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Posté le 31 octobre 2017 par Bcolmant

Fisher et le mouvement monétaire perpétuel

IrvingfisherIrving Fisher (1867-1947) est un économiste américain auquel l’histoire a réservé un mauvais sort. Il est à la fois l’inventeur de la théorie quantitative de la monnaie et de la plus grande gaffe qu’un économiste ait pu formuler. En effet, peu de jours avant le crash de 1929, il postulait que « le prix des actions a atteint ce qui apparaît être un haut plateau permanent ». Il réitéra ses convictions le jour du krach en affirmant que la bourse ne tremblait qu'à cause de la folie de quelques-uns.

Il fut d’ailleurs la première victime de ses manques d’intuition puisqu’il en perdit sa fortune. Mais pourquoi Fisher, un des meilleurs économistes de tous les temps, commit-il une telle erreur de jugement ? C’est simple : il croyait que l’économie américaine continuerait à croître grâce à la prohibition et que cette dernière augmenterait la productivité. Malheureusement, en se référant à la prohibition, ce fut lui qui but la tasse.

Mais, au-delà de cette anecdote, Fisher formula les bases de la théorie monétaire grâce à une équation qui porte son nom. Cette dernière établit une causalité entre les variations de la quantité de monnaie en circulation et les variations du niveau général des prix. De manière simplifiée, il écrit que toute variation de la quantité de monnaie en circulation dans l'économie implique une variation proportionnelle du niveau général des prix. Exemple : si les autorités monétaires décident d'augmenter la masse monétaire de 10 %, alors les prix augmenteront automatiquement de 10 %.

Dans un remarquable petit opuscule (introuvable et publié en français en 1927 et intitule « L’illusion de la monnaie stable »), Fisher explique les prémisses de son équation. Selon l’économiste, il existe une myopie monétaire. Cette dernière consiste à ne pas comprendre que ce ne sont pas les marchandises qui changent de valeur (car leurs flux sont relativement stables), mais leur expression en unité de monnaie.

Fisher prend un exemple très simple : il explique que lorsqu’on parle de la « cherté de la vie », ce n’est pas dû à une montée simultanée de la valeur des marchandises, mais au fait que l’étalon monétaire (c’est-à-dire la devise) change de valeur. Ce raisonnement conduit à ce que si les gouvernements augmentent la quantité de monnaie, cela se traduit immanquablement par une baisse de la valeur de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation.

Ces théories seront d’ailleurs relayées par Friedman, quelques décennies plus tard. Dans la théorie de ce dernier, une création monétaire excessive peut entraîner une relance ponctuelle de l’activité, mais à très court terme seulement, car l’inflation réduit rapidement le pouvoir d’achat de la monnaie. A long terme, la masse monétaire n’exerce un effet que sur les prix, et une création monétaire supérieure à la croissance de la production ne pourrait être qu’inflationniste. L’économiste français Jacques Rueff (1896-1978) assimilait les plans de relance monétaire à «des plans d'irrigation pendant le déluge».

Deux phrases résument le bon sens du texte de Fisher : «  L’inflation se produit en général lorsque les gouvernements se trouvent en situation financière précaire, spécialement en temps de guerre ou après une guerre » et « Prêtez à l’Oncle Sam (les Etats-Unis).Achetez des bons de la Liberté (obligations émises par le gouvernement américain au moment de la première guerre mondiale). Si vous n’avez plus d’argent, allez en emprunter à votre banque. Si elle vous demande des garanties, promettez-lui de lui remettre les bons que vous aurez achetés grâce à cet emprunt. C’est le mouvement perpétuel ». Ne retrouve-t-on pas dans ces quelques phrases un arrière-goût des plans de relance monétaire actuellement mis en œuvre…. ?

Si Fisher s’était fourvoyé sur l’amplitude du krach de 1929, il n’en réfléchit pas moins aux manières de traiter les déflations. Après le krach de 1929, il devint un des promoteurs de l’intervention de l’Etat pour contrer le cycle infernal de la déflation. Son ouvrage, « The debt-deflation theory of great depression », publiée en 1933, entretient d’ailleurs quelque résonnance avec la crise actuelle. Selon cette théorie, un mécanisme de déflation par la dette (qu’on qualifie parfois de déflation de bilan) peut aggraver la dépression : après une crise financière, les agents économiques fortement endettés vendent des actifs financiers pour rembourser leurs dettes

Mais ces ventes font baisser les prix, ce qui accroît finalement la valeur réelle de la dette et nécessite donc de nouvelles ventes d'actifs. Pour Fisher, les grandes dépressions résultent en premier lieu du surendettement associé aux périodes de boom économique consécutives à des innovations majeures et où les anticipations de profit sont très élevées. Dans ces circonstances, l’Etat doit intervenir pour arrêter la spirale déflationniste. C’est exactement la situation à laquelle on assiste.

Il attira l’attention sur les dangers de l’étalon-or. En effet, selon Fisher, si les devises restent dans un rapport fixe avec l’or, alors la création de monnaie est liée à la quantité d’or extraite et donc aux nouveaux gisements et mines, ce qui est insensé. Si, par contre, les monnaies ne sont pas dans un taux fixe par rapport à l’or, alors l’étalon-or perd toute pertinence. Malgré ces obstacles, Fisher n’arrive pas à sortir de la conviction de l’étalon-or. Il n’imagine pas la variabilité des monnaies. Il aura laissé une belle équation, mais il aura sans doute été un économiste inabouti.

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