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octobre 2017

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 16 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un certain Etat-Providence est révolu...

ViewLa notion d’Etat-providence relève de deux acceptions, à savoir l’Etat-providence bismarckien, fondé en Allemagne par les lois de 1880, et l’Etat-providence beveridgien (ou welfare state), du nom de son inventeur, l’économiste anglais travailliste William Beveridge (1879-1963). L’Etat-providence bismarckien est fondé sur le mécanisme des assurances sociales, dans lequel les prestations sont la contrepartie de cotisations, tandis que l’Etat-providence beveridgien, financé par l’impôt, fournit des prestations uniformes à tous les acteurs de la société.


L’Etat-providence belge résulte d’une juxtaposition de ces deux catégories. L’Etat-providence belge est une architecture sociale qui constitue l’essence du modèle belge fondé sur la solidarité fiscale et parafiscale, elles-mêmes respectivement fondées sur la capacité contributive des citoyens et une association de leurs revenus professionnels à un mécanisme assurantiel.


Mais si ce modèle était robuste dans une économie prospère, caractérisée par une amplification de la démographie et une hausse des gains de productivité, ses limites furent atteintes dans les années septante, une décennie maudite altérée par deux chocs pétroliers et des désordres monétaires. L’économie abandonnait l’industrie pour entrer dans le secteur tertiaire et l’Etat combla ce choc d’emploi par une politique de transferts sociaux qui embrasèrent la dette publique jusqu’à ce qu’elle dépasse 130 % du PIB au début des années nonante. Bien que ce pourcentage reflua, nous avons commencé à endetter collectivement nos pays pour adoucir la transition vers l’économie des services, très différente du contexte industriel. Nous espérions que la démographie et la productivité futures nous extirperaient sans douleur d’une dette publique qui enflait.


Malheureusement, cet espoir de l’Etat-providence qui se rembourse tout seul aurait exigé une économie géographiquement statique. La formulation actuelle de l’Etat-providence nous a piégés dans une dette publique qui a consisté à anticiper la consommation sur la production. Nous n’avons donc pas redistribué la croissance, mais emprunté celle des générations suivantes qui refuseront bien sûr d’honorer ces dettes. L’erreur, c’est de n’avoir pas compris qu’il aurait fallu rembourser cette dette publique lorsque la conjoncture était favorable. De surcroît, c’était sans compter la mondialisation qui déplace le progrès et la croissance au gré de l’ouverture des peuples et des marchés. Aujourd’hui, nous entamons une nouvelle transition qui est celle de l’inventivité technologique.


La Belgique devra donc accepter l’inflexion de son modèle social car l’importance de la dette publique l’a sabordé. Le pays entame un combat intime : celui qui l’oppose à lui-même. D’ailleurs, il oscille en permanence entre deux espaces-temps : il s’impose un modèle social industriel, inventé dans les années soixante, alors que 70 % du PIB provient désormais du secteur des services. Et c’est cela, sans doute, le chromosome faible de la Belgique : le flottement permanent entre deux modèles, le passager clandestin de tous les courants. Ni dehors, ni dedans. Certains appellent cela du pragmatisme ou un relent de lutte des classes. D’autres le qualifient de pusillanimité.


Mais nous faisons peut-être face à une autre ambiguïté. En effet, si la croissance a été alimentée par l’endettement privé et public, est-il possible d’en espérer le retour sans endettement croissant ? En d’autres termes, est-il cohérent de vouloir désendetter nos économies et de promouvoir simultanément la croissance ? Probablement pas, car un autre phénomène se greffe sur cette ambivalence, à savoir que l’inflation est insuffisante. Or, l’inflation est justement un moyen sournois de réduire le pouvoir d’achat de la monnaie et donc d’alléger le poids des dettes. A mon intuition, il n’est donc pas possible de souhaiter le retour d’une croissance économique (traditionnellement alimentée par l’endettement) et de vouloir réduire l’endettement de nos communautés alors que l’inflation est basse. Cette situation est, en effet, de nature déflationniste. Or la déflation est le pire piège de l’économie.

Comment s’extraire de cette situation ? Il n’y a pas de solution parfaite car chaque piste emprunte une certaine orientation politique. Certains préconisent la rigueur budgétaire et donc la réduction des dépenses publiques et le démantèlement de l’Etat-providence. Est-ce envisageable ? Je ne le crois pas : nous faisons face à la dette cachée des pensions, pour lesquelles aucune réserve n’est constituée en Belgique alors que l’espérance de vie augmente et que la natalité est insuffisante. D’autres appellent le retour de l’inflation pour stimuler la croissance. Mais cette piste est contraire aux orientations de la Banque centrale européenne (BCE), gardienne de l’euro, qui se veut impitoyable si l’inflation venait à dépasser 2 %. De manière intermédiaire, on peut imaginer une économie vieillissante et désinfatuée qui empile des dettes publiques transformées en offre de monnaie par la BCE. C’est l’approche adoptée temporairement par cette institution qui solde l’accroissement de dettes publiques entraîné par la crise de 2008. Elle devrait normalement susciter une reprise de l’inflation, mais cette dernière est malheureusement contrariée par le vieillissement de la population.

On le voit : tout est dans tout.


Mais il faut tirer une leçon de ce constat : nous avons fait preuve d’une terrifiante myopie en croyant qu’on pourrait impunément emprunter le bien-être économique futur sans prendre en considération les mutations économiques et l’inversion des courbes démographiques. Cette situation va d’ailleurs s’aggraver avec la digitalisation de l’économie. Le temps d’une profonde remise en question est venu. Elle devra nécessairement passer par l’établissement d’une vision réaliste à long terme de notre avenir économique et du rôle que l’Etat sera amené à y jouer. Une telle démarche nous semble indispensable. Si une telle réflexion n’est pas engagée, il en résultera une économie de terre brûlée et un tollé générationnel. Vers quoi cette réflexion devrait-elle alors conduire ? Vers une solidarité fiscale et sociale harmonieuse, à la hauteur de ce qui fut bâti après la Seconde Guerre mondiale.

 

Posté le 15 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le remboursement des rentes glorieuses.

Sans-titreIl y a des livres qui doivent être relus. C’est le cas des ‘Trente glorieuses’ de Jean Fourastié, écrit en 1979. Ce démographe français, né au début du vingtième siècle et disparu en 1990, avait pressenti la singularité de la croissante qui suivit la seconde guerre mondiale. Mieux, il avait appréhendé ce qui mènerait, quatre décennies plus tard, à la crise du crédit.

Fourastié avait compris que les deux chocs pétroliers (1974 et 1978) étaient plus profonds qu’une crise du pétrole. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des années d’après-guerre caractérisées par la croissance et la redistribution sociale. Soudainement, ces trente années glorieuses (1944-1974) n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer. Les années suivantes seraient odieuses. Fourastié qualifia cette mutation de révolution silencieuse.

Suite aux chocs pétroliers et à une timide ouverture des frontières économiques, l’Europe dut réaliser que sa croissance n’était pas acquise. Elle comprit que la reprise d’après-guerre avait été un effet d’aubaine. Les effets du plan Marshall et de la reconstruction occidentale se dissipaient. Pendant trente ans, la croissance avait été fondée sur la reconstruction industrielle et le financement américain.

La fin des trente glorieuses fut aussi déclenchée par l’abandon, en 1971, du système monétaire de l’étalon-or, consacré par les accords de Bretton Woods de 1944. A partir du moment où les devises furent découplées de l’étalon-or, les Etats purent augmenter sans vergogne la masse monétaire. Nos gouvernements commencèrent une terrifiante politique de transferts sociaux et d’embauches publiques pour camoufler la perte des colonies et la désuétude de nos industries. Le modèle changeait mais personne ne voulu y être confronté.

Le choc de modèle fut d’ailleurs incompréhensible pour les théoriciens habitués à des agrégats stables. Ces observateurs furent confrontés à un phénomène mal défini : la stagflation, c’est-à-dire les feux de l’inflation conjugués à un gel de l’emploi. Tous se référaient au modèle keynésien qui recommande à l’Etat de creuser son déficit budgétaire pour relancer la demande. C’est, du reste, la politique aveugle qui fut suivie en Belgique. Mais il y avait une confusion : la politique keynésienne ne fonctionne que dans les creux conjoncturels, pas pour les mutations de modèle. L’Etat fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10 % du PNB au début des années quatre-vingt. La réponse fut pire que les maux : une aggravation de l’inflation et du chômage.

Mais ce n’est pas tout. Au fur et à mesure que l’autonomie européenne s’affirmait (et conduirait à la monnaie unique), deux modèles commençaient à s’opposer : le capitalisme anglo-saxon, fondé sur l’actionnariat, et l’économie partenariale, qualifiée de modèle latin ou rhénan. La parenthèse enchantée des années 70, où tout semblait possible, s’était refermée, mais personne ne s’en rendit compte.

Fourastié n’avait bien sûr pas tout prévu. Comme de nombreux économises, il fut entraîné dans une théorie du déclinisme et de la décadence, qui consiste à avancer que le progrès a atteint son point ultime et que l’accablement final est la seule issue logique. Fourastié réglait d’ailleurs peut-être ses comptes avec Mai 68. Il était dans une logique industrielle, n’ayant pas clairement perçu le basculement vers la société tertiaire des services et le progrès associé aux technologies de l’information. Mais l’économiste avait identifié des phénomènes de fond, tels la raréfaction des sources énergétiques et le développement des pays en développement.

Ces deux facteurs n’étaient, à l’époque, pas nouveaux. Mais Fourastié prit la conscience d’une pulsation révolue de l’économie. Il postula, par exemple, le démarrage d’une bulle de crédit, déclenchée par un fol endettement des Etats. Fourastié avait prévu la baisse obligée du pouvoir d’achat. Il attendait l’inflation, comme seul manière de régler les problèmes monétaires. Il qualifiait de « tare » du système monétaire le fait que les devises soient à la fois des instruments d’échanges commerciaux et des instruments de crédit. Il avertit des dangers d’un confort industriel occidental : coûts salariaux trop élevés, productivité insuffisante, commerce extérieur fragile, sous-estimation dans le changement des rapports de force internationaux, etc. D’autres interviendront dans ce sens, comme Peyrefitte, avec son fameux « mal français ».

Mais, chez Fourastié, il y a autre chose, qui dépasse le cadre de l’économie. L’homme s’intéresse au bonheur. Et il comprend l’inaboutissement de la recherche de l’apaisement spirituel par la logique d’accumulation. Il suppute la nécessité d’autres modes de conduite. Pas d’autres valeurs spirituelles, mais plutôt d’autres disciplines, fondées sur le partage. Cette attitude est sans doute fondée sur le pressentiment d’une exploitation outrancière des hommes et des ressources de la nature.

Le démographe français oppose l’acquis matériel des trente glorieuses aux pertes de repères dignes d’une destinée tragique de l’homme. Mais cette conclusion laisse perplexe. Les trente glorieuses ne furent sans doute qu’une parenthèse dans une économie de marché. La croissance d’après-guerre n’a donc sans doute pas existé que par sa relativité dans le temps et dans l’espace. Elle fut prise comme modèle par des idéologies devenues désuètes.

Le cycle des trente glorieuses aura signé la fin des années complaisantes. Les rentes sont épuisées. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, les Etats ont recapturé la création monétaire pour alléger leur endettement public. Fourastié l’avait prévu.

Posté le 14 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Comment solder 50 ans de dettes publiques ?

UntitledEn France, la dette publique atteint désormais 100 % du PIB, tandis que ce pourcentage est largement dépassé en Belgique et en Italie. Nous nous convainquons que cette situation est temporaire. C’est malheureusement incorrect : les racines de la crise de la dette sont très anciennes. Son origine se situe probablement dans les années septante avec la croissance accélérée des dettes publiques découlant de la fin de la stabilité monétaire d’après-guerre (cristallisée dans les accords de Bretton Woods qui prévalurent entre 1944 et 1971 avec un étalon-or) et de deux chocs pétroliers (1973 et 1979). Ces événements se conjuguèrent à une mutation profonde de l’économie : le monde occidental glissait d’un contexte industriel et manufacturier à une économie de services. La plupart des économistes et responsables politiques, conditionnés par une croissance continue et une démographie positive, confondirent cette mutation structurelle avec un trou d’air conjoncturel. C’est pour ces raisons que l’endettement public prit son envol au motif qu’il serait aisément remboursé par une prospérité rapidement retrouvée. Malheureusement, l’endettement public se transforma en une terrifiante inflation suivie de dévaluations en cascade dans une Europe qui tentait d’harmoniser ses cours de change. Dès ces années, l’Etat-providence deviendrait financé par la dette, c’est-à-dire l’hypothèque du futur. La dette publique ne financerait plus des investissements publics, mais des dépenses courantes.

C’est dans ce contexte de chaos monétaire que les années quatre-vingt débutèrent avec une inflexion idéologique. Les deux principaux pays anglo-saxons, à savoir les Etats-Unis et le Royaume-Uni, adoptèrent, sous Reagan et Thatcher, un modèle d’économie de marché qu’on qualifia de « néo-libéral ». Ce modèle fut validé par un fait historique majeur : la désintégration de l’URSS et la disqualification finale du communisme comme contre-modèle au capitalisme. Au cours des années septante, le capital avait été érodé par l’inflation. Il serait désormais protégé par la désinflation. Les banques centrales de ces pays mirent en œuvre une politique de réduction de l’inflation qu’on qualifie aujourd’hui de « grande modération ». Mais l’endettement privé et public continua à croître grâce à la financiarisation de l’économie. Ce développement conduisit incidemment à un changement fondamental (je devrais écrire copernicien) de paradigme politique. En effet, si les années d’après-guerre, centrées sur la reconstruction d’un modèle industriel, avaient conduit à des modèles de solidarité consistant à répartir les fruits d’une croissance avérée, les années suivantes furent singularisées par l’emprunt d’une prospérité future, donc usurpée. Alors que pendant trente ans, l’économie avait trouvé son ancrage dans un travail accompli, la prospérité s’en trouva désormais soustraite aux prochaines générations. La dette publique continua à s’amplifier.

Les années nonante renouèrent avec la prospérité, mais deux phénomènes brouillèrent temporairement la vision politique. Tout d’abord, la mondialisation déclenchée par le changement de régime politique chinois et la désintégration de l’URSS permirent de tirer profit de salaires bas étrangers tout en continuant à garder les privilèges d’un niveau de vie d’Europe continentale qui n’étaient, à ma conviction, pas fondés. Ensuite, la révolution informatique, consacrée par le déploiement d’Internet, et plus tard de la digitalisation et de l’intelligence artificielle, suscita une croissance inattendue des gains de productivité. Dans les années nonante, l’endettement privé et public continua d’enfler. Ce phénomène n’était cependant pas alarmant puisque les besoins de capitaux exigés par la mondialisation étaient très importants.

C’est au terme des années nonante que la réalité de l’endettement devint moins anodin. Il y eut tout d’abord le krach internet qui, avec le recul du temps, s’assimila à une banale contraction boursière et rythmée par l’accession à une phase technologique supérieure. Mais ce krach conduisit les banques centrales à adopter une politique monétaire très complaisante de taux d’intérêt bas. Cette politique monétaire entraîna la formation de bulles, notamment dans le domaine résidentiel américain. Décidées à en éviter l’embrasement, les autorités monétaires augmentèrent précipitamment les taux d’intérêt, ce qui conduisit au krach des subprimes en 2008. Le système bancaire fut alors à la tangente de son implosion. Cette situation fragilisa l’Europe qui avait choisi, moins de dix ans plus tôt, une monnaie unique dans un contexte institutionnel inabouti. La crise de 2008, qui fut essentiellement un problème d’excédent de dettes privées, se transforma en crise souveraine. Après avoir assisté aux risques de désintégration du système bancaire, c’est l’euro qui fut mis en joue par les marchés financiers, dès 2010, d’autant que certains pays méditerranéens n’avaient, à l’évidence, pas la force économique pour supporter un retournement de conjoncture que des dévaluations antérieures avaient permis de déjouer. Mais derrière l’euro, ce sont les dettes publiques qui furent visées par les marchés financiers puisque la dette et la monnaie sont les deux attributs régaliens de l’Etat.

La réponse aux crises de 2008-2010 fut variable selon les géographies. De la crise de 1929, les Etats-Unis avaient retenu, à juste titre, qu’un choc économique exige une politique de déficit budgétaire et une monnaie faible. En 2008-2009, le déficit budgétaire américain atteignit près de 10 % du PIB, soit le pourcentage le plus élevé depuis 1945. Cette politique permit aux Etats-Unis de surmonter la crise et de voir très rapidement ses données économiques se raffermir, à commencer par la décrue du chômage, pour atteindre quasiment le plein emploi aujourd’hui.

En Europe, par contre, le politique économique prit une autre direction. En effet, traumatisées par les relents de l’hyperinflation de 1929 et exaspérées d’avoir dû diluer le Deutsche Mark protestant dans une zone monétaire indisciplinée, les autorités allemandes (avec l’aide servile et félonne des présidents de la Commission qui exigèrent, 25 ans après leur dérive, de revenir aux critères de Maastricht) imposèrent une logique d’austérité. Ce fut, évidemment, une terrifiante erreur historique, pourtant dénoncée par tant d’érudits, qui conduisit la zone euro aux confins de la déflation.

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? L’économie financière se situe aux confins de multiples lignes de brisure. Nous percevons les prémisses d’une révolution technologique (digitalisation, intelligence artificielle, etc.) qui va détruire une grande quantité de travail. De plus, près de septante ans après le baby-boom d’après-guerre, le monde aborde la vague du papy-boom, accentuée par l’augmentation de l’espérance de vie, alors que la croissance économique est faible. La demande d’aide de la part de l’Etat va s’amplifier dans un contexte de paupérisation et de dilution de la classe moyenne. Pour obtenir une esquisse de notre avenir, il suffit de regarder le Midwest américain.

Il reste les dettes existantes et latentes (pensions, soins de santé, etc.) qui atteignent un niveau inconnu en temps de paix. Actuellement, des taux d’intérêt bas, combinés à une immense création monétaire (qui transforme la dette publique en monnaie nouvellement émise) tempèrent la gravité de ce problème. Nous faisons face à une économie surendettée mais désinflatée. Le problème est que, sans inflation ou défaut, l’endettement ne baissera pas. Sa contraction pourrait même contrarier la croissance.

Que va-t-il alors se passer ? C’est simple : il faudra solder l’endettement de l’Etat-providence. Il s’imposera de contenir et refinancer, voire rembourser, près d’un demi-siècle de traites tirées sur le futur. Cela passera par une diminution des avantages sociaux, avec le risque d’accabler des populations qui sont exclues de la mondialisation. Cela passera aussi par une limitation inévitable des pensions, même s’il est presque impossible de travailler lorsqu’on est âgé. Mais cela passera aussi par une répression financière : il faudra, comme au Japon, que l’épargne des particuliers soit canalisée, à un taux d’intérêt très faible, et inférieur à l’inflation, vers le financement de la dette au travers des bilans des banques et compagnies d’assurances. Et pour certains pays méditerranéens, ce sera, un jour, le défaut ou le rééchelonnement de dettes publiques. Nous le savions, mais nous avons été imprévoyants dans le narcissisme de notre bien-être immédiat.

 

Posté le 13 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Economie de marché : après l’état et l’église ?

AquinEn une trentaine d’années, nos communautés se sont profondément transformées. Par choix postulé ou résigné, les réponses collectives sont abandonnées au profit d’une relation individuelle à l’économie. Comme un alliage qui se décompose, l’homogénéité sociale se dérobe progressivement au profit d’une attitude transactionnelle par rapport à la relation de travail. Cette évolution conduit à un rapport plus impersonnel et individualiste à l’économie.

Il ne m’appartient pas d’exprimer un jugement de valeur sur cette évolution : C’est le travail conjoint du politique, du sociologue et du philosophe. Par contre, l’économiste peut en distinguer certaines ascendances.

Il y a, bien sûr, les facteurs circonstanciels qui sous-tendent la diffusion de l’économie de marché : accès à l’information, détente planétaire des flux de commerce, abandon des politiques collectivistes, responsabilisation accrue des agents économiques, etc. Cette évolution relève aussi de l’effacement d’un effet d’optique. Celui-ci avait conduit nos communautés à confondre la croissance d’après-guerre avec une tendance de fond. Or, on le sait aujourd’hui : cette croissance n’était qu’un effet d’aubaine.

Mais, au-delà de ces éléments factuels, il y a un autre facteur, dont je soupçonne qu’il est d’une envergure considérable. C’est la perte des valeurs supérieures qui contraignent la pensée économique. Les sociétés européennes ont abandonné leurs principes organisateurs, fondés sur un monocentrisme (ou un centralisme) hiérarchique, au profit d’une organisation polycentrique.

La gestion de l’économie n’est plus centralisée, elle est disséminée. De déductives, nos communautés sont devenues inductives. Les modèles économiques ne sont plus postulés, ils sont désormais en mutation continue. Cette évolution est perceptible – et ce n’est pas une coïncidence- au sein des deux pôles qui ont régi nos sociétés, à savoir le pouvoir public et le pouvoir religieux. La profondeur de champ est différente, mais la typologie est la même.

La mue des pouvoirs publics est évidente. Il y a quelques décennies, l’Etat s’imprégnait d’une vision communautaire qui fondait un aménagement des richesses nationales. Aujourd’hui, il n’est plus une société naturelle. A l’avenir, son rôle devra relever d’une conception sophiste, c’est-à-dire une alliance constituée pour mettre chacun à l’abri de l’injustice, notamment économique. Il devra granulariser plus efficacement la répartition des revenus vers les plus démunis. Les orientations politiques devront s’adapter à la perte d’homogénéité de la classe moyenne afin de segmenter, de manière plus étendue, les réponses socio-économiques.

Parallèlement aux modifications du rôle de l’Etat, le pouvoir religieux s’est aussi altéré. La sécularisation de nos sociétés a déculpabilisé la notion de profit et d’enrichissement personnel.

D’ailleurs, la position de l‘église catholique, influente dans notre pays, en matière d’économie s’est métamorphosée. La pensée de Thomas d’Aquin (1225-1274), un des théologiens les plus nuancés du Moyen-âge, a perduré jusqu’au milieu du 20ème siècle. Ce penseur postulait l’incompatibilité entre la doctrine catholique et l’intérêt économique. Si elle admettait la nécessité du négoce, sa scolastique réfutait le profit, qui était blâmable, servait la soif du gain et ne connaissait aucune borne.

Sept siècles plus tard, Jean-Paul II assouplit le précepte religieux en reconnaissant, dans le Centesimus Annus de 1991, le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. Pour l’Eglise catholique, quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits.

Trouve-t-on une acceptation plus immédiate du profit dans le dogme protestant, dont les sociétés anglo-saxonnes, dont le modèle économique se diffuse, sont empreintes ? Sans doute, et c’est une explication du développement économique des sociétés réformées. Homme de la Renaissance, Luther, par exemple, ne condamnait pas la vie terrestre au profit de la spiritualité.

Mais, même dans le catéchisme protestant, le profit n’est pas accepté sans normes. Dans son essai « L’Ethique protestante et le capitalisme » de 1904, le sociologue allemand Max Weber avançait que la soif d’acquérir et la recherche du profit de l'argent n'ont en eux-mêmes rien à voir avec le capitalisme. L'avidité d'un gain sans limite n'implique en rien de capitalisme, bien moins encore son esprit. Weber avançait que l'argent, considéré comme une fin en soi, apparaît irrationnel sous le rapport du bonheur de l'individu.

Et finalement, que reste-t-il de tout cela ? C’est, singulièrement, l’encyclique Centesimus Annus qui donne une piste de réflexion. Dans un passage moins cité du texte, l’Eglise souligne que le but de l'entreprise n'est pas uniquement la production du profit, mais aussi une communauté de personnes au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur de la vie économique, mais il n'en est pas le seul. Il faut y ajouter des facteurs humains et moraux. La réponse à l’opposition des collectivistes et individualistes est peut-être dans cette troisième voie, qui postule une intégration du profit dans les équilibres sociaux.

 

Posté le 12 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le magicien de la bourse ?

Fibonacci-spaceOn l’appelait Léonard Guiliemi, Bigolio, ou de Pise. Mais que ce soit de Pise ou d’ailleurs, cet homme était connu sous le nom de Léonard Fibonacci. Il était un philosophe et mathématicien. C’est d’ailleurs, peut-être, celui qui a révolutionné le commerce, puisque c’est le savant qui a introduit les chiffres arabes, ainsi que la numérotation décimale. L’invention était, au début du 13ème siècle, ésotérique. Au reste, elle mettra quelques siècles à s’imposer et à écarter la numérotation romaine, devenue trop lourde.

C’est en 1202 que Fibonacci publie son ouvrage « Liber Abaci » (le livre des calculs), dans lequel il s’essaie à différentes formulations arithmétiques en matière de théorie des chiffres. Mais son apport principal constitue sans conteste le nombre d’or. Fibonacci n’en est pas l’inventeur, mais il a utilisé une formulation originale pour l’exprimer.

L’histoire tient en un problème, très simple. Imaginons un couple de lapins. Après deux mois, ce couple donne naissance, chaque mois, à un autre couple, qui lui-même, après deux mois, donne naissance, chaque mois, à un autre couple de lapins, etc. En supposant que les lapins ne meurent jamais (ce qui permet l’expression d’une suite croissante), combien de lapins y aura-t-il après un an ?

Essayons nous à résoudre l’énigme. Après un mois, il n’y a toujours qu’un couple. Après deux mois, il y a deux couples, à savoir le premier couple et le second, auquel il vient de donner jour. Après trois mois, il y a trois couples, c’est-à-dire les deux couples du mois précédent, plus un nouveau couple auquel le couple originel vient de donner naissance.

L’exercice est un peu fastidieux (nous l’avons péniblement effectué). Après douze mois, le nombre de couples de lapins s’élève à 233. La forme récurrente de la suite est exprimée au moyen d’une séquence 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, 89, 144 et 233... (chaque nombre est la somme de deux précédents). Le nombre d’or est alors à portée de main. Il s’obtient en divisant un nombre de la suite par le précédent. Par exemple, en divisant 233 par 144, on obtient 1,618. Si on effectue le même pour des nombres plus élevés de la suite, on obtient une convergence plus précise vers ce nombre d’or, dont les premières décimales sont 1,6180339…

La magie de ce nombre est incontestable, car il est source d’esthétique. On le note « phi » en hommage au sculpteur grec Phidias qui participa, au 5ème siècle avant Jésus-Christ, à la décoration du Parthénon sur l’Acropole à Athènes. Le moine franciscain Luca Pacioli (1445-1517), l’inventeur de la comptabilité, parla de divine proportion, tandis que Léonard de Vinci le qualifia de section dorée.

On trouve des traces du nombre d’or en Egypte. Le rapport de la hauteur de la pyramide de Khéops et de sa demi-base est égal au nombre d'or. On identifie aussi des formulations du nombre d’or dans la nature (circonvolution en spirale des coquillages) et dans d’autres œuvres humaines.

Dans le domaine boursier, Fibonacci a suscité des vocations. On recense, par exemple, les arcs de Fibonacci (destinés à mesurer les vagues successives d’une correction boursière), les jours des cycles de Fibonacci et les seuils de résistance. Ceux-ci sont calculés comme des cours-limites, chacun dans un rapport de 1,618 avec le précédent. Ainsi, si un seuil de résistance de cours est à 10 €, les suivants seront à 16,18 €, 26,18 € (c’est 16,18 € fois 1,618), etc. La recherche académique n’a jamais dévoilé les arcanes du nombre d’or. Mais fondés ou espérés, les mystères boursiers de Fibonacci resteront un algèbre sympathique.

Posté le 7 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Une courte histoire d'or.

66777468ar648d2Qu’est-ce la monnaie ? C’est, bien sûr, un moyen de transaction et de thésaurisation. C’est donc une manière de déplacer la consommation dans le temps, en l’anticipant par l’emprunt ou la différant par l’épargne.

Mais, avant toute chose, la monnaie, c’est une convention. C’est l’étalon, exprimé par les Etats et validé par les flux de commerce successifs, qui formule un rôle transitif dans les échanges. Dans cette logique, l’argent n’a pas de valeur intrinsèque, mais uniquement conventionnelle, fondée sur la confiance. Quelle confiance ? La confiance que la monnaie gardera sa fonction d’échange, raison pour laquelle on qualifie la monnaie de fiduciaire.

On pourrait même imaginer que la seule validation de la monnaie soit l’acte furtif d’échange de monnaie contre un bien réel. A ce moment, la monnaie quitte son rôle de valeur transitive pour consacrer l’échange. Mais, bien sûr, la monnaie ne disparaît pas après l’échange puisqu’elle est possédée par l’agent qui s’est dépossédé du bien réel. Elle continue, de manière latérale, à porter en elle le questionnement existentiel de sa convertibilité en biens réels.

Certains, dans cette perspective, préconisent un retour à l’étalon-or. Pourtant, c’est une fiction : en effet, à part un système où l’or sert lui-même de monnaie, l’or vaut une certaine quantité de monnaie. Il faudra toujours une monnaie fiduciaire qui corresponde à un certain poids d’or. D’ailleurs, même dans un système d’étalon-or, le rapport de la monnaie par rapport à l’or peut être arbitrairement modifié par des Etats ou les marchés. C’est arrivé d’innombrables fois dans les années vingt et trente et surtout, en 1971, lors de la démonétisation de l’or. Actuellement, l’or est une matière première convertible dont la contre-valeur en monnaie est fixée par les marchés. Et puis, l’or peut aussi être démonétisé. C’est ce que fit Roosevelt, dans les années trente. Le Président américain prohiba sa détention privée, sauf à la convertir dans un rapport qui fut fixé arbitrairement à 20,67 $ par once ou à subir une amende de 10.000 $ ou encore une peine de 10 ans de prison. L’année suivante, les Etats-Unis déprécièrent le dollar par rapport à sa contrevaleur en or. L’opération avait donc eu pour objectif d’éviter que des particuliers américains échappent à la dévaluation du dollar en conservant de l’or.

Posté le 5 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

La crise est bien antérieure à 2008 !

5650385_far-cry-primal-photo_1000x625Dans quelques mois, les librairies vont crouler sous les livres qui commémorent la crise de 2008. Il y aura les témoignages d’acteurs pensionnés, les mea culpa d’économistes fugacement repentis ou sans expérience, les bilans de la régulation, bref ce qui n’intéresse finalement personne.

Cela n’intéresse personne car s’intéresser à la crise de 2008, c’est confondre des causes et des symptômes.

La crise est antérieure à 2008 puisque cette année fut le ressac de la crise boursière des années 1999-2001 qui fut caractérisée par la bulle internet et son explosion suivie d’une politique de taux d’intérêt trop bas. Ces mêmes taux d’intérêt, précipitamment relevés pour éviter une bulle de crédit, la déclenchèrent.

Mais derrière 1999-2001, il y a le choc des années quatre-vingt qui consacra la prédominance des marchés financiers, attributs d’un capitalisme dont la force de rappel, à savoir le communisme, avait été anéantie. Il en résulta une financiarisation totale de l’économie puisque - rappelons-le -, les marchés financiers permettent de négocier aujourd’hui le futur.

Mais derrière les années quatre-vingt, il y eu les années septante et les déchaînements monétaires liés à l’abandon d’un système de cours de change et de taux d’intérêt fixe.

Et demain ?

Il y aura des corrections de marchés parce que des taux d’intérêt en chute depuis 37 ans jusqu’à en devenir négatifs ne peuvent pas stagner indéfiniment. Si les taux remontent sans croissance économique et inflation, c’est-à-dire parce que les primes de risques augmentent, il y aura peut-être des décrochages. Pas des trous d’air, cependant. Les banques centrales y seront attentives. Ceci n'enlève en rien l'intérêt des actions dans la gestion de portefeuille car elles permettent d'épouser le progres et la croissance dans le long terme.

Posté le 4 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Volatilité : ça s’en va et ça revient…

Cloclo-ca-s-en-va-et-ca-revient-fortDepuis que les banques centrales acquièrent des obligations privées et publiques en gage de la monnaie qu’elles impriment, elles soutiennent, par les taux d’intérêt bas qui en découlent, la valeur des actifs, notamment boursiers. Tout se passe comme si la volatilité, qui est inhérente aux marchés boursiers, était absorbée par les banques centrales. Les marchés financiers vendent, sous forme d’une rétribution qui correspond à des valeurs d’actifs élevées, cette volatilité aux banques centrales. Mais ce mouvement va bientôt s’inverser puisque ces mêmes banques centrales commencent à atténuer ou contracter leur soutien monétaire. La volatilité va donc refluer vers les marchés boursiers avec des risques de variations de cours...que les banques centrales vont néanmoins tenter de tempérer.

Posté le 3 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Une reprise économique à deux vitesses

06_Mehari_650Les taux de croissance de l’économie se rétablissent incontestablement. En Belgique, la croissance sera sans doute de 1,8 % en 2017. Mais cette reprise est-elle égalitaire ? Non. Le travail est précarisé notamment sous l’influence de la concurrence internationale et de la révolution digitale, couplées au vieillissement de la population. L’épargne non risquée est, quant à elle, rognée par l’inflation. Par contre, le capital à risque et l’immobilier ont vu leurs valeurs se démultiplier. C’est l’ambiguïté de la situation contemporaine : l’inflation courante (de consommation) est trop basse mais trop haute pour une épargne dont la rémunération est réprimée financièrement tandis que l’inflation des actifs se déploie sous l’effet des taux d’intérêt bas. L'inégalité n'est donc pas liée aux facteurs de production. Elle est entraînée en grande partie par la politique monétaire.

Posté le 1 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

La patate chaude de la dette...

Patate-sur-le-feuDans les années septante, plusieurs phénomènes se conjuguèrent pour embrasser l’inflation : abandon des parités fixes et de l’étalon-or décidés en 1944, chocs pétroliers, réponses keynésiennes à des modifications structurelles de l’économie manufacturière et élévation stratosphérique de l’endettement public, lui-même suivi par des rafales de dévaluations. Cette vague d’inflatrion éreinta le capital tandis que le travail était vaguement protégé par l’indexation des salaires.
Dans les années quatre-vingt, les choses changèrent avec des politiques monétaires restrictives. Il s’en suivi ce qu’on qualifie de « grande modération », c’est-à-dire le choix politique de désinflater l’économie.
Mais une économie croît difficilement sans inflation. C’est donc l’endettement qui prit le relais jusqu’à engorger les bilans privés et publics.
Et aujourd’hui, on fait face à une économie surendettée mais désinflatée. De nombreux économistes sonnent l’alarme de cette situation de surendettement. Mais le problème est que sans inflation ou défaut, l’endettement ne baissera pas. Sa contraction pourrait même contrarier la croissance.
On en arrive donc à une contradiction par rapport aux missions des banques centrales : il faudrait de l’inflation pour éroder le surendettement, sachant que l’endettement, comme une patate chaude, ne disparaît pas : il se transmet. Les banques centrales, qui protègent le capital veulent l’inverse.
Ce sera, à mon avis, le défaut qui soldera les dettes publiques excessives.

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