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octobre 2017

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 31 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Fisher et le mouvement monétaire perpétuel

IrvingfisherIrving Fisher (1867-1947) est un économiste américain auquel l’histoire a réservé un mauvais sort. Il est à la fois l’inventeur de la théorie quantitative de la monnaie et de la plus grande gaffe qu’un économiste ait pu formuler. En effet, peu de jours avant le crash de 1929, il postulait que « le prix des actions a atteint ce qui apparaît être un haut plateau permanent ». Il réitéra ses convictions le jour du krach en affirmant que la bourse ne tremblait qu'à cause de la folie de quelques-uns.

Il fut d’ailleurs la première victime de ses manques d’intuition puisqu’il en perdit sa fortune. Mais pourquoi Fisher, un des meilleurs économistes de tous les temps, commit-il une telle erreur de jugement ? C’est simple : il croyait que l’économie américaine continuerait à croître grâce à la prohibition et que cette dernière augmenterait la productivité. Malheureusement, en se référant à la prohibition, ce fut lui qui but la tasse.

Mais, au-delà de cette anecdote, Fisher formula les bases de la théorie monétaire grâce à une équation qui porte son nom. Cette dernière établit une causalité entre les variations de la quantité de monnaie en circulation et les variations du niveau général des prix. De manière simplifiée, il écrit que toute variation de la quantité de monnaie en circulation dans l'économie implique une variation proportionnelle du niveau général des prix. Exemple : si les autorités monétaires décident d'augmenter la masse monétaire de 10 %, alors les prix augmenteront automatiquement de 10 %.

Dans un remarquable petit opuscule (introuvable et publié en français en 1927 et intitule « L’illusion de la monnaie stable »), Fisher explique les prémisses de son équation. Selon l’économiste, il existe une myopie monétaire. Cette dernière consiste à ne pas comprendre que ce ne sont pas les marchandises qui changent de valeur (car leurs flux sont relativement stables), mais leur expression en unité de monnaie.

Fisher prend un exemple très simple : il explique que lorsqu’on parle de la « cherté de la vie », ce n’est pas dû à une montée simultanée de la valeur des marchandises, mais au fait que l’étalon monétaire (c’est-à-dire la devise) change de valeur. Ce raisonnement conduit à ce que si les gouvernements augmentent la quantité de monnaie, cela se traduit immanquablement par une baisse de la valeur de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation.

Ces théories seront d’ailleurs relayées par Friedman, quelques décennies plus tard. Dans la théorie de ce dernier, une création monétaire excessive peut entraîner une relance ponctuelle de l’activité, mais à très court terme seulement, car l’inflation réduit rapidement le pouvoir d’achat de la monnaie. A long terme, la masse monétaire n’exerce un effet que sur les prix, et une création monétaire supérieure à la croissance de la production ne pourrait être qu’inflationniste. L’économiste français Jacques Rueff (1896-1978) assimilait les plans de relance monétaire à «des plans d'irrigation pendant le déluge».

Deux phrases résument le bon sens du texte de Fisher : «  L’inflation se produit en général lorsque les gouvernements se trouvent en situation financière précaire, spécialement en temps de guerre ou après une guerre » et « Prêtez à l’Oncle Sam (les Etats-Unis).Achetez des bons de la Liberté (obligations émises par le gouvernement américain au moment de la première guerre mondiale). Si vous n’avez plus d’argent, allez en emprunter à votre banque. Si elle vous demande des garanties, promettez-lui de lui remettre les bons que vous aurez achetés grâce à cet emprunt. C’est le mouvement perpétuel ». Ne retrouve-t-on pas dans ces quelques phrases un arrière-goût des plans de relance monétaire actuellement mis en œuvre…. ?

Si Fisher s’était fourvoyé sur l’amplitude du krach de 1929, il n’en réfléchit pas moins aux manières de traiter les déflations. Après le krach de 1929, il devint un des promoteurs de l’intervention de l’Etat pour contrer le cycle infernal de la déflation. Son ouvrage, « The debt-deflation theory of great depression », publiée en 1933, entretient d’ailleurs quelque résonnance avec la crise actuelle. Selon cette théorie, un mécanisme de déflation par la dette (qu’on qualifie parfois de déflation de bilan) peut aggraver la dépression : après une crise financière, les agents économiques fortement endettés vendent des actifs financiers pour rembourser leurs dettes

Mais ces ventes font baisser les prix, ce qui accroît finalement la valeur réelle de la dette et nécessite donc de nouvelles ventes d'actifs. Pour Fisher, les grandes dépressions résultent en premier lieu du surendettement associé aux périodes de boom économique consécutives à des innovations majeures et où les anticipations de profit sont très élevées. Dans ces circonstances, l’Etat doit intervenir pour arrêter la spirale déflationniste. C’est exactement la situation à laquelle on assiste.

Il attira l’attention sur les dangers de l’étalon-or. En effet, selon Fisher, si les devises restent dans un rapport fixe avec l’or, alors la création de monnaie est liée à la quantité d’or extraite et donc aux nouveaux gisements et mines, ce qui est insensé. Si, par contre, les monnaies ne sont pas dans un taux fixe par rapport à l’or, alors l’étalon-or perd toute pertinence. Malgré ces obstacles, Fisher n’arrive pas à sortir de la conviction de l’étalon-or. Il n’imagine pas la variabilité des monnaies. Il aura laissé une belle équation, mais il aura sans doute été un économiste inabouti.

Posté le 24 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un point d'histoire : la prison pour dette...

Capture-d’écran-2015-06-25-à-18_33_16L’économie de marché est fondée sur un émiettement des risques et un phénomène continu de dispersion du capital. Ce n’est rien d’autre que la fameuse « main invisible » esquissée par l’économiste écossais Adam Smith. La société anonyme reflète d’ailleurs cet éparpillement de l’incertitude. L’actionnariat de l’entreprise structure un cheminement évolutionniste qui le voit se transformer en permanence, selon les forces du marché et le profil de risques des investisseurs. Adam Smith postulait que la croissance économique est un processus continu et endogène, qui s’autoalimente.

Mais il y a plus. Le postulat de l’entreprise est que les risques d’un de ses protagonistes doivent être limités. En effet, il n’y aurait pas de circulation du capital si un des acteurs de la chaîne de son transfert devait subir un risque d’appauvrissement illimité. Comment cela se traduit-il ? Du côté du passif de l’entreprise, l’actionnaire voit sa perte limitée à sa mise de fonds. Au pire, un créancier ne récupérera pas ses avoirs. Du côté de l’actif, le débiteur sera, lui aussi, limité à rembourser ce dont il est redevable.

La clé de voûte du système est l’abolition de prison pour dettes, c’est-à-dire l’absence de punition carcérale pour l’insolvabilité. La limite de la sanction du débiteur se trouve dans le maintien de sa liberté. Cette orientation n’est pas anodine, puisqu’un débiteur emprisonné ne pourrait pas travailler à rembourser sa dette.

D’ailleurs, historiquement, l’emprisonnement pour dette était à charge du créancier. L’incarcération n’entraîne, en effet, aucun profit dans l’hypothèse où le débiteur est insolvable. Elle peut, au mieux, convaincre le débiteur solvable d’honorer ses engagements. Celui-ci doit donc être libre afin de trouver les moyens de rembourser. Il doit donc recouvrer sa liberté de mouvements qui lui est nécessaire pour se mettre en quête des moyens de rembourser. Mais il y a plus : l’absence de prison pour dettes est le reflet, à une échelle plus personnelle, de la limitation des pertes du créancier et de l’actionnaire.

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Jusqu’à son abolition en 1867 la « contrainte par corps » fut en France, comme dans la plupart des pays européens et comme c’est encore le cas aux États-Unis par exemple, le mode normal de coercition des débiteurs qui n’honoraient pas leurs engagements.

La prison pour dettes apparaît au Moyen-âge, au moment où le développement progressif des arts et métiers suscite des échanges commerciaux (et donc des relations financières plus strictes) plus denses que ce qu’exigent les communautés agricoles. Mais le crédit ne concerne pas que les commerçants. L’endettement moyenâgeux est un phénomène massif qui n’est pas le monopole de professionnels. Il concerne tous les acteurs économiques et tous les niveaux de la société : marchands, artisans mais aussi paysans qui empruntent et prêtent couramment pour financer leurs activités ou valoriser leurs capitaux.

Il est vraisemblable que la possibilité offerte aux créanciers de recourir à la contrainte publique épousa la prolifération des relations d’endettement. C’est, en effet, la démocratisation du recours au crédit qui poussa les pouvoirs publics à encadrer son utilisation par des mesures coercitives destinées à assurer la confiance des créanciers. Dans les pays européens, la prison pour dettes ne fut abolie qu’à la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire au moment où la société anonyme commença à se développer.

Bizarrement, l’Église s’accommoda de la prison pour dettes, alors qu’elle aurait dû s’y opposer pour des raisons morales. L’Évangile de Luc n’avance-t-il pas que « les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille… faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très Haut ». La position de l’Église catholique par rapport au commerce et au profit se retrouve d’ailleurs dans le « Homo mercator vix aut numquam potest Deo placere » : le commerçant peut agir sans pécher, mais il ne peut pas être agréable à Dieu. Thomas d’Aquin qualifiait de turpitudo – honte - la recherche du profit et se refusait à lui accorder une valeur éthique positive. Comment l’Église put-elle, dès lors, admettre la prison pour dettes ? Elle dû probablement s’accommoder des contraintes civiles et mercantiles de l’époque

Quoi qu’il en soit, ces temps sont loin. On ne va plus en prison pour dette. Cette abolition contribua probablement au développement du commerce.

Posté le 19 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un subprime chinois ?

_73723896_coyoteLe Président de la banque centrale chinoise vient d’avertir qu’un excès d’optimisme en Chine pourrait conduire à un moment « Minsky ». Ce terme se réfère à l’économiste américain Hyman Minsky (1919-1996). Peu connu, et sans doute insuffisamment reconnu, ce chercheur a averti de moments caractérisés par un excès d’endettement ou de croissance de la dette qui feraient soudainement chavirer le prix des actifs, comme une bulle qui explose. En effet, les détenteurs d’actifs doivent les céder à vil prix, entretenant une spirale de baisse des prix qui acquiert sa propre dynamique. Selon Minsky, le capitalisme évolue par vagues qui corrigent leurs excès. Un des moments « Minsky » aurait été l’année 2007, avant le déchainement de la crise des subprimes. Alors, un subprime chinois ? Tout est possible mais le message du Président de l’autorité monétaire chinoise est probablement l’augure que cela … n’arrivera pas. La Chine postule une stabilité monétaire digne du statut de monnaie de réserve du renminbi.

Posté le 18 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'impôt des sociétés en questionnement mondial ?

 

Images6W0CRTJPLa fiscalité internationale des entreprises est en ébullition. Pétrifiés par une reprise économique qui se fait attendre et la nécessité de mettre en œuvre une politique de l’offre, de nombreux pays abaissent le taux de l’impôt des sociétés. C’est notamment le cas des États-Unis qui ambitionnent une réforme fiscale d’une envergure stratosphérique. Son impact budgétaire atteindrait près de 2.500 milliards de dollars sur une période de 10 ans. Il s’agit essentiellement de baisser le taux de l’impôt qui est généralement de 35 %, à majorer d’environ 9 % de taxes locales (elles-mêmes déductibles de l’impôt fédéral). Les bénéfices étrangers sont, quant à eux, taxés à ce taux s’ils sont rapatriés. Cela explique pourquoi tant de grandes entreprises américaines ont parqué des bénéfices dans des pays à la fiscalité avantageuse (Grand-Duché de Luxembourg, Irlande, etc.). L’administration Trump envisage donc une amnistie fiscale à taux réduit pour le rapatriement de ces sommes.

Mais les États-Unis ne sont pas le seul pays à baisser l’impôt des sociétés. La plupart des pays européens ont enclenché ce mouvement. C’est aussi le cas de la Belgique. Il est d’ailleurs intéressant de constater une dynamique de concurrence plutôt que d’harmonisation fiscale.

Un autre débat fiscal concerne les bénéfices des entreprises technologiques. Celles-ci, souvent rassemblées sont l’acronyme GAFA (pour Google, Apple, Facebook et Amazon), sont essentiellement américaines et en situation de monopole de fait. Elles relèvent d’un modèle qui est essentiellement « capital intensive », c’est-à-dire à haut contenu de capital plutôt que « labor intensive ». Ces entreprises gèrent des flux informatiques qui aboutissent, entre autres, à un paramétrage précis des individus destiné à circonscrire et exploiter leur pouvoir d’achat. La valeur de ces entreprises est donc, pour partie, dans la constitution d’une valeur intangible. Par leur monopole, elles sont incontournables. Tout se passe comme si elles aspiraient une partie des gains de productivité et de l’accroissement de richesse des pays dans lesquels elles opèrent.

La base taxable européenne de ces entreprises étant très faible, différentes idées émergent pour les soumettre à une cotisation fiscale. Une piste, qui est politiquement supportée par la France, l’Allemagne et différents pays européens, conduirait à les soumettre à un impôt sur leurs revenus et non sur leurs bénéfices. Après tout, si ces entreprises brassent des flux d’informations destinés à stimuler des recettes de publicité ou de négoce, pourquoi ne pas les imposer sur la représentation pécuniaire de ces flux, à savoir leurs recettes ? Cette orientation est néanmoins singulière parce que le chiffre d’affaires d’une entreprise n’est pas égal à un bénéfice et ne capture aucunement la capacité contributive de l’entreprise. Il. De surcroît, une telle taxe pénaliserait fortement les start-ups dont les premières années d’existence sont souvent caractérisées par des pertes. Une taxation des revenus n’est donc pas optimale.

Tout ceci pose la question de la taxation consolidée des entreprises à un niveau européen, c’est-à-dire une taxation continentale des entreprises dont le produit serait réparti selon des clés à définir. Avec une telle consolidation fiscale, il ne serait pas possible pour une entreprise étrangère d’échapper à l’impôt. Cela étant, la consolidation fiscale n’a pas que des adeptes, loin s’en faut. Une appréhension concerne, par exemple, le fait que des pertes de filiales étrangères conduiraient à diminuer le bénéfice d’une société-mère, et ceci au détriment des recettes budgétaires de l’État-membre dans laquelle cette dernière est située. Et puis, de manière moins avouable, les grands groupes d’entreprises sont-ils vraiment demandeurs d’une harmonisation fiscale, même optionnelle ? En bonne logique d’économie de marché, ces entreprises tentent de contenir la charge fiscale qui les affecte. En ce faisant, elles contribuent utilement à l’harmonisation fiscale et stimulent une réflexion permanente des autorités nationales quant à l’attractivité de leur régime en matière d’investissement.

Par ailleurs, depuis des années, le mouvement de coopération fiscale européen est politiquement ambivalent : il s’agit d’une concurrence feutrée sous postulat d’harmonisation. Car, au-delà des aphorismes incantatoires, chaque État-membre tente de développer des avantages fiscaux concurrentiels, eux-mêmes dépendants des différents facteurs qui singularisent leur économie. Par ailleurs, la question est de savoir si la pertinence d’une harmonisation fiscale est vraiment démontrée, alors que les taux d’impôt des sociétés baissent de manière structurelle.

 On le voit : la fiscalité des sociétés engage de nombreuses questions. Elle reste nationale, alors que la mondialisation et la numérisation de l’économie ont transformé la base imposable en un flux déterritorialisé. Seule une large consolidation fiscale permettrait d’appréhender la juste charge fiscale des entreprises. Dans ce domaine, comme dans toutes les facettes du droit, le monde change.

Posté le 17 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Des mérovingiens à la BCE

V36_1344L’histoire de la monnaie est fascinante. Et pour cause : la monnaie représente, pour tout humain, un moyen de transaction, mais aussi un moyen de thésaurisation et d’emprunt. Cette fonction de la monnaie permet de reporter dans le temps, ou au contraire d’anticiper, la consommation. C’est d’ailleurs pour cette raison que la stabilité de la monnaie, c’est-à-dire le maintien de son pouvoir d’achat, est un objectif premier de nos gouvernants, d’autant que la monnaie n’est plus garantie par un étalon métallique, tel l’or, mais…par la confiance qu’on attribue à ces mêmes gouvernants.

Mais revenons sur ces deux fonctions essentielles de la monnaie, à savoir l’aspect transactionnel (la monnaie est utilisée pour acquérir et vendre des biens) et sa fonction de thésaurisation. Ces fonctions sont aujourd’hui liées : un euro utilisé pour une acquisition a la même valeur qu’un euro épargné, à tout le moins au moment de sa thésaurisation.

Dans l’histoire, il y eu plusieurs exemples de dissociation de la monnaie entre ces deux fonctions, à savoir l’utilité transactionnelle et la réserve de valeur.

Dans un remarquable ouvrage « Au cœur de la Monnaie » paru chez l’éditeur Yves Michel (août 2011), Bernard Liétar apprend que dès le premier millénaire, on identifie, autant en Angleterre que dans nos contrées, une pratique des mérovingiens (5ème au 7ème siècle) consistant à remplacer régulièrement la monnaie par une autre, afin de décourager la thésaurisation. A l’avènement de chaque Roi, de nouvelles pièces étaient frappées, mais en confisquant une partie des pièces émises par le Roi précédent.

C’est un phénomène que Barnard Liétar qualifie de surestarie. Une nouvelle frappe de monnaie remplaçait la précédente : les pièces en circulation étaient reprises moyennant une taxe d’émission. Quiconque était en possession d’anciennes pièces devait payer cette taxe. Il était donc plus intéressant de dépenser ou d’investir ces pièces que de les thésauriser. Selon Bernard Liétar, cette technique a contribué au renouvellement des biens durables de longue utilité, tels les moulins. On trouve, dans cette pratique, l’expression du droit régalien (c’est-à-dire du Roi) de battre monnaie et de fixer la valeur de l’étalon monétaire. Au reste, l’histoire fourmille d’exemple où les souverains ont modifié les parités monétaires afin d’assurer le remboursement des dettes qu’ils avaient contractées.

Des siècles plus tard, cette singularité monétaire se retrouva dans la théorie d’un économiste belge né au 19ème siècle, Silvio Gesell. En 1916 qu’il formule son extraordinaire idée de monnaie « fondante » dans l’ouvrage « L’ordre économique naturel ».

Cette théorie postule que la thésaurisation est néfaste pour l’économie. La seule manière d’injecter de l’argent dans l’économie est de forcer sa dépréciation naturelle, à intervalles fixes. L’idée est originale : au lieu de subir l’inflation, c’est la monnaie qui va imposer sa propre perte de pouvoir d’achat et donc son rythme de circulation. Gesell arriva à la conviction que la monnaie doit « rouiller », en perdant périodiquement de sa valeur. Gesell préconisait une dépréciation d’un millième par semaine, ce qui correspond à 5,2 % par an.

Selon Gesell, la perte de valeur régulière et prévisible de l’argent favorise son injection dans l’économie, puisque les agents économiques s’opposeraient à une dépréciation de leur pouvoir d’achat par des achats d’actifs et des remboursements de dettes. Il en résulterait une circulation monétaire constante permettant aux pouvoirs publics d’en doser la quantité afin d’assurer la stabilité des prix.

L’idée de Gesell doit être replacée dans le contexte du monétarisme métallique des deux siècles précédents. L’économiste postulait que si la détention de la monnaie coûtait au moins autant que la détention des biens, l’équilibre serait rétabli et le système économique pourrait fonctionner sans heurts et sans pénalisation.

La technique de la surestarie et l’idée de la monnaie fondante ne sont pas mortes. On les appelle aujourd’hui des « assouplissements quantitatifs » ou des politiques monétaires « non conventionnelles », ce qui signifie, dans une expression simplifiée, faire tourner la planche à billets ou fabriquer de l’inflation. Les mérovingiens l’avaient déjà instauré, sous des vocables moins pudiques et plus brutaux.

 

Posté le 16 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un certain Etat-Providence est révolu...

ViewLa notion d’Etat-providence relève de deux acceptions, à savoir l’Etat-providence bismarckien, fondé en Allemagne par les lois de 1880, et l’Etat-providence beveridgien (ou welfare state), du nom de son inventeur, l’économiste anglais travailliste William Beveridge (1879-1963). L’Etat-providence bismarckien est fondé sur le mécanisme des assurances sociales, dans lequel les prestations sont la contrepartie de cotisations, tandis que l’Etat-providence beveridgien, financé par l’impôt, fournit des prestations uniformes à tous les acteurs de la société.


L’Etat-providence belge résulte d’une juxtaposition de ces deux catégories. L’Etat-providence belge est une architecture sociale qui constitue l’essence du modèle belge fondé sur la solidarité fiscale et parafiscale, elles-mêmes respectivement fondées sur la capacité contributive des citoyens et une association de leurs revenus professionnels à un mécanisme assurantiel.


Mais si ce modèle était robuste dans une économie prospère, caractérisée par une amplification de la démographie et une hausse des gains de productivité, ses limites furent atteintes dans les années septante, une décennie maudite altérée par deux chocs pétroliers et des désordres monétaires. L’économie abandonnait l’industrie pour entrer dans le secteur tertiaire et l’Etat combla ce choc d’emploi par une politique de transferts sociaux qui embrasèrent la dette publique jusqu’à ce qu’elle dépasse 130 % du PIB au début des années nonante. Bien que ce pourcentage reflua, nous avons commencé à endetter collectivement nos pays pour adoucir la transition vers l’économie des services, très différente du contexte industriel. Nous espérions que la démographie et la productivité futures nous extirperaient sans douleur d’une dette publique qui enflait.


Malheureusement, cet espoir de l’Etat-providence qui se rembourse tout seul aurait exigé une économie géographiquement statique. La formulation actuelle de l’Etat-providence nous a piégés dans une dette publique qui a consisté à anticiper la consommation sur la production. Nous n’avons donc pas redistribué la croissance, mais emprunté celle des générations suivantes qui refuseront bien sûr d’honorer ces dettes. L’erreur, c’est de n’avoir pas compris qu’il aurait fallu rembourser cette dette publique lorsque la conjoncture était favorable. De surcroît, c’était sans compter la mondialisation qui déplace le progrès et la croissance au gré de l’ouverture des peuples et des marchés. Aujourd’hui, nous entamons une nouvelle transition qui est celle de l’inventivité technologique.


La Belgique devra donc accepter l’inflexion de son modèle social car l’importance de la dette publique l’a sabordé. Le pays entame un combat intime : celui qui l’oppose à lui-même. D’ailleurs, il oscille en permanence entre deux espaces-temps : il s’impose un modèle social industriel, inventé dans les années soixante, alors que 70 % du PIB provient désormais du secteur des services. Et c’est cela, sans doute, le chromosome faible de la Belgique : le flottement permanent entre deux modèles, le passager clandestin de tous les courants. Ni dehors, ni dedans. Certains appellent cela du pragmatisme ou un relent de lutte des classes. D’autres le qualifient de pusillanimité.


Mais nous faisons peut-être face à une autre ambiguïté. En effet, si la croissance a été alimentée par l’endettement privé et public, est-il possible d’en espérer le retour sans endettement croissant ? En d’autres termes, est-il cohérent de vouloir désendetter nos économies et de promouvoir simultanément la croissance ? Probablement pas, car un autre phénomène se greffe sur cette ambivalence, à savoir que l’inflation est insuffisante. Or, l’inflation est justement un moyen sournois de réduire le pouvoir d’achat de la monnaie et donc d’alléger le poids des dettes. A mon intuition, il n’est donc pas possible de souhaiter le retour d’une croissance économique (traditionnellement alimentée par l’endettement) et de vouloir réduire l’endettement de nos communautés alors que l’inflation est basse. Cette situation est, en effet, de nature déflationniste. Or la déflation est le pire piège de l’économie.

Comment s’extraire de cette situation ? Il n’y a pas de solution parfaite car chaque piste emprunte une certaine orientation politique. Certains préconisent la rigueur budgétaire et donc la réduction des dépenses publiques et le démantèlement de l’Etat-providence. Est-ce envisageable ? Je ne le crois pas : nous faisons face à la dette cachée des pensions, pour lesquelles aucune réserve n’est constituée en Belgique alors que l’espérance de vie augmente et que la natalité est insuffisante. D’autres appellent le retour de l’inflation pour stimuler la croissance. Mais cette piste est contraire aux orientations de la Banque centrale européenne (BCE), gardienne de l’euro, qui se veut impitoyable si l’inflation venait à dépasser 2 %. De manière intermédiaire, on peut imaginer une économie vieillissante et désinfatuée qui empile des dettes publiques transformées en offre de monnaie par la BCE. C’est l’approche adoptée temporairement par cette institution qui solde l’accroissement de dettes publiques entraîné par la crise de 2008. Elle devrait normalement susciter une reprise de l’inflation, mais cette dernière est malheureusement contrariée par le vieillissement de la population.

On le voit : tout est dans tout.


Mais il faut tirer une leçon de ce constat : nous avons fait preuve d’une terrifiante myopie en croyant qu’on pourrait impunément emprunter le bien-être économique futur sans prendre en considération les mutations économiques et l’inversion des courbes démographiques. Cette situation va d’ailleurs s’aggraver avec la digitalisation de l’économie. Le temps d’une profonde remise en question est venu. Elle devra nécessairement passer par l’établissement d’une vision réaliste à long terme de notre avenir économique et du rôle que l’Etat sera amené à y jouer. Une telle démarche nous semble indispensable. Si une telle réflexion n’est pas engagée, il en résultera une économie de terre brûlée et un tollé générationnel. Vers quoi cette réflexion devrait-elle alors conduire ? Vers une solidarité fiscale et sociale harmonieuse, à la hauteur de ce qui fut bâti après la Seconde Guerre mondiale.

 

Posté le 15 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le remboursement des rentes glorieuses.

Sans-titreIl y a des livres qui doivent être relus. C’est le cas des ‘Trente glorieuses’ de Jean Fourastié, écrit en 1979. Ce démographe français, né au début du vingtième siècle et disparu en 1990, avait pressenti la singularité de la croissante qui suivit la seconde guerre mondiale. Mieux, il avait appréhendé ce qui mènerait, quatre décennies plus tard, à la crise du crédit.

Fourastié avait compris que les deux chocs pétroliers (1974 et 1978) étaient plus profonds qu’une crise du pétrole. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des années d’après-guerre caractérisées par la croissance et la redistribution sociale. Soudainement, ces trente années glorieuses (1944-1974) n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer. Les années suivantes seraient odieuses. Fourastié qualifia cette mutation de révolution silencieuse.

Suite aux chocs pétroliers et à une timide ouverture des frontières économiques, l’Europe dut réaliser que sa croissance n’était pas acquise. Elle comprit que la reprise d’après-guerre avait été un effet d’aubaine. Les effets du plan Marshall et de la reconstruction occidentale se dissipaient. Pendant trente ans, la croissance avait été fondée sur la reconstruction industrielle et le financement américain.

La fin des trente glorieuses fut aussi déclenchée par l’abandon, en 1971, du système monétaire de l’étalon-or, consacré par les accords de Bretton Woods de 1944. A partir du moment où les devises furent découplées de l’étalon-or, les Etats purent augmenter sans vergogne la masse monétaire. Nos gouvernements commencèrent une terrifiante politique de transferts sociaux et d’embauches publiques pour camoufler la perte des colonies et la désuétude de nos industries. Le modèle changeait mais personne ne voulut y être confronté.

Le choc de modèle fut d’ailleurs incompréhensible pour les théoriciens habitués à des agrégats stables. Ces observateurs furent confrontés à un phénomène mal défini : la stagflation, c’est-à-dire les feux de l’inflation conjugués à un gel de l’emploi. Tous se référaient au modèle keynésien qui recommande à l’Etat de creuser son déficit budgétaire pour relancer la demande. C’est, du reste, la politique aveugle qui fut suivie en Belgique. Mais il y avait une confusion : la politique keynésienne ne fonctionne que dans les creux conjoncturels, pas pour les mutations de modèle. L’Etat fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10 % du PNB au début des années quatre-vingt. La réponse fut pire que les maux : une aggravation de l’inflation et du chômage.

Mais ce n’est pas tout. Au fur et à mesure que l’autonomie européenne s’affirmait (et conduirait à la monnaie unique), deux modèles commençaient à s’opposer : le capitalisme anglo-saxon, fondé sur l’actionnariat, et l’économie partenariale, qualifiée de modèle latin ou rhénan. La parenthèse enchantée des années 70, où tout semblait possible, s’était refermée, mais personne ne s’en rendit compte.

Fourastié n’avait bien sûr pas tout prévu. Comme de nombreux économises, il fut entraîné dans une théorie du déclinisme et de la décadence, qui consiste à avancer que le progrès a atteint son point ultime et que l’accablement final est la seule issue logique. Fourastié réglait d’ailleurs peut-être ses comptes avec Mai 68. Il était dans une logique industrielle, n’ayant pas clairement perçu le basculement vers la société tertiaire des services et le progrès associé aux technologies de l’information. Mais l’économiste avait identifié des phénomènes de fond, tels la raréfaction des sources énergétiques et le développement des pays en développement.

Ces deux facteurs n’étaient, à l’époque, pas nouveaux. Mais Fourastié prit la conscience d’une pulsation révolue de l’économie. Il postula, par exemple, le démarrage d’une bulle de crédit, déclenchée par un fol endettement des Etats. Fourastié avait prévu la baisse obligée du pouvoir d’achat. Il attendait l’inflation, comme seule manière de régler les problèmes monétaires. Il qualifiait de « tare » du système monétaire le fait que les devises soient à la fois des instruments d’échanges commerciaux et des instruments de crédit. Il avertit des dangers d’un confort industriel occidental : coûts salariaux trop élevés, productivité insuffisante, commerce extérieur fragile, sous-estimation dans le changement des rapports de force internationaux, etc. D’autres interviendront dans ce sens, comme Peyrefitte, avec son fameux « mal français ».

Mais, chez Fourastié, il y a autre chose, qui dépasse le cadre de l’économie. L’homme s’intéresse au bonheur. Et il comprend l’inaboutissement de la recherche de l’apaisement spirituel par la logique d’accumulation. Il suppute la nécessité d’autres modes de conduite. Pas d’autres valeurs spirituelles, mais plutôt d’autres disciplines, fondées sur le partage. Cette attitude est sans doute fondée sur le pressentiment d’une exploitation outrancière des hommes et des ressources de la nature.

Le démographe français oppose l’acquis matériel des trente glorieuses aux pertes de repères dignes d’une destinée tragique de l’homme. Mais cette conclusion laisse perplexe. Les trente glorieuses ne furent sans doute qu’une parenthèse dans une économie de marché. La croissance d’après-guerre n’a donc sans doute pas existé que par sa relativité dans le temps et dans l’espace. Elle fut prise comme modèle par des idéologies devenues désuètes.

Le cycle des trente glorieuses aura signé la fin des années complaisantes. Les rentes sont épuisées. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, les Etats ont recapturé la création monétaire pour alléger leur endettement public. Fourastié l’avait prévu.

Posté le 14 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Comment solder 50 ans de dettes publiques ?

UntitledEn France, la dette publique atteint désormais 100 % du PIB, tandis que ce pourcentage est largement dépassé en Belgique et en Italie. Nous nous convainquons que cette situation est temporaire. C’est malheureusement incorrect : les racines de la crise de la dette sont très anciennes. Son origine se situe probablement dans les années septante avec la croissance accélérée des dettes publiques découlant de la fin de la stabilité monétaire d’après-guerre (cristallisée dans les accords de Bretton Woods qui prévalurent entre 1944 et 1971 avec un étalon-or) et de deux chocs pétroliers (1973 et 1979). Ces événements se conjuguèrent à une mutation profonde de l’économie : le monde occidental glissait d’un contexte industriel et manufacturier à une économie de services. La plupart des économistes et responsables politiques, conditionnés par une croissance continue et une démographie positive, confondirent cette mutation structurelle avec un trou d’air conjoncturel. C’est pour ces raisons que l’endettement public prit son envol au motif qu’il serait aisément remboursé par une prospérité rapidement retrouvée. Malheureusement, l’endettement public se transforma en une terrifiante inflation suivie de dévaluations en cascade dans une Europe qui tentait d’harmoniser ses cours de change. Dès ces années, l’Etat-providence deviendrait financé par la dette, c’est-à-dire l’hypothèque du futur. La dette publique ne financerait plus des investissements publics, mais des dépenses courantes.

C’est dans ce contexte de chaos monétaire que les années quatre-vingt débutèrent avec une inflexion idéologique. Les deux principaux pays anglo-saxons, à savoir les Etats-Unis et le Royaume-Uni, adoptèrent, sous Reagan et Thatcher, un modèle d’économie de marché qu’on qualifia de « néo-libéral ». Ce modèle fut validé par un fait historique majeur : la désintégration de l’URSS et la disqualification finale du communisme comme contre-modèle au capitalisme. Au cours des années septante, le capital avait été érodé par l’inflation. Il serait désormais protégé par la désinflation. Les banques centrales de ces pays mirent en œuvre une politique de réduction de l’inflation qu’on qualifie aujourd’hui de « grande modération ». Mais l’endettement privé et public continua à croître grâce à la financiarisation de l’économie. Ce développement conduisit incidemment à un changement fondamental (je devrais écrire copernicien) de paradigme politique. En effet, si les années d’après-guerre, centrées sur la reconstruction d’un modèle industriel, avaient conduit à des modèles de solidarité consistant à répartir les fruits d’une croissance avérée, les années suivantes furent singularisées par l’emprunt d’une prospérité future, donc usurpée. Alors que pendant trente ans, l’économie avait trouvé son ancrage dans un travail accompli, la prospérité s’en trouva désormais soustraite aux prochaines générations. La dette publique continua à s’amplifier.

Les années nonante renouèrent avec la prospérité, mais deux phénomènes brouillèrent temporairement la vision politique. Tout d’abord, la mondialisation déclenchée par le changement de régime politique chinois et la désintégration de l’URSS permirent de tirer profit de salaires bas étrangers tout en continuant à garder les privilèges d’un niveau de vie d’Europe continentale qui n’étaient, à ma conviction, pas fondés. Ensuite, la révolution informatique, consacrée par le déploiement d’Internet, et plus tard de la digitalisation et de l’intelligence artificielle, suscita une croissance inattendue des gains de productivité. Dans les années nonante, l’endettement privé et public continua d’enfler. Ce phénomène n’était cependant pas alarmant puisque les besoins de capitaux exigés par la mondialisation étaient très importants.

C’est au terme des années nonante que la réalité de l’endettement devint moins anodin. Il y eut tout d’abord le krach internet qui, avec le recul du temps, s’assimila à une banale contraction boursière et rythmée par l’accession à une phase technologique supérieure. Mais ce krach conduisit les banques centrales à adopter une politique monétaire très complaisante de taux d’intérêt bas. Cette politique monétaire entraîna la formation de bulles, notamment dans le domaine résidentiel américain. Décidées à en éviter l’embrasement, les autorités monétaires augmentèrent précipitamment les taux d’intérêt, ce qui conduisit au krach des subprimes en 2008. Le système bancaire fut alors à la tangente de son implosion. Cette situation fragilisa l’Europe qui avait choisi, moins de dix ans plus tôt, une monnaie unique dans un contexte institutionnel inabouti. La crise de 2008, qui fut essentiellement un problème d’excédent de dettes privées, se transforma en crise souveraine. Après avoir assisté aux risques de désintégration du système bancaire, c’est l’euro qui fut mis en joue par les marchés financiers, dès 2010, d’autant que certains pays méditerranéens n’avaient, à l’évidence, pas la force économique pour supporter un retournement de conjoncture que des dévaluations antérieures avaient permis de déjouer. Mais derrière l’euro, ce sont les dettes publiques qui furent visées par les marchés financiers puisque la dette et la monnaie sont les deux attributs régaliens de l’Etat.

La réponse aux crises de 2008-2010 fut variable selon les géographies. De la crise de 1929, les Etats-Unis avaient retenu, à juste titre, qu’un choc économique exige une politique de déficit budgétaire et une monnaie faible. En 2008-2009, le déficit budgétaire américain atteignit près de 10 % du PIB, soit le pourcentage le plus élevé depuis 1945. Cette politique permit aux Etats-Unis de surmonter la crise et de voir très rapidement ses données économiques se raffermir, à commencer par la décrue du chômage, pour atteindre quasiment le plein emploi aujourd’hui.

En Europe, par contre, le politique économique prit une autre direction. En effet, traumatisées par les relents de l’hyperinflation de 1929 et exaspérées d’avoir dû diluer le Deutsche Mark protestant dans une zone monétaire indisciplinée, les autorités allemandes (avec l’aide servile et félonne des présidents de la Commission qui exigèrent, 25 ans après leur dérive, de revenir aux critères de Maastricht) imposèrent une logique d’austérité. Ce fut, évidemment, une terrifiante erreur historique, pourtant dénoncée par tant d’érudits, qui conduisit la zone euro aux confins de la déflation.

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? L’économie financière se situe aux confins de multiples lignes de brisure. Nous percevons les prémisses d’une révolution technologique (digitalisation, intelligence artificielle, etc.) qui va détruire une grande quantité de travail. De plus, près de septante ans après le baby-boom d’après-guerre, le monde aborde la vague du papy-boom, accentuée par l’augmentation de l’espérance de vie, alors que la croissance économique est faible. La demande d’aide de la part de l’Etat va s’amplifier dans un contexte de paupérisation et de dilution de la classe moyenne. Pour obtenir une esquisse de notre avenir, il suffit de regarder le Midwest américain.

Il reste les dettes existantes et latentes (pensions, soins de santé, etc.) qui atteignent un niveau inconnu en temps de paix. Actuellement, des taux d’intérêt bas, combinés à une immense création monétaire (qui transforme la dette publique en monnaie nouvellement émise) tempèrent la gravité de ce problème. Nous faisons face à une économie surendettée mais désinflatée. Le problème est que, sans inflation ou défaut, l’endettement ne baissera pas. Sa contraction pourrait même contrarier la croissance.

Que va-t-il alors se passer ? C’est simple : il faudra solder l’endettement de l’Etat-providence. Il s’imposera de contenir et refinancer, voire rembourser, près d’un demi-siècle de traites tirées sur le futur. Cela passera par une diminution des avantages sociaux, avec le risque d’accabler des populations qui sont exclues de la mondialisation. Cela passera aussi par une limitation inévitable des pensions, même s’il est presque impossible de travailler lorsqu’on est âgé. Mais cela passera aussi par une répression financière : il faudra, comme au Japon, que l’épargne des particuliers soit canalisée, à un taux d’intérêt très faible, et inférieur à l’inflation, vers le financement de la dette au travers des bilans des banques et compagnies d’assurances. Et pour certains pays méditerranéens, ce sera, un jour, le défaut ou le rééchelonnement de dettes publiques. Nous le savions, mais nous avons été imprévoyants dans le narcissisme de notre bien-être immédiat.

 

Posté le 13 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Economie de marché : après l’état et l’église ?

AquinEn une trentaine d’années, nos communautés se sont profondément transformées. Par choix postulé ou résigné, les réponses collectives sont abandonnées au profit d’une relation individuelle à l’économie. Comme un alliage qui se décompose, l’homogénéité sociale se dérobe progressivement au profit d’une attitude transactionnelle par rapport à la relation de travail. Cette évolution conduit à un rapport plus impersonnel et individualiste à l’économie.

Il ne m’appartient pas d’exprimer un jugement de valeur sur cette évolution : C’est le travail conjoint du politique, du sociologue et du philosophe. Par contre, l’économiste peut en distinguer certaines ascendances.

Il y a, bien sûr, les facteurs circonstanciels qui sous-tendent la diffusion de l’économie de marché : accès à l’information, détente planétaire des flux de commerce, abandon des politiques collectivistes, responsabilisation accrue des agents économiques, etc. Cette évolution relève aussi de l’effacement d’un effet d’optique. Celui-ci avait conduit nos communautés à confondre la croissance d’après-guerre avec une tendance de fond. Or, on le sait aujourd’hui : cette croissance n’était qu’un effet d’aubaine.

Mais, au-delà de ces éléments factuels, il y a un autre facteur, dont je soupçonne qu’il est d’une envergure considérable. C’est la perte des valeurs supérieures qui contraignent la pensée économique. Les sociétés européennes ont abandonné leurs principes organisateurs, fondés sur un monocentrisme (ou un centralisme) hiérarchique, au profit d’une organisation polycentrique.

La gestion de l’économie n’est plus centralisée, elle est disséminée. De déductives, nos communautés sont devenues inductives. Les modèles économiques ne sont plus postulés, ils sont désormais en mutation continue. Cette évolution est perceptible – et ce n’est pas une coïncidence- au sein des deux pôles qui ont régi nos sociétés, à savoir le pouvoir public et le pouvoir religieux. La profondeur de champ est différente, mais la typologie est la même.

La mue des pouvoirs publics est évidente. Il y a quelques décennies, l’Etat s’imprégnait d’une vision communautaire qui fondait un aménagement des richesses nationales. Aujourd’hui, il n’est plus une société naturelle. A l’avenir, son rôle devra relever d’une conception sophiste, c’est-à-dire une alliance constituée pour mettre chacun à l’abri de l’injustice, notamment économique. Il devra granulariser plus efficacement la répartition des revenus vers les plus démunis. Les orientations politiques devront s’adapter à la perte d’homogénéité de la classe moyenne afin de segmenter, de manière plus étendue, les réponses socio-économiques.

Parallèlement aux modifications du rôle de l’Etat, le pouvoir religieux s’est aussi altéré. La sécularisation de nos sociétés a déculpabilisé la notion de profit et d’enrichissement personnel.

D’ailleurs, la position de l‘église catholique, influente dans notre pays, en matière d’économie s’est métamorphosée. La pensée de Thomas d’Aquin (1225-1274), un des théologiens les plus nuancés du Moyen-âge, a perduré jusqu’au milieu du 20ème siècle. Ce penseur postulait l’incompatibilité entre la doctrine catholique et l’intérêt économique. Si elle admettait la nécessité du négoce, sa scolastique réfutait le profit, qui était blâmable, servait la soif du gain et ne connaissait aucune borne.

Sept siècles plus tard, Jean-Paul II assouplit le précepte religieux en reconnaissant, dans le Centesimus Annus de 1991, le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. Pour l’Eglise catholique, quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits.

Trouve-t-on une acceptation plus immédiate du profit dans le dogme protestant, dont les sociétés anglo-saxonnes, dont le modèle économique se diffuse, sont empreintes ? Sans doute, et c’est une explication du développement économique des sociétés réformées. Homme de la Renaissance, Luther, par exemple, ne condamnait pas la vie terrestre au profit de la spiritualité.

Mais, même dans le catéchisme protestant, le profit n’est pas accepté sans normes. Dans son essai « L’Ethique protestante et le capitalisme » de 1904, le sociologue allemand Max Weber avançait que la soif d’acquérir et la recherche du profit de l'argent n'ont en eux-mêmes rien à voir avec le capitalisme. L'avidité d'un gain sans limite n'implique en rien de capitalisme, bien moins encore son esprit. Weber avançait que l'argent, considéré comme une fin en soi, apparaît irrationnel sous le rapport du bonheur de l'individu.

Et finalement, que reste-t-il de tout cela ? C’est, singulièrement, l’encyclique Centesimus Annus qui donne une piste de réflexion. Dans un passage moins cité du texte, l’Eglise souligne que le but de l'entreprise n'est pas uniquement la production du profit, mais aussi une communauté de personnes au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur de la vie économique, mais il n'en est pas le seul. Il faut y ajouter des facteurs humains et moraux. La réponse à l’opposition des collectivistes et individualistes est peut-être dans cette troisième voie, qui postule une intégration du profit dans les équilibres sociaux.

 

Posté le 12 octobre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le magicien de la bourse ?

Fibonacci-spaceOn l’appelait Léonard Guiliemi, Bigolio, ou de Pise. Mais que ce soit de Pise ou d’ailleurs, cet homme était connu sous le nom de Léonard Fibonacci. Il était un philosophe et mathématicien. C’est d’ailleurs, peut-être, celui qui a révolutionné le commerce, puisque c’est le savant qui a introduit les chiffres arabes, ainsi que la numérotation décimale. L’invention était, au début du 13ème siècle, ésotérique. Au reste, elle mettra quelques siècles à s’imposer et à écarter la numérotation romaine, devenue trop lourde.

C’est en 1202 que Fibonacci publie son ouvrage « Liber Abaci » (le livre des calculs), dans lequel il s’essaie à différentes formulations arithmétiques en matière de théorie des chiffres. Mais son apport principal constitue sans conteste le nombre d’or. Fibonacci n’en est pas l’inventeur, mais il a utilisé une formulation originale pour l’exprimer.

L’histoire tient en un problème, très simple. Imaginons un couple de lapins. Après deux mois, ce couple donne naissance, chaque mois, à un autre couple, qui lui-même, après deux mois, donne naissance, chaque mois, à un autre couple de lapins, etc. En supposant que les lapins ne meurent jamais (ce qui permet l’expression d’une suite croissante), combien de lapins y aura-t-il après un an ?

Essayons nous à résoudre l’énigme. Après un mois, il n’y a toujours qu’un couple. Après deux mois, il y a deux couples, à savoir le premier couple et le second, auquel il vient de donner jour. Après trois mois, il y a trois couples, c’est-à-dire les deux couples du mois précédent, plus un nouveau couple auquel le couple originel vient de donner naissance.

L’exercice est un peu fastidieux (nous l’avons péniblement effectué). Après douze mois, le nombre de couples de lapins s’élève à 233. La forme récurrente de la suite est exprimée au moyen d’une séquence 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, 89, 144 et 233... (chaque nombre est la somme de deux précédents). Le nombre d’or est alors à portée de main. Il s’obtient en divisant un nombre de la suite par le précédent. Par exemple, en divisant 233 par 144, on obtient 1,618. Si on effectue le même pour des nombres plus élevés de la suite, on obtient une convergence plus précise vers ce nombre d’or, dont les premières décimales sont 1,6180339…

La magie de ce nombre est incontestable, car il est source d’esthétique. On le note « phi » en hommage au sculpteur grec Phidias qui participa, au 5ème siècle avant Jésus-Christ, à la décoration du Parthénon sur l’Acropole à Athènes. Le moine franciscain Luca Pacioli (1445-1517), l’inventeur de la comptabilité, parla de divine proportion, tandis que Léonard de Vinci le qualifia de section dorée.

On trouve des traces du nombre d’or en Egypte. Le rapport de la hauteur de la pyramide de Khéops et de sa demi-base est égal au nombre d'or. On identifie aussi des formulations du nombre d’or dans la nature (circonvolution en spirale des coquillages) et dans d’autres œuvres humaines.

Dans le domaine boursier, Fibonacci a suscité des vocations. On recense, par exemple, les arcs de Fibonacci (destinés à mesurer les vagues successives d’une correction boursière), les jours des cycles de Fibonacci et les seuils de résistance. Ceux-ci sont calculés comme des cours-limites, chacun dans un rapport de 1,618 avec le précédent. Ainsi, si un seuil de résistance de cours est à 10 €, les suivants seront à 16,18 €, 26,18 € (c’est 16,18 € fois 1,618), etc. La recherche académique n’a jamais dévoilé les arcanes du nombre d’or. Mais fondés ou espérés, les mystères boursiers de Fibonacci resteront un algèbre sympathique.

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