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novembre 2017

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 30 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Bruxelles. Ma belle ?

Place_de_Brouckère_Brussel_voor_afbraak_Augustins_RetroscoopIl se fait que la vie professionnelle m’a conduit à travailler et à habiter à Bruxelles, dans une commune remarquablement gérée. Mais, mois après mois, je m’interroge, comme de très nombreux observateurs de la chose publique, sur l’état de délabrement d’une ville qui se postule, de manière empruntée, à être (encore) la capitale de l’Europe. Il suffit de traverser d’autres capitales européennes, sièges de grandeurs impériales, pour réaliser que, sans juxtaposition historique des institutions européennes et de l’OTAN, ce qualificatif est usurpé. D’ailleurs, même si cette ville recèle d’endroits culturels insoupçonnés et de merveilleux lieux de vie, elle n’est plus qu’un film en noir et blanc. La neige y est sale avant de s’y déposer tandis que les maigrichonnes illuminations de Noël n’arrivent plus à camoufler la désespérance d’une cité qui croule sous son béton fissuré et en ruine. Creuset de tous les malaises belges, Bruxelles a dessiné en pointillé une frontière entre l’échec de l’intégration et l’effroi d’une population inquiète. Cette ligne de démarcation, comme dans les cités américaines, c’est le piétonnier et son prolongement vers la vieille gare du Midi. Mais, comme les événements de samedi passé l’ont dévoilé, elle est fluente, comme une ligne de front qui se déplace selon les offensives de communautés qui ne se comprennent plus. Quel échec alors que nous avons été le lieu de toutes les attirances mondiales pendant des siècles ! Bruxelles a  dégringolé de tous les indices d’attractivité professionnelle : sa mobilité défaillante rend tout déplacement hasardeux. Mais ce n’est pas tout : alors que de visionnaires ingénieurs avaient tracé un futur pour cette ville dans les années soixante, leurs successeurs furent des rentiers de l’immobilisme. Et, chaque fois qu’un homme/femme politique s’engage à une idée innovatrice, c’est la raillerie qui en devient l’écho, dans les figures imposées d’un débat politique qui porte son échouement. C'est dommage. Et puis, qui dirige Bruxelles dans cette saumâtre superposition des responsabilités qui permet de s’en escamoter ? Vraiment, les Bruxellois méritent mieux qu’un débat par abstention. Et puis, surtout, au-delà de la satisfaction narcissique de quelque apparition médiatique qui entretient la cour des affidés, quel est celui qui osera affirmer, avec caractère et fermeté, une vision cohérente?  Car c'est le caractère, et non l'abstention lâche, qui bâtit les grandes choses humaines. 

Posté le 27 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le pronostic fiscal belge est-il engagé ?

DLe devoir fiscal trouve ses racines dans la loi, mais aussi dans la conscience de chaque individu. Il ramène aux exigences de solidarité sociale et à la justice. Et dès qu’une communauté devient économiquement hétérogène, le prélèvement de l’impôt n’est plus concevable sans une contrainte légale.

Par ailleurs, la loi fiscale relève de la fonction naturelle de l’Etat mais elle n’est pas neutre. Il est, en effet, complexe de hiérarchiser les besoins publics. De plus, l’impôt doit être partagé entre des contribuables : sa détermination ne peut donc être dissociée des tensions entre classes sociales, individualismes, modèles politiques et nature des représentations populaires. Et, immanquablement, la fiscalité sert d’outil pour un programme socioéconomique : elle n’est donc pas idéologiquement impartiale. Comment définir, par exemple, l’équité de l’impôt et formuler son ordonnancement ? Comment mesurer sa justice, tant en termes de prélèvement que de répartition ? Autant de questions dont les réponses furent, au cours de l’histoire occidentale, circonstancielles, formulées dans divers dogmes et empreintes d’effets d’aubaine.

D’ailleurs, l’impôt a revêtu des significations très différentes dans l’histoire. Il fut, tout d’abord, un indice de sujétion et d’asservissement. Il acquit ensuite un caractère commutatif, c’est-à-dire qu’il ne devint légitime qu’à la condition d’avoir des contreparties satisfaisantes. Ce n’est qu’au cours du 20e siècle que l’impôt est devenu un outil de réaménagement des richesses nationales. Au cours du même siècle, la sécurité sociale fut déployée dans une logique assurantielle, fondée sur la protection contre les aléas de la vie professionnelle et son aboutissement, à savoir les pensions.

Cela étant, on peut s’interroger si l’« Etat-nation belge », comme la plupart des pays développés, a bien géré sa fiscalité et sa sécurité sociale au cours des dernières décennies. La réponse est probablement nuancée puisque la dette publique approche une année de PNB. C’est pour cette raison que la prospective fiscale de la Belgique ne peut être dissociée de la notion d’Etat-providence qui a conduit à cette dette publique excessive. Inspiré, à l’origine, par de robustes théoriciens dont l’Allemand Bismarck (1815-1898) et l’Anglais Beveridge (1878-1963), l’Etat-providence a trouvé dans un dévoiement des théories keynésiennes un alibi théorique à l’indiscipline budgétaire. En effet, croire qu’une autorité supérieure, tel l’Etat, soit à même d’assurer systématiquement la prospérité collective relève d’un biais intellectuel. Du reste, les dépenses d’investissement de l’Etat ne représentent actuellement plus que 5 % du budget de l’Etat. L’erreur fut commise dans les années septante, à une époque où certains refusèrent la mutation du modèle industriel.

Par pusillanimité ou aveuglement politique, cet Etat-providence s’est alors transformé en gigantesque cavalerie financière conduisant une croissance astronomique de la dette publique. C’est même plus grave : au lieu de promouvoir un système de stimulation économique, l’Etat belge a probablement découragé l'initiative personnelle en s’acharnant à taxer la prise de risque. Cette indiscipline budgétaire a, entre autres, conduit à délibérément repousser une indispensable réforme des pensions, alors qu’à l’évidence la démographie chutait au rythme de l’augmentation de l’espérance de vie. Il était donc insensé de soutenir la thèse du financement des pensions par un prélèvement sur le travail futur, d’autant que – nous le savons désormais -la digitalisation de l’économie, couplée à la diffusion prochaine de la véritable vague de l’intelligence artificielle, vont probablement conduire à réduire significativement la rémunération du travail humain.

Pendant des décennies, le pays s’est donc acheté des années d’immobilisme, en demandant crédit aux générations suivantes. Or c’est malsain, parce qu’aucun plan de prospérité ne leur a été préparé et que la démographie est déclinante. Il se pourrait même que la politique fiscale ait été teintée d’un effet « de capture » générationnelle qui a conduit à ce que la charge fiscale ait été reportée par les baby-boomers sur les travailleurs de la génération suivante au rythme de leur propre vieillissement. Cette perspective exigerait donc des études socioéconomiques plus approfondies, à la lumière des travaux de l’économiste George J. Stigler (1911-1991), prix Nobel d’économie en 1982. Ce chercheur a énoncé la théorie l’économie positive de la règlementation, selon laquelle des lois correspondent aux effets d’aubaine.

Mais alors se pose une autre question : la fiscalité future sera-t-elle cohérente avec les biens collectifs qui ont été consommés et acquis en contrepartie de cet endettement public gigantesque ? Est-ce que l’équité générationnelle sera respectée ? Ou bien, au contraire, la démagogie qui a prévalu lors de la construction de l’Etat-providence va-t-elle, à nouveau, prévaloir ? Selon quel gradient l’impôt doit-il conserver son caractère d’outil de solidarité ou doit-il, au contraire, revêtir un rôle de stimulant ? Doit-il être moral ou sanction pénale, redistributif ou incitatif ? Quelle sera la contribution relative du travail, de l’épargne et de la consommation ?

Dans ce cadre, et en revenant aux sources théoriques de l’Etat-providence, on peut s’interroger si la fiscalité et la parafiscalité ne devraient pas être agrégées. Aujourd’hui, la fiscalité des personnes physiques est fondée sur la taxation progressive de la capacité contributive. L’impôt croît marginalement au rythme de la capacité d’un contribuable à épargner une partie croissante de son revenu disponible. La parafiscalité relève, quant à elle, de l’assurance, même si les « primes », correspondant essentiellement aux cotisations sociales, sont proportionnelles aux revenus professionnels. Mais un jour, ne devrait-on pas fusionner ces systèmes, à savoir que le niveau de revenu conditionne les prestations sociales ? Leur gratuité serait assurée pour les faibles revenus tandis que les hauts revenus seraient moins protégés par l’Etat ? La capacité de formation d’épargne déterminerait alors le bénéfice de biens publics. Ce sont, certes, des idées qui paraissent iconoclastes. Mais à vrai dire, le monde change trop profondément que pour se réfugier dans de vieux grimoires et théorèmes d’économies qui sont manifestement obsolètes. De surcroît, la sécurité sociale est déjà subsidiée par la fiscalité au moyen de ce qu’on appelle pudiquement son « financement alternatif ».

En résumé, l’Etat-providence a créé une véritable solidarité sociale mais au prix d’une dette publique excessive. Nous avons obtenu la stabilité du pouvoir d’achat de la monnaie et arraché, par l’endettement public, la prospérité des travailleurs actifs de demain. Ce constat est le fruit d’un manque de vision collective et d’une nonchalance sociopolitique. La question de la morale collective de l’impôt est donc engagée. Si l’impôt n’est plus considéré comme juste dans le remboursement de la dette, il ne sera plus un facteur de cohésion mais de fission sociale. Le remboursement de cette dette sera prélevé au prix d’un risque de tension générationnelle, dès lors que la vague du coût du vieillissement va bientôt submerger les finances publiques. Or, rien ne dit que les générations suivantes voudront, ou même pourront, payer nos dettes. Il pourrait même en résulter une désolidarisation générationnelle qui réfutera l’hypothèque de l’avenir fiscal par le présent budgétaire. C’est donc maintenant que le questionnement du modèle fiscalo-social doit être engage.

 Article publié dans La Libre, le 25 novembre

Posté le 21 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Retour sur le réforme de 1962

1962-Chevrolet-Impala-SS409-instrument-gaugesAvant 1962, les bénéfices des sociétés étaient frappés d’un impôt définitif lors de leur distribution : la taxe mobilière (impôt réel) et la taxe de crise étaient retenues par la société et payées pour le compte des bénéficiaires, lesquels devaient encore éventuellement supporter l’impôt complémentaire personnel sur les dividendes reçus.

Les bénéfices non distribués faisaient quant à eux l’objet d’une imposition provisionnelle, à savoir une taxe professionnelle due par la société à titre d’acompte sur l’impôt de distribution frappant les personnes physiques et qui était imputée sur l’impôt dû par le bénéficiaire en cas de distribution ultérieure des réserves.

En 1962, le législateur a profondément réformé les impôts sur les revenus. La justification de cette réforme est toujours d’actualité et mérite d’être citée in extenso : « Les instruments fiscaux désuets, compliqués, peu équitables et inefficaces que nous connaissons aujourd’hui doivent être remplacés par un système fiscal moderne. Il faut que demain la fiscalité encourage l’investissement et l’effort, qu’elle décourage la fraude et rétablisse la justice. Il faut que rendue moins compliquée, elle devienne, en Belgique comme dans tous les Etats modernes, le moyen d’une politique financière efficace, au service d’une politique conjoncturelle et structurelle de développement économique ».

A cette fin, le législateur a opté, en remplacement du système des impôts cédulaires, pour le système de l’impôt unique sur le revenu global avec, pour corollaire, l’instauration d’un impôt des sociétés distinct de l’impôt des personnes physiques. L’impôt des sociétés devint un impôt définitif qui frappe l’ensemble du bénéfice de la société. Le rapport du Sénat précise ainsi que « la société devient un contribuable à part entière et est taxée en tant que tel (…) Il est clair que les sociétés constituent des entités autonomes qui ont une existence indépendante de celle de leurs associés. C’est particulièrement vrai pour les grandes sociétés de capitaux ».

L’institution d’un impôt propre aux sociétés et cumulé avec l’impôt dû sur les bénéfices distribués est donc une des pièces maîtresses de la réforme du 20 novembre 1962, et cet impôt des sociétés est considéré comme un complément de l’impôt global sur les revenus des personnes physiques.

Tout en reconnaissant l’indépendance principielle entre les deux impôts, le législateur de 1962 a néanmoins tenu compte de deux préoccupations fondamentales :

Tout d’abord, il importait que l’addition des deux impôts ne conduise pas à une taxation excessive, ce qui s’est concrétisé par l’instauration d’un crédit d’impôt, représentatif de la moitié de l’impôt des sociétés et qui était imputable mais non remboursable. Ce crédit d’impôt visait expressément à atténuer la double imposition économique des dividendes.

La solution retenue par le législateur en 1962 fut de soumettre les sociétés à un impôt représentatif du taux moyen (et non marginal) de taxation à l’impôt des personnes physiques et de reporter sur la déclaration obligatoire des dividendes, l’ajustement entre ce taux moyen (perçu à l’impôt des sociétés) et le taux marginal.

Depuis, le système belge a conservé une taxation en cascade : la création de valeur organique de l'entreprise est taxée au travers de l'impôt des sociétés tandis que l'extraction de la liquidité (mise en paiement d'un dividende) entraîne la retenue du précompte mobilier. Ce précompte est un impôt définitif pour les personnes physiques et morales.

On pourrait néanmoins imaginer une autre architecture, qui diluerait l'impôt des sociétés dans l'impôt des personnes physiques. Ainsi, un actionnaire pourrait devoir déclarer sa quote-part dans l'accroissement de valeur de l'entreprise, indépendamment qu'il reçoit un dividende ou que les bénéfices de l'entreprise soient mis en réserve. L'idée (qui constitua le système de l'option pour certaines sociétés de personne jusque dans les années quatre-vingts et est proche du système hollandais) fut effleurée lors des débats parlementaires de la Réforme de 1962, mais elle fut rapidement écartée. En effet, outre le fait qu'elle n'aurait pu s'appliquer qu'aux sociétés cotées, il aurait été impossible d'établir la valeur intrinsèque d'une entreprise à tout moment (puisque la date de départ de l'investissement aurait cristallisé la valeur de départ de l'investissement, par exemple). De surcroît, il aurait été contraire à l'esprit de la fiscalité belge d'imposer le revenu d'une action sur la base de résultats non encaissés.

 

En conclusion, le système belge de taxation des dividendes est sans doute complexe mais équilibré. Il reste bien sûr à savoir si le taux de taxation des dividendes, soit environ 50 %, n'est pas totalement disproportionné par rapport au taux de taxation d'un revenu mobilier sans risque, mais ceci relèce d’un autre débat.

 

 

 

 

Posté le 17 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Il faut réhabiliter l'Etat.

Palais-de-la-nationLes attentats, les émeutes, voire les comportements insurrectionnels relèvent-ils de la même trame ? Je le pressens. Notre mode de pensée ne veut pas voir ses propres réalités sociales qui charrient les échecs de nos sociétés désormais fondées sur l’exclusion et le repli sur soi. Or ces événements sont peut-être les premiers crépitements de troubles plus graves qui reflètent le malaise de couches de la société qui ne se parlent plus. Ma conviction est que l’indiscipline morale grossit en torrent le cours naturel des choses.

Depuis quelques années, un profond sentiment d’amertume se répand dans la population. Certains, parmi les plus âgés, ressentent uniquement une gêne ou un embarras. D’autres, plus nombreux, pressentent une érosion. Je veux dire une véritable usure, pas l'expression mondaine ou convenue de ceux qui qui disent que tout change en espérant que rien ne les affectera. De plus en plus de Belges s’interrogent sur leur pays et sur son futur. C’est un courant froid et lancinant qui révèle un scepticisme et une intranquillité par rapport à l’avenir. En vérité, la Belgique est déçue de mal vieillir. Elle réalise qu’elle a vécu comme un rentier que l’angoisse de manquer ronge à la fin de sa vie. La confiance s’amenuise. Les malaises se conjuguent pour devenir une inquiétude citoyenne. Le découragement s’installe.

Tout se mêle et s’entrechoque : un climat anxiogène suite aux attentats, un monde politique au projet sociétal insuffisamment lisible, des déchirements culturels, des syndicats menant certains combats inintelligibles et dispersés devant un patronat sourd et qui s’éloigne dans la mondialisation, une fracturation politique entre les communautés, une mobilité anéantie et étouffante, une justice exsangue , des prisons asphyxiées, des écoles désargentées, etc. dans un contexte où l’Europe est en questionnement sur sa propre réalité. Devenue notaire d’une technocratie, cette dernière étouffe sous des nœuds coulants. L’Europe du traité de Rome reflue même vers les Etats-nations du 19e siècle.

En vérité, nous sentons que quelque chose nous échappe. Cette crise n’est pas comme les autres. Le Royaume apparaît inhibé et ses forces vitales l’abandonnent. La Belgique devient inquiète et cultive un sentiment d’impuissance. En quelques années, nos préoccupations sont devenues locales, comme si le pays avait abandonné l’idée d’être l’acteur d’un destin.

Alors que la mondialisation rend un pays comme la Belgique plus petit, il est singulier de penser que nous en réduisons volontairement la taille jusqu’à ne plus en faire que le passager clandestin de ses voisins. Haletant de réformes en révisions constitutionnelles, le pays n’a pas été dirigé avec une stratégie claire. Il a été administré par inertie ou abstention. Contrairement à d’autres nations où les tenants du pouvoir sont clairement identifiés, la mutation de l’Etat n’a plus autorisé de visions larges, mais a plutôt entraîné des soustractions d’énergie. Sa configuration politique conduit à multiplier ses référents. Il n’y a plus de « père » de la nation. Or un pays, comme toute assemblée humaine, a besoin d’une figure centrale vers laquelle polariser son énergie, positive ou négative. En termes sociologiques, l’impossibilité d’identifier cette figure centrale conduit à la désorientation. C’est ce que nous vivons actuellement.

D’ailleurs, que constate-t-on dans la gestion de la chose publique ? Des amas de projets sans avenir, des avis sans valeur, des perspectives changeantes assorties de postures soumises ou outrancières, des problèmes non envisagés et donc non résolus, bref une complète subordination aux évènements.

Trop d’acteurs sont des figurants, plongés dans les détails, qui tentent d’exister par de fugaces expressions sur les réseaux sociaux.

Mais quoi ? Où est le recul ? Le regard avisé ? La puissance intérieure qui inspire le respect ?

Les crises successives révèlent une fin de modèle. La fin d’un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Il est indispensable que, faute d’homme providentiel, ceux qui dirigent le Royaume indiquent, au risque de l’impopularité, quel est son avenir social et politique dans un cadre moral apaisant car le pays manque de lisibilité sur son futur, quel qu’il soit. S’il y a des périodes politiques, il faut désormais un temps étatique. Il convient de retrouver un tracé moral. Il faut un Etat et des régions forts, non pas au sens de l’autoritarisme qu’ils peuvent exercer, mais de l’autorité qui peut en rayonner. Il faut, avant tout, un Etat qui rassure. Un Etat qui possède une vigueur morale et qui inspire le respect. Du reste, il se pourrait que certains imaginent que le rôle de l’Etat puisse diminuer en abandonnant ses attributs régaliens au profit d’une économie de marché spontanée. D’autres mettent aussi en question le sens du pays et la valeur de l’Etat, mais c’est un cul-de-sac. J’ai étudié et vécu aux Etats-Unis : dans ce temple du capitalisme entrepreneurial, l’Etat est fort et ses expressions immensément respectées.

Ce qui importe, c’est une vision longue qui promulgue la cohésion sociale, la solidarité politique et la bienveillance économique. C’est donc dans des valeurs intégrées et respectées que se situe la solution. Ces valeurs partagées sont la solidarité et le respect de l’autre. C’est surtout et d’abord l’instruction publique et civique. Ce sera un travail permanent car des valeurs se construisent plus qu’elles ne se postulent. L’Etat doit être réhabilité et, sans être providentiel, redevenir protecteur. Mais comment ? Il n’existe aucun chemin défini, sinon l’ascèse de subordonner toute action politique à l’intelligence du dialogue. Il faut le caractère, l’audace de l’entreprise et la fermeté de s’y tenir. Il faut cesser de défendre des privilèges et conduire l’Etat vers un projet de société qui, s’il n’est pas fondé à la fois sur la rigueur morale et l’ouverture à l’altérité, va s’effondrer avant une tentative, vouée à l’échec, de modèle oppressif.

 

 

Posté le 16 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Emeutes : il faut retrouver un tracé moral.

Dcaf15da-c7e1-11e7-a850-17d7cbf52c21_web__scale_0_1326287_0_1326287Les attentats ont exténué le Royaume. Pire, ils l’ont éreinté par une usure morale. Ces agressions nous confrontent avec de nouvelles réalités, comme l'écorce d'un arbre qui est arrachée en le mettant à vif. Certes, l’appareil de l’Etat et son exercice sont, par nature, incapable d’anticiper l’impensable. Mais, au-delà du courage et de l’abnégation inouïs dont font preuve ceux qui sécurisent ce pays, il y a autre chose : nous sommes collectivement devenus inaptes à prendre de la hauteur.

Si aucune souffrance ne doit être perdue, nous ressentons que quelque chose ne fonctionne plus dans ce pays. Est-ce un leurre, un tranquille naufrage ou bien un véritable supplice que seul le temps va effacer ? Je ne sais pas. Mais une chose est certaine : nous avons vécu des rentes d’un passé glorieux, sans comprendre que la grandeur d’un pays exige une discipline, une certaine élévation de pensée et un projet partagé.

Socialement, les choses se sont gravement dégradées. Certes, les trente glorieuses (1945-1974) furent plutôt l’exception que la norme en termes de configuration socio-politique. Il n’empêche qu’elles fondèrent la cohésion sociale sur le respect du travail et l’envie d’un projet de société commun basé sur l’entrepreneuriat et la redistribution. Aujourd’hui, la classe moyenne s’étiole et la pauvreté s’infiltre alors que le tourbillon de la révolution numérique va pulvériser des pans entiers de notre économie. La quantité et la qualité de travail vont diminuer. Dans ce domaine, l’Etat reste muet alors que l’économie de marché spontanée ne permettra pas de financer nos engagements collectifs. Les prochaines années vont révéler une terrible confrontation et sans doute une colère sociale de certaines classes défavorisées. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas minimiser les risques de radicalisation et d’extrémismes politiques. Les crises économiques entraînent des éruptions et les escalades politiques sont une lave qui n’est jamais refroidie

Et puis, des défis sociétaux d’une envergure tectonique nous attendent. Nous avons, en grande partie, échoué à intégrer des populations immigrées ou de confessions religieuses différentes alors que des vagues de migrations successives, d’origine politique, économique ou climatique, sont certaines. A la périphérie de l’Europe, des frontières se ferment et des régimes renouent avec l’esprit des années trente. La guerre se diffuse à l’Est et au Sud. Au-delà des premières réactions de répression et d’exclusion, qu’allons-nous faire ? Sans un message politique clair sur la cohésion sociale, nous allons diviser architecturalement nos villes et quartiers, avant de redéfinir les pays et les frontières. Ou irons-nous? Où sera l’envie du futur ?

Depuis dix ans, toutes les crises se mélangent et se conjuguent pour s’amplifier. Or ces crises sont un avertissement sévère tant à la société civile qu’à nos gouvernants, et surtout à nous-mêmes. C’est d’ailleurs peut-être davantage qu’un avertissement, un passage vers une prise de conscience de mondes nouveaux. Dans le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline aurait pu transposer aux ruptures sociétales son pressentiment que c'est peut-être cela qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

La véritable question portera sur la représentation de l'avenir du corps social car les configurations sociétales deviennent extrêmement vulnérables. Les démocraties seront mises à l'épreuve dans le sillage des chocs économiques. Insidieusement, d'autres configurations politiques risquent d'émerger. Nos temps révèlent d’ailleurs une fin de modèle. La fin d'un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Le moment est venu de poser la question des temps nouveaux et de constater qu'un univers moderne se dresse, sans qu'on l'ait pressenti, ni conjuré. Cet univers reste à réinventer.

L’absurdité des événements n’apparait que si nous les jugeons à l’aune du temps court. S’il y a des périodes politiques, il faut désormais un temps étatique. Il convient de retrouver un tracé moral. Ce qui importe, c’est de créer un éthos de confiance, c’est-à-dire une vision longue qui promulgue la cohésion sociale, la solidarité politique et la bienveillance économique. C’est donc dans des valeurs morales, intégrées et respectées, que se trouve la solution. Ces valeurs partagées sont la solidarité et le respect de l’autre. C’est surtout et d’abord l’instruction publique et civique. Ce sera un travail permanent car des valeurs se construisent plus qu’elles ne se postulent. Il est indispensable que, faute d’homme providentiel, ceux qui dirigent l’Etat indiquent, au risque de l’impopularité, quel est son avenir social et politique dans un cadre moral apaisant. Le pays manque de lisibilité sur son avenir, quel qu’il soit. En transposant à un pays ce qu’il appliquait à l’homme, c’est peut-être François Mauriac qui avait raison quand il affirmait que « notre vie vaut ce qu’elle a coûté d’efforts ».

Posté le 13 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Emeutes de Bruxelles : l'odeur du monde devient pestilentielle

B9713794684Z.1_20171113090049_000+GVAA54JP6.1-0Interpellé par les émeutes qui ont affecté le bas de la ville, je m’y suis rendu. Et qu’y voit-on ? des travaux, partout, dans la poisse de cette Belgique en chantiers qui n’en finissent pas, dans cette lamentable idée de construire un piétonnier qui est un chancre. Des palissades dans les interstices desquelles des personnes se réfugient. Des femmes, manifestement réfugiées, qui couvent trois enfants, en quémandant de la nourriture ou de l’argent, à côté des bétonneuses et des containers et entre les sirens hurlantes. Des réfugiés avec comme seule vie, un petit trolley, comme nos aïeux, en 1940, probablement. Des brelans de militaires.

C'est l'armée, dans les rues dans l'anodin d'un nouveau monde désespéré. Des militaires armés d'une mitraillette. Des policiers. Des gardes devant chaque magasin. Des fenêtres brisées. Des races qui n'osent plus se regarder dans les yeux. La peur d'être suivi. Les rires qui ont disparu. Mais où sommes-nous ? Qu'est-il arrivé ?

Et puis, aussi, des dalles humides de ciment froid et silencieux. Des lumières bleues, celles de la police. Partout. Et orange, aussi : celles des lampadaires dans cet enfer du monde qui s’esquive.

Cette lumière, luisante de pluie, des mois courts est détestable. La lune est voilée d’un drap négligé et de vapeurs poussiéreuses. Un misérable brouillard épaissit les mémoires.

Et puis, à côté, Noël qu’on fête déjà le 13 novembre pour exorciser le désespoir de nos réalités et de nos petites nuits. Le village de Noël est encore en poutrelles mais l’artifice de ces accablements de quelques mètres carrés est presque prêt pour son sinistre commerce.

Et puis, le théâtre de la Monnaie. Mais où est le véritable théâtre ? Dans nos mauvaises consciences et ces voitures vite fermées électroniquement ? Dans ces pas pressés dans les parking publics ? Ou ailleurs ? Mais où ?

Pendant ces jours tristes et courts, le pays courbe l'échine entre un ciel tourmenté qui s'alourdit inexorablement et une terre qui rougeoie de ces feux artificiels, comme des scintillements malveillants. Ce sont des vagues d'écume noire.

Demain, le jour va se lever, dans l’entrain des informations et le papier glacé et coloré des nouvelles boursières.

Mais, telle une craquelure qui devient un abîme, un fossé s’est créé.

Et, ne faisons aucune illusion : un monde s’est dérobé. Comme disait de Gaulle avant le grand conflit de 1940, son odeur a changé.

Et cette odeur, celle des conflits larvés et des drames sociaux, celle des ferments de violence et des attentats, celle du racisme et des outrances, celle de la clameur de la rue en colère, devient pestilentielle.

 

Posté le 11 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Egarement monétaire

AchilletalondToute la difficulté de l’imagination du monde futur réside dans l’ancrage au passé.
Trop souvent, affectés d’un naturel biais cognitif, nous projetons l’état présent en le simplifiant, sans imaginer que le futur puisse relever d’une autre dimension après des points de discontinuité impensable. Dans ce cadre, je m’interroge sur la cosmographie future de la monnaie.
Qu’est-ce que la monnaie ?
Le signifiant de la monnaie est insaisissable. La monnaie est un artefact, c'est-à-dire un phénomène créé de toute pièce par les conditions expérimentales statistiques, dépourvu de toute signification théorique.
La monnaie revêt diverses significations et répond à de nombreuses exigences, dont la division du travail, et la transportabilité temporelle du travail. Mais c’est d’abord un référentiel fondé sur l’adhésion et la juxtaposition, plus ou moins volontaires, d’unités de confiance individuelles. La monnaie est aussi, évidemment, une tutelle publique. Cela explique incidemment la subordination de l’ordre monétaire à l’ordre social.
La monnaie renvoie à ce qui la garantit. Elle doit s'adosser à un niveau de confiance qui excède ce qu'elle garantit. Il faut une réciprocité de la qualité de la confiance et de la quantité de monnaie. La monnaie est une idée qui sert de modèle à une autre : un empiriste la qualifierait probablement d'archétype socio-politique.
Pour le sociologue, la monnaie est un moyen d'impersonnaliser l'association entre des personnes inconciliables et donc une sublimation des rapports sociaux. C'est une abstraction au-dessus des structures sociales, si ce n'est la structuration des agrégats sociaux eux-mêmes. La monnaie est alors un postulat par son adhésion spontanée ou forcée.
Pour l'économiste, la monnaie est un phénomène monétaire éphémère et circonstanciel. C'est une formulation simplifiée de l'utilité du temps. Un monopole d'émission sur une monnaie non gagée est un instrument de tutelle publique sur les faits de commerce qui reflète l'équilibre relatif et la primauté d'un facteur de production (travail ou capital), reflété par une tension entre son rôle transactionnel et de thésaurisation.
Que sera la monnaie du futur ?
Imaginons que l’humain soit plongé dans un monde presque totalement robotisé où le temps biologique de l’humain devienne une variable accessoire. Le temps « n’existe » plus (il se résume à son instantanéité) et le travail biologique, qui est rémunéré par de la monnaie, n’existe plus non plus. Dans ce monde dystopique, quelque chose doit structurer l’ordre social et l’évitement de la violence que la structuration monétaire permet de déflecter.
Cette autre chose est, peut-être, la capacité individuelle de contribuer plus efficacement à la robotisation généralisée. On en arrive alors à une monnaie qui est proche du bitcoin, c’est-à-dire une monnaie dont la création est strictement liée au perfectionnement de la robotisation.
Mais, dans une telle société, les robots s’auto-amélioreraient de manière heuristique.
Une telle société entraînerait sa propre destruction humaine puisque les rapports sociaux ne seraient plus normés.
La monnaie, qui est une abstraction, disparaîtrait avec l’humanité. 
J’ai dû m’égarer…

Posté le 10 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un jour, une dictature crypto-monétaire ?

14544379-20351914Les cryptomonnaies deviennent une réalité. En vérité, ce ne sont pas des monnaies, mais plutôt des classes d’actifs. Si on s’intéresse au bitcoin, on comprend que cette monnaie est créée au rythme de la sécurisation d’un chainage informatique qui certifie une séquence d’information. La fabrication de la monnaie repose donc sur la cristallisation d’informations qui sont chaînées. Aujourd’hui, les gouvernements et autorités monétaires réfutent le bitcoin qui altère leur capacité d’imposer leur droit régalien de battre monnaie pour lever l’impôt et assurer leur endettement. Mais demain ? Si on renversait tout ? Si l’exception devenait la règle ? Si, dans le relais de la monnaie électronique, une crypto monnaie devenait monnaie d’Etat sachant qu’elle permet de déceler toute transaction. Ce serait une dictature monétaire. Impensable ? Aucunement : l’histoire des monnaies est un récit de capture de monopole étatique. Déjà, aujourd'hui, l'utiulisation des espèces sont limitées, les retraits bancaires en cash contrôlés, les billets de 500 euros inutlisables...Peut-être qu’un jour, nous réaliserons que nous avons vécu, depuis quelques décennies, dans une bulle de liberté.

Posté le 7 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'absence d'inflation en 10 intuitions

48130Comme les autres instituts d’impression monétaire, la Banque centrale européenne (BCE) s’est lancée, depuis 2015, dans un gigantesque programme de création monétaire qui dépassera 2.100 milliards d’euros. C’est de la monnaie créée ex nihilo par le fait du Prince. L’objectif de cette mesure non-conventionnelle vise à affaiblir l’euro, à alléger le refinancement des dettes publiques, à stimuler l’octroi de crédits et la demande, mais surtout à susciter une inflation. Pourquoi ? Parce que la hausse de la demande se traduit par une augmentation de la croissance et de l’inflation et inversement. De surcroît, cette dernière facilite l’allocation des ressources et augmente la capacité d’action des politiques monétaires. Or, contre toute attente, la création monétaire de la BCE amène à peine l’inflation au seuil symbolique de 2 % dont cette institution devra d’ailleurs peut-être faire le deuil.

Bien sûr, il existe une inflation du prix des actifs (valeurs boursières, immobilier, etc.), mais elle ne se traduit pas dans les flux de consommation. On constate même une légère reprise d’activité économique sans inflation ! Les économistes (au nombre desquels moi-même) sont désorientés car aucune théorie monétaire ne semble plus s’appliquer. Est-ce parce que ces dernières furent élaborées dans des périodes de croissance démographique alors que le contexte contemporain en est différent ? Traverse-t-on, comme à la fin du 19e siècle, une déflation technologique ? La mondialisation perturbe-t-elle le champ des raisonnements ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, les deux principales théories que constituent le keynésianisme et l’Ecole quantitative, perdent leur pouvoir explicatif. Selon la théorie keynésienne, la monnaie est une marchandise. Sa valeur varie de manière proportionnellement inverse à sa quantité. L’Ecole quantitative suggère, quant à elle, qu’une variation de la quantité de monnaie entraîne, avec éventuel retard, une variation des prix. Si ces théories sont incomplètes, que se passe-t-il pour expliquer un niveau d’inflation global si bas (qui était incidemment la norme avant le 20e siècle) ? Je livre quelques intuitions à la réflexion, sans être capable de les égrener par importance relative.

  1. Le niveau d’inflation ne peut pas s’analyser dans le temps court, mais plutôt dans le cycle long. La décennie maudite des années soixante-dix vit le système monétaire d’après-guerre (les accords de Bretton Woods de 1944 à 1971) être sabordé avant que deux chocs pétroliers et une transition brutale de l’économie manufacturière vers l’économie de services ne conduisent à l’effondrement. A cette époque, les gouvernements occidentaux tentèrent de stimuler l’économie par une politique de déficit budgétaire qui embrasa l’endettement public, déclencha une inflation eschatologique et entraîna des rafales de dévaluations. Au début des années quatre-vingt, les banques centrales agirent de manière synchronisée pour atténuer cette inflation. Il s’ensuivit une période qualifiée de « grande modération » qui conduisit, après la récession de 2009, à une inflation très basse, et sans doute trop basse. Il fallait protéger le pouvoir d’achat du capital.
  2. Le vieillissement de la population est l’arrière-plan commun à tous les scénarios économiques qu’il conditionne. Les années d’après-guerre furent caractérisées par une poussée démographique qualifiée de « baby-boom », conventionnellement constatée entre 1945 et 1963. Ce phénomène trouve désormais sa transposition dans un « papy-boom » qui, sur base d’un départ à la retraite à 65 ans, couvre les années 2010 à 2048, en prenant en compte l’augmentation de l’espérance de vie. Or, une population âgée consomme et investit moins. On constate même une augmentation de la propension à épargner qui obère la consommation. Ce phénomène est intuitivement compréhensible : passé un certain âge, il est complexe de constituer une épargne de précaution. Par ailleurs, les bouleversements technologiques anéantissent le maintien au travail des personnes âgées. De plus, une arithmétique élémentaire démontre l’insoutenabilité des pensions pour lesquelles l’imprévoyance politique a conduit à n’en faire aucune réserve. L’absence de confiance dans l’Etat est de nature déflationniste. Il en résulte un comportement prudent conduisant au maintien d’une épargne prévenante.
  3. Nos économies traversent un choc technologique dont l’envergure est titanesque. Après la banalisation d’Internet et l’infiltration de la digitalisation, c’est l’intelligence artificielle qui va contribuer, dans une proportion croissante, à la création de richesses. Or, cette révolution, destructrice d’emplois, suscite une défiance qui accompagne la constitution d’épargne (et donc la contrainte de la consommation) tout en limitant la rémunération du travail. Cette intuition exige un mot d’explication. Si, auparavant, un humain était rémunéré pour son apport de travail par 100 unités monétaires et pouvait revendiquer que cette rémunération représentait sa force de travail manuel ou intellectuel, l’avènement des machines et autres outils technologiques réduit, au sein de cette rémunération de 100 unités monétaires, l’apport « biologique » de l’humain. Il en résulte une baisse relative de la rémunération du travail. Cela explique, pour partie, pourquoi le plein-emploi dans des pays tels les Etats-Unis ne s’accompagne pas d’une hausse des salaires que certains économistes, dont William Phillips (1914-1975), avaient théorisée. L’explication de l’influence déflationniste de la mécanisation du travail est, en revanche, parfaitement expliquée par Karl Marx (1818-1983). La révolution technologique conduit à éroder l’inflation.
  4. Pour certains économistes, l’économie mondiale serait d’ailleurs entrée dans une période de stagnation séculaire, c’est-à-dire une période prolongée de faible croissance économique. Ce contexte serait alimenté par un accroissement limité de la population et un excès d’épargne sur l’investissement. La globalisation a, quant à elle, permis l’accès à des zones de bas salaires (Chine, Inde, etc.), ce qui a tempéré la globalisation
  5. Le choc conjoncturel de 2008 a constitué un traumatisme profond : l’épargne bancaire fut fragilisée tandis que les années 2009-11 plongèrent de nombreuses économies dans une spirale récessionnaire et déflationniste. La précarisation de l’emploi (travaux atypiques, uberisation, flexibilité accrue mais nécessaire du marché de l’emploi) entraîne une atténuation des revendications salariales dans un marché du travail déstructuré. Cela conditionne négativement l’inflation qui est elle-même étouffée par une concurrence salariale dans la zone euro. La sécurité de l’emploi prime alors sur les augmentations salariales.
  6. Les inégalités sociales croissantes, amplifiées par une décennie de crise, constituent autant de facteurs de désinflation. En effet, l’homogénéité de la classe moyenne d’après-guerre constituait un facteur de confiance collective étançonnée par des systèmes d’Etats-providence. Ces derniers sont devenus impayables. La peur de la chute sociale suscite des comportements prudents d’épargne. Il en résulte une pression négative sur la consommation et sur les investissements de nature désinflationniste.
  7. La dette publique étouffe la croissance et donc l’inflation. C’est une intuition avancée par l’économiste Ricardo (1772-1823) qui supputait que les agents économiques augmentaient leur épargne au détriment de la consommation, donc de l’inflation, quand ils prenaient conscience qu’ils devaient payer l’endettement public par leurs impôts.
  8. Au sein de la zone euro, la gestion de la crise a contribué à aggraver les convergences déflationnistes. L’influence allemande a conduit, contre toute logique, à imposer des politiques d’austérité monétaires et budgétaires. L'euro a conforté la protection du capital au détriment de la promotion de l’emploi. Cette devise est donc une monnaie génétiquement désinflatée et récesionnaire, c'est-à-dire une monnaie qui conserve son pouvoir d'achat au détriment des travailleurs. La réponse à la crise souveraine de 2009-11 fut d'ailleurs révélatrice : la Commission européenne imposa de rigoureux programmes d'austérité à des économies en souffrance, faisant basculer la population jeune dans le chômage. De plus, la création monétaire de la BCE reste momentanément coagulée dans les bilans bancaires sans transmission suffisamment rapide à l'économie réelle sous forme de crédits. En effet, l'économie souffre d'une crise de la demande : la consommation et l'investissement sont insuffisants pour tracter la demande de crédits alors que des facteurs objectifs sont favorables.
  9. Dans certains secteurs, l’économie traverse un phénomène de désendettement qui comprime l’activité économique. Ceci se combine à un piège de la liquidité qui rend la politique monétaire partiellement inopérante.
  10. Enfin, d’autres phénomènes jouent sans doute un rôle dans la désinflation de l’économie. La sphère marchande devient une salle d’enchère universelle au sein de laquelle de grandes plateformes de commerce, tel Amazon, suscitent une transparence des prix qui compresse l’inflation.

 

En résumé, l’inflation reste basse et le chômage élevé dans le sillage d’un contexte déflationniste, lui-même entretenu par le vieillissement de la population et le choc digital. La politique budgétaire et monétaire européenne a entretenu ces mêmes forces dans une crise de la demande et un marché du travail déstructuré. Il est possible que l’inflation reste basse dans un contexte de stagnation séculaire que certains assimilent à un scénario « à la japonaise ». Le passage du choc générationnel du papy-boom et un retour à une confiance dans le futur permettront peut-être de retrouver la croissance et l’inflation. Mais ce n’est pas tout : il faudra de massifs programmes d’investissements publics et privés dans les domaines de l’énergie, des communications et des défis sociétaux tels le climat et les migrations. La réalité politique nous fait face : sans promotion du travail, nos économies pourraient succomber sous leurs propres maux d’un capital désinflaté. Il s’agit donc d’un débat politique.

Posté le 5 novembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Bitcoin : petite bulle ou grosse bulle ?

Credit-suisse-bitcoin-est-une-bulleLes bitcoins correspondent à un véritable travail, puisqu’une prestation informatique leur donne naissance.
Ils sont créés à un rythme prévisible et décroissant jusqu’à atteindre 21 millions à un horizon proche d’un siècle.
Certes, ces bitcoins sont fractionnables. Il n’empêche que leur nombre suit une courbe asymptotique correspondant à la difficulté croissante de procéder à des opérations mathématiques dont les bénéficiaires sont ceux qui disposent des ressources technologiques les plus performantes ou le coût opérationnel (et je parle essentiellement du prix de l’électricité) le plus bas
Les premiers bitcoins ont été créées plus facilement (c’est-à-dire à moindre coût) que les derniers. Ils bénéficient d’un effet d’aubaine puisque leur coût de fabrication ou leur prix d’achat était plus faible
Aujourd’hui, le cours du bitcoin a été multiplié par six depuis le début de l’année.
C’est ce que j’appelle une bulle : une information imparfaite, relayée par des engouements superficiels qui relèvent de comportement mimétique, conduisent à une spirale haussière. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’elle est spéculative.
Et puis, raisonnablement, peut-on qualifier d’un autre mot que « bulle » une multiplication du prix d’un actif intangible par six en moins d’un an…même si certains voient un prix d’équilibre à 15.000 USD ?
Et, foi d’ancien Président de la Bourse de Bruxelles, il ne faut jamais oublier que pour (presque) chaque bitcoin acquis à prix d’or, il y a un vendeur qui encaisse des monnaies traditionnelles sonnantes et trébuchantes…

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