Le développement de l’entrepreneuriat
social est rendu possible notamment grâce au soutien financier d’institutions à
la recherche d’un impact social au travers de leurs investissements. Une
finance éthique et responsable passe inévitablement par l’émergence de ce type
d’acteurs financiers. Si ces acteurs financiers ne représente pas encore la
principale source de financement des entrepreneurs sociaux, leur nombre
augmente considérablement. Vu le caractère récent, innovant et prometteur de
ces acteurs, Fair Street a voulu en savoir plus sur leur stratégie
d’investissements et sur leur capacité à combiner rendement social et
financier.
Fair Street a eu le privilège
d’interviewer Michael Chu, co-fondateur et managing director d’IGNIA Fund, le premier fond social de capital à risque actif en Amérique latine.
Professeur à l’Harvard Business School,
Michael Chu est l’un des spécialistes de l’entrepreneuriat social et du secteur
constituant « la Base de la Pyramide ». Diplômé de cette même école
et après avoir débuté sa carrière au Boston Consulting Group, il a travaillé au
sein du private equity Kolhberg Kravis & Roberts à New York. Il fût également
pendant 6 ans le CEO d’Accion International, une organisation qui cherche à
combattre la pauvreté à l’aide de la microfinance. En juin 2007, il a donc
fondé en collaboration avec Alvaro Rodriguez Arregui, le fond de venture
capital IGNIA Fund.
Fair Street : Pouvez-vous
définir ce qu’est un fond d’investissement social? En quoi diffèrent-ils des
fonds d’investissements dits classiques? À votre avis, les investissements
sociaux sont-ils plus risqués que les investissements traditionnels? Quels sont
les critères pour un « bon » investissement social?
Michael Chu : À mon avis,
dans sa définition la plus élémentaire, un fond d’investissement social est un
fond qui focalise ses investissements sur des entreprises dont l’objectif est
d’avoir un impact social positif. C’est cela qui constitue la différence fondamentale
avec les fonds d’investissements classiques pour lesquels la performance
financière est l‘objectif principal. À partir de là, il existe de nombreux
types de fonds d’investissements sociaux. Par exemple , IGNIA Fund, que
j’ai co-fondé, a pour mission d’investir dans des entreprises actives dans les
secteurs à bas revenus qui vont avoir un grand impact social de par leur
activité (soins de santé, logement, éducation, services basiques pour le bas de
la pyramide socioéconomique et des chaînes d’approvisionnement incluant des
producteurs à bas revenus) tout en combinant un rendement financier au dessus
de la moyenne.
Je ne pense pas que le risque soit une
caractéristique qui distingue les investissements sociaux des investissements
traditionnels. Il existe des investissements risqués et sûrs tant dans les
secteurs sociaux que dans les secteurs traditionnels. Par exemple avec le recul
, il est clair que posséder une action de Citigroup était beaucoup plus risqué
que de posséder une action de la banque Compartamos de Mexico, où la taille
moyenne des prêts est encore en dessous de $500.
Pour qu’une entreprise soit un bon
investissement social, celle-ci doit, selon moi être capable d’avoir un grand
rendement social (ex; fournir un accès à des soins de santé primaires pour des
populations à bas revenus) et générer un rendement financier significatif
(ex : TRI(1) dans les 30%).
FS: En tant que manager d’un fond
d’investissement social, comment parvenez-vous à trouver le juste milieu entre
l’impact social et le rendement financier lorsque vous prenez vos décisions
d‘investissement? L’une de ces variables ne prend-elle pas le dessus sur
l’autre?
MC : Chez IGNIA,
découvrir qu’un investissement répond seulement à l’un des deux critères
(financier et social) est la raison même pour laquelle nous refuserions
celui-ci. Selon nous, cela n’a aucun sens de générer uniquement un rendement
financier. Si c’était notre objectif, mon partenaire, Alvaro Rodriguez, et
moi-même, aurions continuer à nous focaliser sur ce que nous faisions après nos
études de commerce. D’un autre côté, si nous trouvons quelque chose avec un
grand impact social potentiel, nous estimons qu’un impact significatif ne peut
être atteint qu’au bénéfice d’une taille critique, ce qui requiert non pas une
seule entreprise mais une industrie tout entière, pour laquelle un rendement
financier supérieur est essentiel.
FS: Comment la crise actuelle
va-t-elle influencer l’accès au capital pour les entrepreneurs sociaux?
Pensez-vous qu’en conséquence de cette crise, les gens vont investir une plus
grande proportion de leur argent dans des institutions socialement responsables
telle qu’IGNIA Fund? Les évènements actuels peuvent-ils représenter une
opportunité pour les entrepreneurs sociaux de gagner en importance dans
le débat public sur les fondamentaux d’un modèle économique durable?
MC : La crise
actuelle va rendre l’accès au capital difficile pour tout le monde. Cependant,
les deux dernières levées de fond menées par IGNIA étaient postérieures au
ralentissement des marchés de capitaux mondiaux. De plus, nous espérons pouvoir
continuer à lever les fonds nécessaires à la réalisation de nos objectifs dans
un futur proche.
Bien que j’aimerais pouvoir penser que
la crise actuelle va permettre de rediriger les marchés de capitaux vers des
alternatives telles qu’IGNIA Fund, je pense que fondamentalement, cela dépendra
principalement de la performance des investissements réalisés par IGNIA.
FS : Le débat que vous avez eu
avec Muhammad Yunus a été largement commenté sur internet… Votre opinion est
que les organisations servant le base de la pyramide devraient adopter une
orientation de marché et des stratégies commerciales. Pourriez-vous développer
cela plus en détail?
MC : Notre victoire
sur la pauvreté dépend de quatre éléments: l’émergence d’initiatives à large
échelle, durables, en amélioration constante et à l’efficacité croissante.
Les ONG’s, la philanthropie et les agences de développement peuvent commencer
des initiatives mais ne peuvent fournir elles-mêmes des initiatives à
large échelle et permanentes. D’un autre côté, les gouvernements ne peuvent pas
fournir une amélioration et un gain d’efficacité continu. Des activités basées
sur la loi du marché, représente l’unique manière que les humains connaissent et
permettant d’accomplir ces quatre critères de manière simultanée et
systématique. Néanmoins, ceci ne peut s’accomplir à l’aide d’une seule
entreprise mais au travers de la création d’industries entières. Et je ne
connais qu’une manière de créer une industrie: au travers d’une activité
économique et un rendement financier au dessus de la moyenne.
Une mise en garde cependant. Si nous
utilisons des mécanismes de marché avec l’objectif de résoudre des problèmes
sociaux, nous devons également comprendre que, sur le long terme, la seule
manière de s’assurer que les bénéfices provenant de la création de valeur
additionnelle ne soient pas accaparés par les investisseurs et managers mais
qu’ils continuent à parvenir à ceux qu’ils cherchent à aider, grâce à une compétition ouverte,
transparente et intense. Dans ces circonstances, les prix vont diminuer, la
diveristé des produits va augmenter et les services offerts aux clients vont
s’améliorer. Le succès commercial de la microfinance en est le meilleur exemple.
(1) TRI : le Taux de
Rentabilité Interne est une mesure indiquant la qualité d'un investissement. Le
TRI est le taux d'actualisation pour lequel la Valeur Nette Actualisée des cash
flows générés par l'investissement est égale à zéro. Etant donné qu'un taux
d'actualisation inférieur au TRI donnera une VAN positive, plus le TRI est
élevé, plus l'investissement sera retenu comme intéressant.
www.fairstreet.org
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