Posté le 23 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Les "écrits meurtriers" de la Foire du livre, en version Sabam

Lors de sa dernière édition, début mars, la Foire du Livre de Bruxelles mettait le roman noir à l'honneur avec le thème des "Écrits Meurtriers", pour dire la noirceur du monde, les blessures de l'histoire, les dérives de la société, les tourments de la quête identitaire...

La Sabam, société belge des auteurs, compositeurs et éditeurs, s'est emparée, à sa façon, du thème dans un petit livre non destiné à la vente, où, comme l'explique en préface son CEO Christophe Depreter, un défi a été lancé: "écrire un recueil de nouvelles en temps réel, ou persque, sur le stand de la Sabam, à la Foire du Livre." Le projet s'est donné le temps de prendre tournure et il vient de vient de sortir de presse, joliment illustré. On y trouve, en une centaine de pages, des morceaux de bravoure signés Michel Joiret, Anne-Michèle Hamesse, Evelyne Wilwerth, Chantal Deltenre, Jean-Philippe Querton, Rachid Hirchi, Frédéric Halbreich, Bruno Coppens, Véronique Gallo, Gisèle Mariette.

Luc Dechamps

"Ecrits meurtriers à la Foire du Livre", Artes. Ce livre peut être obtenu, en adressant la demande par courrier à l'adresse Sabam, rue d'Arlon 75-77, 1040 Bruxelles, dans les limites du stock.

Posté le 23 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Fantassin contre blindé, le combat de David contre Goliath?

Pour son 21e hors-série, le magazine « Batailles et blindés » (des éditions Caraktère) a choisi un sujet bien peu traité jusqu’à présent : le combat antichar. Vu ici du côté allemand, comme le recours désespéré face au déferlement blindé allié.  Faut-il préciser que le choix allemand n’a rien d’idéologique ? Au vu du sérieux des publications des éditions Caraktère, sans doute que non, mais soit.
Seul celui qui a déjà approché un blindé de très près peut se rendre compte du courage nécessaire pour affronter pareil monstre d’acier armé jusqu’aux dents. Du courage, ou une certaine forme d’inconscience ?  Comme l’expliquent les auteurs, « il fallait vraiment avoir un moral d’acier pour tenir jusqu’au moment favorable face à un char qui vient droit sur vous…et faire mouche à coup sûr. » Contrairement aux idées reçues, « l’attaque d’un char lourd est beaucoup plus facile que celle d’un moyen ou léger, car celui-là est, en général, plus massif, moins maniable et gêné dans sa visibilité. »

PanzerknackerRédigé par Alexandre Thers, Laurent Tirone et illustré par M. Filipiuk, ce hors-série débute lors de la Première Guerre mondiale avec l’arrivée sur le front des premiers tanks britanniques en septembre 1916. Une nouvelle arme qui se révèle à ses débuts plus destructrice sur le plan psychologique que réellement efficace. Entre les deux Guerres mondiales, l’arme antichar allemande va ensuite connaître un développement notable. Lors de la guerre d’Espagne, notamment, terrain d’essai pour de nouvelles armes destinées à neutraliser les blindés ennemis. Mines, fusils lance-grenades, canon antichar…  Ils seront tous testés. Sans compter les grenades, utilisées par les fantassins par jet dans la trappe d’un blindé. Une tactique plutôt « sportive » mais payante pour les Panzerknacker (casseurs de chars) allemands. Les plus téméraires utilisaient aussi des bouteilles explosives, spécialement en milieu urbain comme à Stalingrad ou Budapest. Ce que nous qualifions aujourd’hui de cocktail Molotov.

 L’année 1943 marque une nouvelle étape dans le combat antichar allemand avec l’arrivée sur le front de nouvelles armes. Dont la Glasmine 43, entièrement en verre, donc indétectable ; ou le blindé spécialement conçu pour le combat antichar pur : le Jagdpanzer IV.  Mais une arme va rapidement se révéler comme la plus sérieuse des menaces pour le blindé allié : le Panzerfaust, apparu en août 1943. Une arme individuelle à charge creuse, destinée à rétablir l’équilibre sur le champ de bataille. Facile à mettre en œuvre, donc aisée à confier aux civils allemands mobilisés pour retarder l’avance alliée. À titre d’exemple de son efficacité, « on estime que dans le cadre de la bataille de Normandie, quelque 6% des blindés britanniques détruits le furent avec cette arme portative. » Un engin produit à plus de 8 254 300 exemplaires et qui fera fureur dans les embuscades et les combats urbains. Une arme complétée par le Panzerschreck (« terreur du char » en allemand), premier bazooka allemand.
Pour les « casseurs de chars », « la hantise était de devoir combattre dans un secteur praticable pour les blindés et sous la menace de l’infanterie de soutien. » Une terreur partagée par les équipages de blindés alliés. Comme l’expliquent les témoignages repris par les auteurs : «ceux qui ont vu une bataille de chars savent combien terrible peut être la mort des tankistes. Si un projectile touche les munitions ou le réservoir de carburant du blindé, celui-ci peut être détruit sur le coup. Souvent, un projectile pénètre seulement le blindage. Tous les membres d’équipage sont alors blessés, incapables de sortir du char en flammes. Et vous entendez les cris de ceux qui brûlent vivants dans le blindé en flammes  verrouillé de l’intérieur. »

 Un dernier chapitre retrace les tactiques et les moyens de défense mis en place par les tankistes alliés pour contrer la menace de ces Panzerknacker. Des tankistes alliés qui ont enregistré des milliers de pertes durant la Seconde Guerre mondiale. Les Soviétiques ont ainsi perdu 96.500 chars, les Américains 5.066, les Britanniques 15.844 et les Français 2.337. Pas tous du fait des assauts des casseurs de chars, certes.

Comme pour le reste de la production des éditions Caraktère, ce hors-série bénéficie d’une riche iconographie avec de nombreux témoignages, des clichés inédits et des reproductions de documents historiques. Un numéro conseillé s’il n’a pas déjà rejoint votre « Caraktérothèque ».

 Philippe Degouy

 «Batailles et blindés hors-série n°21. Panzerknacker. Histoire du combat antichar allemand 1939-1945». Éditions Caraktère. 114 pages, 14,90 euros

 Couverture : éditions Caraktère

Posté le 23 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Haro sur le trading à haute fréquence

Ils sont à l'origine de 60% des transactions boursières aux Etats-Unis, 40% en Europe. En une décennie à peine, des spéculateurs d'un nouveau genre ont pris le contrôle de la finance. Les traders à haute fréquence achètent et vendent à la vitesse de la lumière. Leurs algorithmes naviguent sur les marchés en pilote automatique, saisissant leurs profits en quelques millisecondes, manipulant les cours en toute impunité.

Ils jurent de fluidifier les rouages de la finance. "Ils menacent pourtant de gripper l'économie tout entière", rétorquent Frédéric Lelièvre et François Pilet, deux journalistes économiques suisses qui viennent de signer un ouvrage de vulgarisation sur le sujet. Ils n'hésitent pas au passage à dénoncer les dangers de déstabilisation inhérents au trading à haute fréquence. Le krach éclair du 6 mai 2010 a sonné comme un premier avertissement. Ce jour-là, la Bourse de New York a enregistré la plus violente baisse de son histoire sans raison apparente. Depuis, les bugs se sont multipliés.

KrachPour les deux auteurs de "Krach machine", le trading à haute fréquence a pour ambition d'atteindre le plus vieux rêve des spéculateurs: gagner à tous les coups. Quitte à faire vaciller au passage des pans entiers de l'économie.

Face aux lobbies de la finance qui font pression pour préserver cette poule aux oeufs d'or, les autorités de régulation apparaissent bien faibles. Jean-Philippe Bouchaud, qui dirige le hedge fund CFM à Paris, compare la situation avec celle de "dealers de drogue équipés de Ferrari face à des policiers en 2 CV".

L'eurodéputé allemand Markus Ferber, qui a été à la base de la directive MiFID II, n'avoue qu'une ambition: "Faire en sorte que les marchés financiers, et en l'occurrence les traders à haute fréquence, apportent des services au reste de l'économie réelle, et pas le contraire."

D'autres se veulent toutefois moins fatalistes. Les gendarmes français de la finance se déclarent pour une interdiction pure et simple. On n'est pas loin de penser la même chose du côté de la Banque centrale européenne (BCE): "Dans certains cas, la régulation sera plus efficace avec une simple interdiction plutôt qu'avec des règles sophistiquées", a déclaré en septembre 2012 Ewald Nowotny, membre du directoire de la BCE.

Jean-Paul Bombaerts

"Krach machine", Frédéric Lelièvre et François Pilet, éditions Calmann-Lévy, 234 pages, 17 euros.

Posté le 22 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Descente en enfer pour Aloysius Pendergast

«Celui qui cherche à se venger devrait commencer par creuser deux tombes » (Confucius)

 De vengeance, il en est question dans le nouveau thriller du duo américain Douglas Preston et Lincoln Child, « Descente en enfer » (publié aux éditions de l’Archipel). Deux écrivains  étrangement absents des chroniques littéraires en Europe qui mélangent pourtant  les genres de façon très habile avec des thrillers teintés de fantastique, d’horreur et d’histoire. Des intrigues peuplées d’une fameuse galerie de personnages, dont le héros principal, récurrent et que l’on prend plaisir à suivre dans ses aventures : l’inspecteur Aloysius Pendergast. Agent spécial du FBI d’un genre plus que particulier, sorte de James Bond croisé avec la famille Addams. De haute stature, maigre et pale comme un vampire. Toujours habillé d’un costume noir  porté sur une chemise blanche, il aime faire valoir sa culture et ses relations pour briser toute résistance et arriver à ses fins. Les auteurs ont manifestement pris plaisir à construire leur enquêteur comme une monstrueuse créature du docteur Frankenstein lancée à l’assaut des médiocres.

Ses pères ont désormais pris l’habitude de sortir un tome par an, disponible en français en mai. Comme un avant-goût de lecture estivale.
Avouons d’emblée notre addiction à cette série qui entraîne ses lecteurs dans une sarabande de coups de théâtre inattendus.
Ce dernier opus ne fait pas exception et livre un scénario puissant, savamment construit avec  une ambiance qui rappelle fortement le film de Franklin J. Schaffner, « Ces garçons qui venaient du  Brésil » (sorti en 1979). Une étrangeté rarement diffusée en télévision, mais heureusement disponible en DVD. Fermons la parenthèse.

 DESCENTEAprès son enlèvement par les nazis de l’organisation Der Bund (lire les deux tomes précédents), la femme de Pendergast est exécutée par ses ravisseurs. D’abord tenté par le suicide, l’inspecteur reprend goût à la vie avec un seul objectif : la venger et détruire cette organisation  indigne revenue du passé. Sa raison manque de sombrer avec la double découverte que sa femme, descendante d’un médecin, était le fruit d’expérimentations pseudo-scientifiques pratiquées par les docteurs nazis et la découverte de ses deux fils jusqu’alors inconnus. Deux jumeaux nés du même principe de l’eugénisme dont était issue son épouse Hélène. «L’horreur de ce double tableau donna brusquement le vertige à Pendergast. Il ne supportait pas l’idée que sa femme Hélène ait pu venir de ce monde, qu’elle y ait été élevée dans le cadre d’une ancienne version de cette expérience eugéniste. Une expérience dont le but ultime était de créer une véritable race de seigneurs sans les imperfections liées aux faiblesses humaines.»
Sur les traces des nazis, Pendergast rejoint leur sanctuaire au Brésil dans le but de le détruire et de mettre un point final à cette horreur. Sur place, il découvre les enfants nés d’expériences atroces qui vivent par paire, avec un être parfait et un double raté chargé seulement de servir de banque d’organes. L’épilogue de cette trilogie prendra une dimension dantesque, dont nous ne dirons rien ici. Par pur respect vis-à-vis des lecteurs qui seraient tentés de suivre nos humbles conseils de lecture.

Une lecture dont le dénouement se révèle bien difficile à deviner, avec les jeux des auteurs destinés à brouiller les pistes, à multiplier les coups fourrés pour entraîner leurs lecteurs sur une fausse route, puis à les obliger à faire marche arrière.

Brillant et captivant avec des personnages secondaires bien construits pour entourer le rôle principal, le roman ne se repose pas facilement une fois commencé. Preston et Child réussissent à renouveler le genre du thriller, en le débarrassant de tous les clichés ridicules et devenus désuets. Avec Preston et Child, le thriller se déguste avec une pincée de fantastique. Et force est de constater que la recette se révèle plus que savoureuse. Notre coup de coeur.
Précisons néanmoins qu’il est préférable de lire les deux premiers tomes de la trilogie, «Fièvre mutante» et «Vengeance à froid » (disponible en format poche), avant de commencer « Descente en enfer ». Juste pour la bonne compréhension de ce thriller, petite pépite puisée dans l’abondante production littéraire.

 Philippe Degouy

 «Descente en enfer ». Thriller de Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions L’Archipel. 560 pages, 23,95 euros

Couverture : éditions L’Archipel

Posté le 21 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

S.O.S. pour des squales en danger

Un ciel bleu, une eau chaude dans laquelle des nageurs profitent d’un bel été. Soudain, un aileron vient briser la surface : un requin. Horreur. La mort arrive et la panique générale fait fuir les baigneurs. Voilà le cliché typique du requin tueur véhiculé par le cinéma. Donc erroné.

Directeur général de l’Institut océanographique, Fondation Albert Ier, Prince de Monaco, Robert Calcagno connaît bien ce poisson. Son récent album publié aux éditions du Rocher souhaite le replacer à sa juste place dans l’écosystème marin : à la tête de celui-ci. « Au-delà de la chaine alimentaire, les requins jouent en effet un rôle sanitaire essentiel en éliminant les animaux malades, parasités, blessés, ainsi que les cadavres. »

 Calcagno-requins-dep86ff1fUn très bel album en guise de plaidoirie pour l’innocence du requin préfacé par S.A.S. le prince Albert II de Monaco. «Changer notre regard sur les requins est une question vitale. Telle une odyssée, cet ouvrage a été préparé dans cet esprit. La menace qui pèse aujourd’hui sur les requins est à l’image de notre monde : globalisée et complexe. L’homme est capable de faire des requins non pas des victimes mais des concurrents féroces, des coupables désignés pour justifier leur massacre

Certes, il faut garder en mémoire que le requin est un animal sauvage, donc, par définition, potentiellement dangereux. Mais six espèces seulement, sur les 500 recensées, présentent un risque pour les humains : « le requin blanc, le requin-tigre, le requin-bouledogue, le requin-taureau, le requin-taupe bleu et le requin océanique. » Pour la petite histoire, si vous comptez envahir le territoire du requin lors de vos prochaines vacances, il n’est sans doute pas inutile de prendre connaissance du chapitre dédié aux règles de bonne conduite et des précautions élémentaires à suivre face au roi des mers. Comme l’explique le photographe belge Jean-Marie Ghislain, « l’attaque du requin peut être imprévisible. Les requins sont capables de toutes les audaces quand ils sont en banc. C’est donc notre comportement qui fera toute la différence. »

Des animaux qui font peur et qui alimentent un juteux commerce. Celui, comble de l’ironie, de l’appendice à l’origine de sa réputation funeste : son aileron. Préparé en soupe en Asie.  Selon Robert Calcagno, plus de 100 millions de requins sont tués chaque année. Non pour la chair, sans saveur, mais pour les ailerons. Pour qui, pour quoi ? Pour le plaisir d’une poignée de consommateurs et par peur d’un animal méconnu. Mais passionnant, comme en témoignent les scientifiques venus à la barre apporter leur soutien aux squales. Les divers chapitres expliquent pourquoi les requins forment une famille fascinante, les chondrichtyens, à préserver. L’iconographie permet d’admirer sans risques le physique quasi parfait de ces poissons racés. Outre son intérêt comme animal d’étude, le requin, vivant, permet le développement d’un certain tourisme lié à son observation. Comme en Afrique du Sud.

Il reste à espérer l’implication de cet album aux efforts de réhabilitation d’un poisson injustement livré à la vindicte populaire par les médias pour quelque dix attaques mortelles par an. À titre de comparaison, les moustiques tuent 800.000 personnes par an. Sans compter le million de victimes d’accidents de la route.

«Ne laissons pas disparaître les requins du Grand Bleu ! Ils le valent bien » déclare Bernard Séret, biologiste marin.  L’apnéiste Pierre Frolla ne dit pas autre chose quand il déclare que « la mer c’est chez eux, pas chez nous. Souvent le malentendu qui existe lors d’une confrontation est lié à l’environnement : eaux sales et polluées, mauvaise visibilité, compétitions territoriales. »

Le temps de la réconciliation est arrivé.

 Philippe Degouy

 «Requins. Au-delà du malentendu », par Robert Calcagno. Éditions du Rocher, en partenariat avec l’Institut océanographique, Fondation Albert 1er Prince de Monaco. 144 pages, 19,90 euros.

 Couverture : éditions du Rocher

Posté le 21 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Cachez ce saint que je ne saurais voir

Alors que reparaissent "Les Confessions" de Saint-Augustin, dans la traduction de Frédéric Boyer (P.O.L) qui rend accessible, par une langue fervente et moderne, la première autobiographie de l'histoire littéraire, Claude Pujade-Renaud écrit "Dans l'ombre de la lumière" (Actes Sud), les confessions imaginaires de celle qui fut sa compagne.

Répudiée, elle apparaît en une seule ligne, sans être autrement nommée que sous forme d'égarement de jeunesse. Celle qui lui a donné un fils, revient ici en majesté. Femme superbe, tout en intelligence du cœur, du corps et de l'esprit, aimante encore, elle brosse en creux le portrait de qui l'a rejetée et privée de son enfant.

Augustinus, le débauché, allait se convertir radicalement, frappé par une crise de doute autant que par la lecture de saint Paul. "Non pas de ripailles et de soûleries, non pas de coucheries et d'impudicité. Revêtez-vous de Notre Seigneur Jésus-Christ", lut-il et son sort en fut scellé. Son sort, mais aussi celui de celle qui avait partagé sa vie, sa quête, quinze ans durant.

Celle que saint Augustin ne cite pas, Claude-Pujade Renaud l'appelle Elissa, dans ce magnifique portrait de chair et de sang, d'amante fidèle à ses convictions et à son amour.

À chacun sa sainteté

35060_pujade-renaud_440x260Chassée d'Italie, revenue seule à Carthage, ville de leur jeunesse à tous deux, elle se souvient. Personne ne connaît son histoire, et si elle décide de nous parler enfin, c'est que l'évêque d'Hippone est annoncé. Malgré les douze ans révolus, elle l'aime toujours, et ira l'entendre dans la cathédrale, sans se faire voir. Elle sera touchée à nouveau par cette voix, ce visage, davantage que par sa parole qui condamne les hérésies, fustige et dicte. Hérétique, elle est, adepte d'une foi condamnée, ce manichéisme - qu'Augustin pratiqua lui-même pendant "neuf années d'erreurs". Elle est du nombre, mais surmontant sa blessure, c'est l'homme qu'elle regarde sous la mitre, assis là dans le chœur, il a mal. Elle seule sait qu'il a toujours souffert d'hémorroïdes… Mais le lecteur ne rit pas de cette malice, il s'en émeut tant il est la marque du souci.

Claude Pujade-Renaud apporte la simplicité, la lumière, la sensualité épanouie dans ce qui apparaît comme le pendant des aveux d'un homme qui bataille avec les ténèbres autant qu'avec lui-même. Alors qu'il se conspue, elle célèbre. Il condamne, expie, loue, édicte; elle avance dans la vie sans bruit, avec une conviction intime qui se tait. Limpide et étrangement sans amertume est son chemin de femme amputée qui reconstruit et poursuit, avec d'autres, ce pour quoi elle était faite: aimer, apprendre, transmettre, soigner, créer. À chacun sa sainteté…

Subtilement, Claude-Pujade Renaud trace, à travers les souvenirs de cette femme, le portrait de saint Augustin lui-même, mais aussi les enjeux culturels, les richesses et les heurts de l'Occident et de l'Orient. Les Vandales eux, sont aux portes de Rome, et une civilisation va s'effondrer, par sa faute… Cette faute, ce péché à expier est en clé de voûte du roman. Mais qu'ont donc à expier une femme amoureuse ou un enfant?

L'écriture de l'intime

Dans la plupart de ses beaux romans, l'auteur s'est mise à l'écoute des femmes de l'ombre, épouses ou amantes sacrifiées; autant qu'elle a sondé, avec le même respect, la même finesse, les conflits intérieurs de ces hommes dits grands, philosophes, rois ou poètes. Écriture de l'intime, toute en tonicité et joie, pour une célébration des sens.

Et ces pages gorgées des senteurs de l'Afrique du Nord, d'air salin, de couleurs, de saveurs, d'une douceur de vivre, contrastent avec l'horreur du siège de Rome, la guerre, la chute. Perçue à hauteur d'une femme vieillissante, cette histoire-là apparaît avec indulgence, compassion pour les manquements, les revirements, les lâchetés d'exilés qui, tel saint Augustin, cherchent en Dieu un havre où poser leur angoisse.

Moins d'indulgence, en revanche, pour sainte Monique, belle-mère dans toute sa splendeur et mère abusive qui a façonné son fils pour un destin grandiose, d'élu, de saint et d'homme seul.

Sophie Creuz

Posté le 21 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

De la science-fiction à l'histoire fiction

Passer d'une série de pure science-fiction à un récit historique, tel est le défi du duo Fred Duval et Christophe Quet. Les auteurs de "Travis" ont mené cette dernière série à son terme pour se lancer aux antipodes ou presque: un récit d'espionnage durant la Première Guerre mondiale, sur les traces d'une James Bond en jupon. "Après Travis, nous avions envie de changer de registre et d'époque. D'aborder l'Histoire, le syndrôme de Peter Pan, entre autres", témoigne Fred Duval.

Album-cover-large-18994Objectif atteint. Ce premier tome campe les personnages et livre une foule d'indications sur la suite du récit, mélange d'histoire, de fantastique et de légèreté. Les auteurs s'efforcent néanmoins de coller avec la réalité: "La Première Guerre a quelque chose de sacré, note Christophe Quet. Les puristes ne nous pardonnerait pas la fantaisie." 

Laurent Fabri

"Nyassaland, Wendy", tome 1, Duval et Fred, Delcourt, collection Série B

   
Couverture: éditions Delcourt

Posté le 17 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

La Provence, un petit coin de paradis terrestre

Voilà un nouveau guide publié par les éditions Lonely Planet qui tombe à pic pour servir de remède au gris du ciel qui plombe notre moral de « nordistes ». Il ouvre pour nous les portes d’un petit paradis terrestre : la Provence et la Côte d’Azur. Un véritable décor de cinéma avec le bleu de la Méditerranée et celui de cette lavande enivrante, mais aussi  le chant des cigales, les olives, les fruits cueillis sur l’arbre, les petites places de villages où l’on boit frais. Pastis ou rosé. Qu’importe.

ProvenceLa Provence, « c’est respirer à pleins poumons devant des paysages en technicolor ! » L’expression est judicieuse pour décrire la région. Avec un littoral bien encombré, certes, mais qui permet néanmoins de savourer la solitude de petites criques sauvages et goûter aux joies de la baignade. Avec ou sans maillot. Mais, comme le soulignent les auteurs, il serait bien dommage de réduire la région à ses seules plages, même si elles se révèlent magnifiques. Ne passons pas à côté de villes d’art comme Orange, Vaison-la-Romaine ou Arles. Et que dire de ces petits villages de l’arrière-pays. Comme Roussillon ou Saint-Paul-de-Vence. C’est aussi les Alpez d’Azur et les gorges du Verdon, des sites à couper le souffle.  Comment, enfin, résister à l’appel des sirènes d’Avignon, de la Camargue, des Baux-de-Provence ou d’Aix-en-Provence ? Il faudrait être fada pour ne pas apprécier leur beauté.

Le guide couvre le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence, les Alpes maritimes, les Bouches -du-Rhône et le Var. Une région savoureuse. Comme sa cuisine, présentée également. On y mange bien. Avec, à titre d’exemples, la bouillabaisse, le bœuf en daube, la fougasse, la pissaladière ou la tarte tropézienne…

 Pour chaque étape, le guide propose les incontournables et une liste de coins à visiter selon vos envies et le temps disponible. Si vous ne voulez rien organiser, suivez simplement les itinéraires préparés par les auteurs.  Tout est offert : carnet d’adresses pour le logement et le couvert, visites.. conseils pratiques…
 Dévoilons notre coup de cœur pour ces chapitres dispersés au fil des pages et consacrés aux avis des experts. Des « gens du coin » qui dévoilent une partie de leurs secrets. Un bonus plus qu’appréciable.

 Une édition 2013 actualisée et rédigée par Isabelle Ros, Elodie Rothan et Régis Couturier, entièrement réalisée en décors naturels. La bande son probable est de Brassens.
À noter pour l’anecdote, et pour coller à l’actualité cinématographique du moment, que le roman « Gatsby le magnifique » a été rédigé par F.S. Fitzgerald sur les hauteurs de Saint-Raphaël.

 Ceci dit, en voiture. Cap au Sud !

 Philippe Degouy

 «Provence et Côte d’Azur. Pour découvrir le meilleur de la région». Éditions Lonely Planet. 416 pages, 14,50 euros environ

 Couverture : éditions Lonely Planet

Posté le 17 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Fred Funcken, mort d'un maître de la BD

Une grande figure du monde de la BD belge est parti rejoindre Hergé, Franquin, Morris, Tillieux et les autres au paradis des phylactères.  Décédé hier à Bruxelles, le dessinateur-scénariste Fred Funcken a été, avec son épouse Liliane, l’un des auteurs emblématiques du journal « Tintin » et des Éditions du Lombard. un auteur indissociable de son épouse Liliane. Les gamins devenus adultes aujourd'hui se souviennent notamment de leur excellente série sur les uniformes publiée par les éditions Casterman. Un exemplaire (au moins) doit certainement se retrouver dans la bibliothèque des bédéphiles d'un âge certain.

Castermann-liliane-fred-funcken-costume-armes-soldats-tous-tempsFred Funcken est né le 5 octobre 1921 à Verviers. C’est à l’école maternelle qu’il a commencé à faire preuve d’un talent inné pour le dessin. Son rêve était cependant alors de devenir musicien. Entré au Conservatoire, il en sortira d’ailleurs avec un second prix de violoncelle. En 1941, les privations de la guerre l’incitent à user de ses dons pour le dessin afin de gagner sa vie. Il signe alors « Les Aventures de Bob Hunter » dans « L’Éclair », un journal pour enfants. Après la Libération, il travaille comme décorateur à l’Innovation. Il y tombe sous le charme de la directrice des ventes de ce grand magasin bruxellois. Elle se prénomme Liliane et ils se découvrent un goût commun pour l’Histoire. Tous deux décident rapidement de se marier. La jeune femme parvient ensuite à convaincre son jeune époux de se remettre à la bande dessinée. Tandis qu’elle écrit de « Belles Histoires de l’Oncle Paul » pour l’hebdomadaire « Spirou », il réalise de courtes « Histoires authentiques » pour le journal « Tintin ». En 1953, les aventures médiévales du « Chevalier Blanc » vont bouleverser leur destin. Fred, grippé, ne peut terminer l’encrage d’une planche et, bien que n’ayant jamais dessiné, Liliane s’y attelle : le résultat est excellent. Ils décident dès lors de travailler ensemble et deviennent ainsi le premier vrai couple d’auteurs de la bande dessinée.
Outre le mythique « Chevalier Blanc », figureront à leur palmarès d’autres séries à succès publiées dans le journal « Tintin » et, en albums, au Lombard, telles les « Harald le Viking », « Jack Diamond », « Lieutenant Burton », « Capitan », « Doc Silver », « La Croisade des Saint-Preux »…

Des épopées aussi fortes et passionnantes que le parcours de leurs talentueux et très sympathiques créateurs.

 

Posté le 16 mai 2013 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Quand l’Occident se réveillera

«Vers un nouvel ordre mondial. » Le problème est posé par Gérard Chaliand, historien et géostratège auteur d’une bonne vingtaine d’oeuvres. Une thématique développée dans son nouvel ouvrage publié aux éditions du Seuil et rédigé en partenariat avec le sinologue Michel Jan.

Le document décrit, en détails, l’impact de l’Occident sur le reste du monde durant les deux derniers siècles et explique ensuite le flux et reflux de sa puissance politique, économique ou démographique. « Même si les Etats-Unis restent, et de loin, les premiers (grâce notamment à leurs fabuleuses ressources en gaz de schiste), réapparaît un monde rappelant celui du début du XVIIIe siècle, lorsque la Chine des Qing, l’Inde moghole et l’Empire Ottoman étaient des puissances redoutables » explique-t-il.
Un ouvrage dont la sortie tombe à pic,  au moment où l’Europe se débat toujours dans une crise historique, à peine contrebalancée par le renouveau de l’économie américaine, encore bien faible. Selon Gérard Chaliand, « la crise actuelle n’a pas seulement pour origine les excès de la dérégulation américaine ou l’endettement des Etats industrialisés. Elle vient, au premier chef, du retour de ceux qui étaient distancés par les avancées de l’Occident à partir du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, ces Etats sont en train d’établir un nouvel équilibre. » Par leur dynamisme économique et démographique.

ChaliandParmi ceux-ci, la Chine. Nouvelle superpuissance qui tente de dépasser les Etats-Unis pour leur ravir le rôle de gendarme international.  Une Chine qui occupe une large part de ce document passionnant, sous la plume du sinologue Michel Jan.  Comme il l’explique dans ses chapitres, « la progression de la Chine et ses choix, dans les décennies à venir, sont la grande inconnue dont dépend l’équilibre du monde. » Une Chine qui inquiète. Par son attitude arrogante et agressive. Mais aussi quant à ses objectifs envisagés. Comme l’explique Michel Jan : « la Chine, puissance émergente, dispose d’un pouvoir difficile à estimer et ses intentions sont très incertaines. Il lui sera difficile de réaliser son potentiel au même rythme que celui qu’elle a connu au cours des dernières décennies. Par ailleurs, dans les pays situés aux périphéries de la Chine, la résistance devrait se confirmer et s’organiser pour contrer l’hégémonie chinoise. » Sur l’échiquier américain, la Chine a désormais remplacé l’URSS. « Les Etats-Unis estiment que la principale menace pour eux provient désormais de la montée en puissance, non seulement économique mais aussi militaire de la Chine. Au point de leur faire craindre l’instauration d’une sphère d’influence chinoise en Asie, d’où ils seraient exclus. » ce qui explique la nouvelle orientation de l’administration Obama, qui se détourne de l’Europe pour viser désormais le Pacifique.

 Autre question, autres soucis pour l’Occident : où va le monde arabe ? Une question capitale à laquelle Gérard Chaliand n’apporte pas de réponse définitive, au vu de l’inconnue actuelle représentée par la situation syrienne qui pourrait tout bouleverser dans un avenir à moyen terme. Un monde arabe où les Etats-Unis font désormais profil bas après l’échec irakien, et où la Turquie pourrait jouer un rôle majeur dans la recomposition en cours. Une Turquie qui entend jouer un rôle majeur dans la diplomatie internationale.

 Et l’Europe ? Force est de constater, explique l’auteur, que le tableau est loin d’être idyllique quant à son avenir. Sur tous les plans. Économique, diplomatique et même militaire après l’exemple désastreux de la guerre en Libye où il a fallu à la France et au Royaume-Uni plus de 7 mois pour faire plier une armée de troisième zone. Et encore, avec l’aide déterminante de l’Amérique.  
«À moins que l’on assiste à l’émergence improbable d’une Europe aux institutions plus fédératrices, il nous faudra beaucoup de détermination pour figurer dans le top 10 en 2020 . L’Europe est toujours le marché le plus important du monde, soit, mais il va falloir, dans de nombreux secteurs, réapprendre à se battre. Le temps des vaches grasses est terminé depuis bientôt 35 ans. » Le message est passé.

 Philippe Degouy

 «Vers un nouvel ordre du monde», par Gérard Chaliand et Michel Jan. Éditions du Seuil. 300 pages, 20 euros environ

 Couverture : éditions du Seuil

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