Un sain patron en faveur des entreprises
Il existe plus de statistiques sur le bien-être des animaux d'élevage que sur celui des entrepreneurs. Derrière ce jeu d'esprit, Olivier Torrès, docteur en gestion, invite à découvrir un objet de recherche inédit et tabou: La santé du dirigeant, ouvrage collectif paru aux éditions De Boeck.
Qui plaindrait son boss au moindre bobo ? Personne, même pas lui. Le patronat n'a jamais consenti d'appartenance au régime de santé général. Au motif qu'un chef d'entreprise ne tombe jamais malade. Et comme aucun gouvernement ne lui a dédié de service sanitaire, l'attention portée au bien-être de l'entrepreneur ressemble à un vide technique.
Pourtant, le moindre souci de santé d'un patron perturbe fortement son entreprise, surtout une de petite taille. Dans le secteur des PME et, a fortiori des TPE, la mort du numéro un s'accompagne souvent de l'extinction de sa société.
Le capital santé du dirigeant constitue le premier actif immatériel de la PME, assure Olivier Torrès. Il convient dès lors de récuser plusieurs clichés tenaces: «Le patron n’est ni inhumain, comme se complaisent à dire ceux qui le diabolisent, ni surhumain, comme se plaisent à croire ceux qui le divinisent».
Et au rang des caricatures, la rémunération tient souvent le pompon. L'entrepreneur s'alloue le revenu résiduel, pouvant certes tutoyer la stratosphère comme les pâquerettes. Si le salaire moyen d'un dirigeant d'entreprise s'élève à 4.273 euros en France (selon l'Insee), ce montant cache de graves disparités, en fonction de la taille de la firme et de son secteur. Une hétérogénéité aussi prononcée que celle des catégories de travailleurs indépendants.
Or, «mettre sur le même plan un tailleur de pierre qui travaille à son compte, avec pour seul employé son conjoint (...), et un dirigeant d'une entreprise industrielle multi-établissements composée de deux cents salariés» tient de la comparaison par l'absurde, voire de l'insulte à l'égard d'une population primordiale pour l'économie.
Le dédain et la méconnaissance de la réalité des PME en général, et de la santé de leurs dirigeants en particulier, se heurtent à une orientation toujours plus entrepreneuriale de notre société. L'absence de considération entretient l'image négative du patron alors qu'il incarne souvent «le fantassin porté volontaire pour occuper le front de la guerre économique». Quid de ses capacités physiques et mentales?
ON A OUBLIÉ L'INFIRMERIE
«Je ne fais une visite médicale que lorsque j'emprunte de l'argent». Ce refrain renvoie à une autre réalité interpellante: les formulaires de santé dans l'octroi de crédit aux PME. Le procédé ne bénéficie d'aucune réglementation. BNP Paribas pose 177 questions relatives à la santé, là où sa consoeur Société Générale se limite à 43 interrogations. Ces exemples traduisent à nouveau la forme d'impensé qui entoure la santé des patrons.
Dans la bataille de l'emploi, «on a sous-estimé les éventuels dégâts et oublié l'infirmerie», s'inquiètent les auteurs. Les cadres salariés ne possèdent pas le monopole de l'épuisement professionnel. Les conditions de certains artisans indépendants ressemblent à s'y méprendre à celles des ouvriers salariés.
L'importance de la santé du dirigeant se retrouve dans les conséquences qu'elle peut avoir sur la capacité de ce dernier à assumer ses responsabilités. Autrement dit, au travers des retombées sur le climat social et l'organisation de son entreprise. Santé de l'employeur et efficacité des employés semblent interdépendantes.
OBÉSITÉ, INSOMNIE & CIE
Prendre un avion de petit matin pour honorer un rendez-vous informel, consulter sa boîte mails au milieu de la nuit pour déjà gagner du temps sur la journée de demain, cumuler des repas d'affaires aussi copieux qu'arrosés... le métier de dirigeant d'entreprise place l'individu qui l'exerce dans un contexte favorisant le manque de sommeil, la prise de poids, le diabète, les troubles cardiovasculaires. Une liste non exhaustive de facteurs de risque qui, de la répétition d'arrêts de travail à l'accident de travail, en viennent à menacer le bon fonctionnement de l'entreprise.
Seulement voilà, cette thématique «d'hygiène patronale» ne dispose pas (encore) d'outils d'évaluation. En revanche, la prévention des effets pathogènes inhérents à la direction d'une entreprise possède sans le savoir des intermédiaires tout désignés: les structures d'appui (incubateurs, couveuses et autres technopôles).
«Pas une région, pas un département, pas une agglomération ne manquent à la liste des territoires qui se dotent de structures d'accompagnement», relatent les auteurs. Et de se demander si, à l'instar des sportifs de haut niveau pouvant compter sur un solide staff, les entrepreneurs bénéficiaient d'un encadrement médical. Pour la simple et bonne raison que la prise en compte de leur santé offre de réelles perspectives opérationnelles.
LE TRAVAIL, C'EST LA SANTÉ... ET VICE-VERSA
Les patrons d'entreprises affichent globalement une meilleure santé que les salariés. Cela laisse penser que l'entrepreneuriat véhicule des facteurs protecteurs. La surcharge de travail caractérise peut-être la tâche du patron, elle n'en reste pas moins une contrainte choisie. Cette soumission consentie pourrait résumer à elle seule le paradoxe de la santé du dirigeant.
«Tant que ses sentiments de liberté et d'indépendance le guident, son état de santé lui paraîtra excellent», mais en cas d'échec ou d'imprévu majeur, le syndrome du 3D (Disease, Divorce and Death) guette et le suicide patronal peut opérer un violent passage du mythe à la réalité.
En jetant les bases scientifiques de l'étude de la santé du dirigeant, Olivier Torrès et ses collaborateurs dénoncent l'angle mort dans lequel évolue l'un des moteurs de notre économie. Cette préoccupation sanitaire, livrant une image plus humaine du patron, entend simplement inscrire l'entrepreneuriat dans une dynamique durable. N'en va-t-il pas du devoir moral de la société de protéger ceux qui la font vivre ?

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