ectoplasmiques paramétrés par Facebook, LinkedIn et Twitter dans la séduction hédoniste d’un abandon doux et consenti puisque la liaison numérique devient addictive ?

Dans cette coexistence du progrès et de la barbarie, le monde a donc peut-être engendré son « Big Brother » tant aimé : 100 milliards de requêtes Google par mois pour 7,5 milliards d’individus.  Mais alors qui est Emmanuel Goldstein, la victime expiatoire dont l’image ne précède aucune réalité ? Peut-être soi-même ou tout autre humain qu’on envie dans un monde hyper-mercantile. Emmanuel Goldstein serait Emmanuel « Google-stein ». « Big Brother » et son ennemi seraient alors consubstantiels mais antinomiques, comme deux aimants de polarités antagonistes dont on force le rapprochement. Et c’est cela qui est peut-être l’invraisemblable singularité de la révolution des réseaux sociaux : elle est inextricable car elle fusionne les contraires. Le système est notre reflet. Il amplifie nos propres désirs en les rendant inatteignables et insatiables. Chaque jour, ces convoitises sont placées plus haut et plus loin. Elles en sont donc quotidiennement plus inatteignables. Et c’est pour cela que nous pourrions nous haïr. Ce même système crée donc nos propres ennemis éphémères et fugaces, à savoir nos envies, qui sont le revers de ce que nous ne pouvons atteindre. Le système porte en lui sa propre intranquillité, puisqu’il combine tentations et révulsion.

Nous sommes ainsi devenus des paramètres soumis à la mécanique d’algorithmes prédictifs qui nous encerclent. C’est un liquide amniotique dans lequel nous sommes tellement baignés que nous n’arrivons plus à en définir les contours et l’inclusion. Il est individualiste et narcissique. D’ailleurs, même si tous nos faits, gestes et pensées sont mémorisés et paramétrés par des objets électroniques, il ne s’agit plus d’une intrusion dans nos vies privées puisque nous choisissons volontairement l’extrusion de nos personnalités dans ces algorithmes.

Avec bienveillance et confiance, nous adhérons à un modèle où la jouissance immédiate, mais garrotée pour la tenir en haleine, devient la trame du futur. Nos comportements sont reconnus, confortés puis infléchis vers d’autres désirs et achats. C’est un assujettissement sans aucune violence puisque la pensée est douce. Des images entretiennent le consommateur, peu mobilisé au bord de la falaise de ses désirs incessamment rappelés par des sites de vente en ligne dont la formation des prix suit un processus d’enchères ? A nouveau, tout est dans tout : nous alimentons notre propre servage. La combinaison de nos interactions sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherche permettrait de mieux nous connaître…que nous-mêmes. Est-ce plausible ? Un jour, avec l’intelligence artificielle, certainement. D’ailleurs Amazon est parfaitement capable, click par click, millimètre par millimètre, de guider, avec justesse, nos achats.

Est-ce une société utilitariste ? Bien sûr. Il faut, avant tout, être compétent et présent, jeune et versatile, mais surtout individualiste alors que les réseaux donnent l’impression d’appartenir à une collectivité. Que deviendra la monnaie lorsque la seule violence sera celle de la consommation immédiate ? Sera-t-elle renforcée dans son rôle freudien de violence sociale ? La monnaie comme aboutissement de l’oppression digitale ? A moins que ce ne soit l’inverse.

Tout ceci se situe dans un contexte qui renforce un modèle de société. Les individus se conforment collectivement plutôt qu’ils ne se différencient. C’est d’ailleurs un singulier servage que d’alimenter, au travers d’incessantes interactions, l’unicité des pensées qui se renforce au rythme de notre délégation de confiance. Cela va plus loin qu’un contexte consumériste puisqu’on constate une éradication de la vie privée et certains comportements au profit de style de vie normés. D’ailleurs, il devient suspect de s’exclure des réseaux sociaux ! Quelle déviance sentimentale, sexuelle, intellectuelle pourrions-nous devoir cacher dans un monde où l’apparente transparence est bienveillante…alors qu’elle conduit exactement au résultat contraire. Mêmes nos élections deviennent désormais douteuses, non pas tant à cause de fraudes, que par le « soft power » agencé par des entreprises privées qui arrivent à circonscrire et faire infléchir les inclinaisons politiques de personnes inconnues, mais parfaitement paramétrées en fonction de leur activité informatique. L’entreprise Cambridge Analytica, désormais très connue depuis les votes pour Trump et le Brexit, propose ouvertement d’influencer les comportements des électeurs lors des élections ! Sceptique ? Il suffit de consulter leur site web. Nous abandonnons nos idées, nos intranquillités et nos révoltes à des messages informatiques qui alignent, soigneusement et paisiblement, nos pensées. Peut-être que le monde de demain consistera en une dictature mobile de quelques multinationales qui nous conduiront à un capitalisme digital d’une surveillance généralisée au sein de laquelle des normes floues écarteront les comportements asociaux, voire les déviances génétiques ?

Que faire devant ces évolutions que nous n’appréhendons pas bien, alors que l’intelligence artificielle et le transhumanisme, qui est peut-être l’antichambre de l'eugénisme, esquissent de nouveaux futurs qui, un jour, nous feront pénétrer dans le meilleur des mondes de Huxley ? Une fois que l’intelligence artificielle se déploiera de manière presque autonome, que restera-t-il de l’intelligence « naturelle » ? Si c’est encore possible - ce dont je doute -, l’extraction de cette sphère moelleuse des pensées rédigées avant notre éveil de conscience exigera un effort personnel inouï et, sans jeu de mot, surhumain. Peut-être sommes-nous au bord de bouleversements incontrôlés, sauf si l’homme se réfugie dans une noire répétition de scénario qui exprimera son exaspération, mais qui sera peut-être lui-même alimenté par des algorithmes, c’est-à-dire la guerre... qui pourrait elle-même être un subprime digital. Ou, lorsque les désirs inatteignables seront confrontés à la limite de nos moyens et à la confrontation des inégalités, une rancœur mondiale ? Réfuterons-nous ce féodalisme numérique qui nous berce? Au prix d’une salubre et définitive solitude. A moins, bien sûr, que nous décidions, peut-être de manière inconsciente, comme Winston, le héros de « 1984 », d’aimer sans réserve « Big Data».

 

 

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