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décembre 2017

Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 5 décembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Mon credo : il faut une révolution morale

1018031598Souvent, je m'interroge sur la trajectoire de nos communautés. Nos sociétés vieillissent mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme européen, elles ne réalisent pas que le monde s'est étendu dans les azimuts verticaux. Nous sommes imprégnés d'une suprématie civilisationnelle des années industrielles, mais la croissance s'est encourue. Et comme nous vieillissons, la jeunesse n'exerce pas suffisamment une saine et cette nécessaire force de rappel.

La crise de 2008 fut un signe majeur : elle signifia la fin d'un monde de rentiers d’idées. Mais il y a autre chose. Pas un naufrage, mais plutôt une infime et inéluctable dérive. Une morosité silencieuse. Une résignation. De nombreux citoyens le ressentent, mais peu l’expriment. C’est un sentiment flou, teinté d’amertume des grandeurs passées et d’incompréhension des réalités modernes. Cette crise n'est qu'une expression accessoire. De profonds chocs socio-politiques sont proches parce que nous n'arriverons plus à assurer la cohésion et la mixité sociales. En effet, la croissance économique est une échappée dans le futur. Son absence devient une prison puisqu'il n'est pas possible de se projeter dans un avenir économique meilleur.

Quels sont les murs de cette geôle ? Il s'agit de la gigantesque soustraction des dettes que nous avons contractées et qui doivent être défalquées de notre futur, comme un monde qui se renverserait. Il s'agit, bien sûr, de la dette publique, mais aussi des autres dettes sociales, comme l'accentuation des inégalités, et des dettes sociétales dont les latences environnementales et climatologiques. Cette déduction du futur, qui ne peut plus s'opérer sur la croissance, pourrait conduire à l'exclusion et à la prédation, d'autant que la pénétration dans l'économie digitale va temporairement pulvériser des pans entiers de l'économie marchande.

Nos temps ne sont pas ceux d'une crise, mais d'un bouleversement structurel, d’autant qu’on ne peut plus dissocier les crépitements sociaux d’un modèle d’économie de marché qui n’est plus tempéré par l’Etat. C'est une rupture et une prise de conscience. Je veux dire une véritable prise de conscience, pas l'expression mondaine ou convenue de ceux qui disent que tout change en espérant que rien ne les affectera. C'est l'adieu au vingtième siècle. C'est l'abandon au monde de l'inertie, de la tétanie. Cette charnière qui grince avec le siècle qui s'est refermé, c'est aussi, malheureusement, l'oubli de tous les drames et totalitarismes qui l'ont assassiné deux fois.

Cette crise n'est donc plus souveraine, ni monétaire : elle porte sur l'exercice des États, écartelés entre des entreprises mondiales et versatiles, et des dettes publiques dont la stabilité de l'expression monétaire et le refinancement sont les garants de l'ordre social. Nos politiques sont étatico-nationales alors que le marché est mondial.

Dans les prochaines années, le débat idéologique portera sur le dialogue entre l'État et le marché, entre la collectivité et l'individu, et entre la dette publique et la propriété privée. Certains exigeront une étatisation croissante, voire généralisée, de l'économie, pour maintenir l'ordre social. D'autres argumenteront que cette voie conduirait à désertifier toute initiative spontanée. Les insoutenables dettes publiques engageront la question du défaut ou de l'opposition sociale.

La véritable question portera sur la représentation de l'avenir du corps social car les configurations sociales deviennent extrêmement vulnérables. Les démocraties seront mises à l'épreuve dans le sillage des chocs économiques. Insidieusement, d'autres configurations politiques, plus autoritaires, risquent d'émerger.

Notre siècle sera-t-il plus apaisant ? Je ne le crois pas. Tout se met en place pour alimenter les replis identitaires, les égoïsmes, les pertes de civilités dont certains espèrent sortir gagnants, alors que tous nous en sortirions perdants. À moins de vérifier que l'exclusion et l'ostracisme soient des choix démocratiques, et donc partagés, quelle société voulons-nous ? Une société d'ouverture, dans l'intelligence de la justice et de la sécurité ? Ou bien une société ostracisant qui fragmente les classes sociales, les attachements territoriaux, les affinités linguistiques et culturelles ?

Il faut résolument s'opposer à la fracturation de notre société. Pourtant, chaque jour, certains s'accommodent des outrances et des débordements verbaux. Pour ceux-là, la ligne rouge n'existe plus au motif de leur propre survie politique. Mais quelles valeurs morales veulent-ils formuler, au-delà d'une sombre mathématique électorale dont ils seront évidemment les victimes ?

Partout, en Europe et en Belgique, des rémanences des temps odieux sont rappelés. Mais savent-ils, tous ceux qui adhèrent en toute bonhommie à des idées répressives, que chaque homme commence l'humanité et que chaque homme la termine ? Savent-ils que la liberté et la tolérance sont des combats ? Savent-ils que, pendant des milliers d'années, des hommes ont relevé la tête plutôt que des fusils, des bras et des mentons ? Que des hommes ont préféré éteindre les combats plutôt que d'allumer les marches au flambeau ? Car, dans « La reine morte », le roi Ferrante dit « Et un jour, tout sera bouleversé par les mains hasardeuses du temps ».

Posté le 3 décembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Etats-Unis : que va-t-il se passer ?

Cropped-vietnam_henri_huet_01_610x400Les Etats-Unis se métamorphosent. Bien sûr, on pourrait confiner cette mue à l’élection présidentielle. Mais ce serait confondre les symptômes et les causes. Les Etats-Unis se sont forgés dans un alliage de domination. Cette dernière, domestique et extérieure, leur a permis d’imposer au monde un ordre capitaliste qui est fondé sur la supériorité militaire, et donc monétaire. Cet état d’esprit aligne le peuple américain sur des valeurs morales et symboliques qui perpétuent la supériorité de leur modèle. Le presbytérien Président Woodrow Wilson (1913-1921) qui est à la base de ce postulat de supériorité morale, qui considérait les Etats-Unis comme la terre promise.

Pourtant, le dernier demi-siècle a indubitablement confiné le champ d’influence américain. Si la chute du mur, en 1989, fut incontestablement la démonstration de l’unicité du système d’économie marchande puisque son contre-modèle s’était sabordé, l’immersion dans le capitalisme d’autres nations, telles la Chine et la Russie, ont contribué à limiter l’influence américaine. Militairement, aussi, les Etats-Unis ont subi des revers. La guerre du Vietnam s’est échouée dans le déshonneur tandis que les conflits suivants (Golfe, Irak, Afghanistan), au reste souvent déclenchés par les Etats-Unis au motif de la nécessité d’une domination mondiale, ne les ont pas déclarés vainqueurs de manière décisive. La guerre actuelle, celle du terrorisme, est plus pernicieuse. Elle a frappé le cœur du capitalisme, New-York, un 11 septembre. Ce jour-là, un ordre américain ancien est mort.

La crise de 2008 fut aussi un terrifiant choc pour ma prospérité économique. Même si l’économie américaine a retrouvé une croissance solide et le plein-emploi, cette prospérité n’est pas bien partagée sous les angles sociaux et géographique. La classe moyenne a été pulvérisée dans la hantise de la mondialisation et le cœur des États-Unis est rongé par la crise des opiacés.

Certains pourraient croire que l’élection de Trump est l’aboutissement de ses constats, que j’ai évidemment simplifiés. En vérité, Trump est peut-être le début de quelque chose. Que ce soit en matière de politique intérieure (immigration, programmes sociaux, sécurité sociale, système fiscal) ou de politique extérieure (démantèlement progressif des accords de coopération économique, d’immigration, climatiques, etc.), les États-Unis se libèrent de liens de coopération pour restaurer une logique de domination.

Trump et le parti républicain arrachent les écorces d’un ordre social pour révéler et irriter le penchant obscur des hommes à la prédation. Ceci peut conduire à une hystérie collective d’autant plus plausible que les États-Unis s’alignent toujours dans le combat d’un ennemi, réel ou imaginé (il suffit de penser à a légende des armes de destruction massive irakiennes). La question est donc de savoir quel sera l’aboutissement de la présidence de Trump. Car une fois que tout l’actif social et fiscal aura été soldé et que la prospérité américaine devra s’acquérir au détriment d’autres nations, que se passera-t-il ? Quand Wall Street aura terminé d’anticiper des réformes qui finiront par s’atténuer, comment les marchés financiers réagiront-ils ? Et quand tout cela sera consommé, aurons-nous la guerre ? Une guerre ? Je ne le prédit pas, ni ne l’espère mais c’est vraisemblable.

Posté le 2 décembre 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Bruxelles. Ma Belle (2). Un Etat tourmenté ?

F64929bd9bc3994b3a3c8e2995dfa421--brussels-belgium-worlds-fairDepuis les années cinquante, et plus précisément depuis la question royale, l’Etat est dépouillé de ses attributs régaliens. Mais si l’Etat n’a plus donné confiance, c’est aussi et surtout parce que nous ne nous sommes pas associés collectivement au projet qu’il représente. Tous, nous avons vécu des rentes d’un passé glorieux, sans comprendre que la grandeur d’un pays exige une élévation de pensée et un projet de communauté. Un Etat a besoin d’un chef. Or le pouvoir exécutif se fragmenta sous des couches de réformes qui n’eurent comme seule conséquence que d’assurer l’immobilité sous une administration pesante. Ce qui est important, c’est de retrouver un tracé moral. Il faut un Etat fort, pas au sens de l’autoritarisme qu’il peut exercer, mais de l’autorité qui peut en rayonner. Il faut, avant tout, un Etat qui rassure. Je dois beaucoup à notre Etat, à commencer par l’éducation, et je tente de rendre ce qui me fut donné. Je garde donc une foi indestructible dans notre pays et une conviction absolue qu’il se ressaisira devant les grands périls qui nous menacent. Mais, aujourd’hui, l’Etat suscite l’indécision ou l’inquiétude. Il est indispensable que, faute d’homme providentiel, ceux qui le dirigent indiquent, au risque de l’impopularité, quel est son avenir social et politique dans un cadre moral rassurant. Un monde ancien s’effondre. Ce monde, c’est celui de l’insouciance et du vain espoir que les certitudes soutiennent le futur. L’avenir va - je le crains - trahir les promesses que nous lui avons confiées. De Gaulle parlait d’obscure fatalité. L’histoire, ignorante de sa puissance, est une tempête qui trompe les hommes, détruit l’ordre et saccage les espérances. Et personne ne sait qui en décide.

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