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Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Marion Maréchal-Le Pen, « une dure aux yeux doux »

Par Philippe Degouy

Dans la famille Le Pen, vous avez eu Jean-Marie, le grand-père, vous avez Marine, la fille. Vous aurez (peut-être) Marion Maréchal-Le Pen. Journaliste indépendant, notamment pour Libération, Michel Henry dresse un portrait qui ne témoigne d’aucune sympathie pour la relève du clan Le Pen.

L’auteur a longtemps suivi l’évolution et le développement du Front national en région Paca. Un parti au sein duquel Marion Maréchal-Le Pen entend bien incarner le renouveau attendu pour cette France, passée, dit-elle, "de fille aînée de l’Église à petite-nièce de l’islamisme."

NIECEL’enquête de l’auteur donne la parole aux personnes, de gauche comme de droite, sympathisants ou opposants, qui ont croisé la route de Marion. Une jeune et jolie fille blonde, d’allure inoffensive, mais qui cache sous un air angélique des idées bien plus féroces que celles exprimées par sa tante Marine Le Pen. Elle qui tente d’adoucir les angles d’un parti toujours jugé sulfureux.

Marion, c’est l’incarnation de la vieille France d’antan, catho, très à droite. "Elle a du chien, oui mais plutôt pitbull que caniche" explique Renaud Muselier, vice-président Les Républicains de la région Paca. L’essayiste catho Jacques de Guillebon ne dit pas autre chose, "on peut croire qu’elle n’est que le jouet de tireurs de ficelle cachés dans son ombre. C’est l’erreur la plus grave".

Au fil de son enquête de terrain, qui se lit d’une traite, comme un reportage, Michel Henry retrace par la bande le portrait et les idées affirmées de la jeune femme, qui se voit comme la nouvelle Jeanne d’Arc, prête à défendre la France. Un portrait indirect car Marion Maréchal-Le Pen n’a pas voulu donner d’entretien à l’auteur. Qu’importe, page après page, le lecteur découvre ses fréquentations, parfois douteuses voire infréquentables, ses idées. Mais aussi ses relations, parfois difficiles, avec Marine Le Pen, sa tante mais aussi sa rivale en politique. Contrairement à la tante qui surfe sur le ni droite, ni gauche, pour ratisser large, "Marion, la nièce, joue la carte catholique, identitaire, la droite dure en somme". Des positions qui génèrent aussi des tensions en interne.

"Marion, c’est Belzébuth grimé en Bambi, une dure aux yeux doux, petite-fille mais grande gueule", comme la dépeint un intervenant dans le livre. "Une libérale sur les questions économiques mais conservatrice sur les thèmes de société."

Si l’on assiste à la formation d’une étoile montante, on est encore assez loin de la supernova. Comme l’indique Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite française, "il n’est pas nécessaire pour Marion de hâter le pas. Son horizon est clairement après 2022. À cette date, elle n’aura que 32 ans. Toute la vie politique devant elle. À Jean-Marie le passé, à Marine le présent et à Marion l’avenir! Mais c’est quand l’avenir?"

La nièce. Le phénomène Marion Maréchal-Le Pen, par Michel Henry. Éditions Le Seuil, 352 pages, 19 euros
Couverture : éditions Le Seuil

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Commando Sabre, avec les bons voeux de l’Oncle Ho

     Par Philippe Degouy

Peu nombreuses sont les bandes dessinées consacrées à la guerre du Vietnam. Avec Misty Mission, Michel Koeniguer, scénariste et dessinateur, retrace le conflit dans une saga d’un réalisme ahurissant. Publiée dans la collection Cockpit des éditions Paquet, Misty Mission 2 se situe à la fin de l’année 1967. Le lecteur retrouve les deux personnages principaux présentés dans le premier tome, entraînés dans un bourbier qui déshumanise ces gamins envoyés dans l’enfer vert. Nick Beaulieu, fils d’un riche entrepreneur sudiste, qui a décidé de laver l’honneur de sa famille en prenant part à cette guerre contre le communisme. Pilote, il a rejoint le Commando sabre, des avions de chasse F-100F chargés de missions spéciales (Misty Missions) au-dessus de la piste Hô-Chi-Minh. Un foutu job, risqué, où la chance de se faire descendre par les batteries ennemies est énorme. Ami d’enfance de Nick, Josh Latour est chargé quant à lui de missions de reconnaissance dans une jungle aussi hostile que l’ennemi qu’il traque. Arrêté quelques mois auparavant par la police de son bled sudiste, il n’a pas eu le choix. C’était l’envoi au Vietnam ou un séjour au pénitencier local.

MISTYMISSION2Engagés l’un et l’autre contre un ennemi impitoyable, ils constatent que quelque chose se prépare côté vietcong. D’importants mouvements de troupes ont lieu sur la piste Hô-Chi-Minh. Informés, les autorités militaires américaines minimisent les rapports. La fête du Têt n’est pas loin et une trêve aura lieu. Pas de raison de s’en faire. Quand l’enfer se déchaîne sur Saigon, Hué et d’autres sites majeurs, la surprise est totale. Sauf pour Nick et Josh, qui se croisent par hasard sur une base aérienne. Marqués par les combats, ils ne se reconnaissent plus, comme deux êtres vidés.
Comme l’explique Nick à son copilote : « tu sais quoi ? Je crois bien que je viens de perdre une partie de mon existence…Quelque chose qui ne reviendra jamais. » Bienvenue à la guerre.

Voilà pour le résumé de ce deuxième tome qui confirme notre enthousiasme exprimé l’an dernier pour le premier. Aux commandes du scénario et du dessin, Michel Koeniguer plonge ses lecteurs en plein cœur des combats. Il n’y a pas de héros dans son scénario. Chacun vit au rythme des missions et des patrouilles. Il flotte comme une odeur de peur et de sueur mélangée. La mort survient sans prévenir. Les hommes se shootent aux médicaments, pour rester éveillés, de peur de vivre les cauchemars.
L’odeur de napalm s’imprègne dans les uniformes, les visions de copains ensanglantés marquent les esprits.
Une scène résume toute l’horreur des combats de jungle, celle où Josh achève à coup de pelle de tranchée un vietcong blessé qui vient de poignarder un Américain.

L'enfer sur terre comme au ciel

Comme dans le premier épisode, les amateurs d’aviation ne seront pas déçus. L’auteur a quasiment fait décoller tout l’arsenal aérien américain. Outre le F-100 F Super Sabre utilisé par Nick et ses pilotes, on retrouve le fameux F-4, le vénérable A-1 Skyraider, les hélicos CH-53, Huey et Cobra. Tous mis en valeur dans des planches de toute beauté, d’une précision magnifique. Un résultat bluffant. Il ne manque que le bruit et l’odeur de kérosène. Uniformes, armes et véhicules terrestres ne sont pas en reste. Michel Koeniguer a reposé son travail sur une documentation imposante. Avec comme dans le premier tome des allusions cinématographiques et historiques. Il en va ainsi de cette case qui rend hommage au cliché de Larry Burrows publié en avril 1965 dans Life avec ce copilote d’hélicoptère mortellement touché par un tir venu du sol. Un cliché dramatique qui a fait le tour des rédactions à l’époque.
Dans les premières pages, l’auteur, qui situe l’action lors du retour en permission de Nick et Josh dans le « Monde » (l’Amérique pour les GI, ndla), consacre une parenthèse à l’autre drame vécu par les vétérans de retour du front : le mépris des planqués pour ces soldats partis au bout du monde pour combattre dans une guerre impopulaire.

Certes, l’album est parfaitement compréhensible sans avoir lu le premier tome, mais ce dernier mérite la lecture également. Nous l’avions chroniqué également lors de sa sortie http://blogs.lecho.be/lupourvous/2016/02/commando-sabre-fly-misty-for-me.html
Pour la petite histoire, Michel Koeniguer est aussi l’auteur de la trilogie Bomb Road, publiée aux éditions Paquet également. Conseillée également.

Misty Mission 2 ? Le dramatique tableau dressé par Michel Koeniguer de cette guerre du Vietnam qui a laissé des cicatrices jamais refermées. Un conflit qui peut être considéré comme la première guerre « rock'n roll ». Nombreux sont les tubes de cette époque qui ont rythmé la vie des GI sur place. Une musique omniprésente, y compris dans les hélicos.
En guise de bande son pour accompagner votre lecture, voici quelques titres emblématiques. Le Paint it black des Stones, mais aussi The Box Tops et The Letter, We gotta get out of this place des Animals, Fortunate Son du CCR, Machine Gun de Jimi Hendrix ou I feel like I’m fixing to die rag de Country Joe MacDonald and the Fish, sans oublier Edwinn Starr et son War? What is it good for?

 

Misty Mission 2. En enfer comme au paradis. Dessin et scénario de Michel Koeniguer. Éditions Paquet, 48 pages
Couverture : éditions Paquet

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

OVNI, 70 ans d’un phénomène toujours inexpliqué

      Par Philippe Degouy

Si les témoignages d'observations se font plus rares depuis quelques années, le phénomène OVNI n'est pourtant pas mort et enterré. Il fêtera en juin prochain son 70e anniversaire. C'est en juin 1947 que débute effectivement le phénomène ufologique. Avec l’utilisation, pour la première fois, de l’expression soucoupe volante. Un pilote américain, Kenneth Arnold, aperçoit dans le ciel un groupe de neuf objets qui ressemblent à des soucoupes. Un mois plus tard, Roswell, Nouveau-Mexique, devient le centre de toutes les attentions avec un crash attribué à un engin spatial. Des témoins parlent de corps d’aliens aperçus dans les décombres. Pour les militaires, il ne s'agit que des restes d'un ballon-sonde. L'affaire va rapidement engendrer passion et débats houleux entre sceptiques et partisans d’une vie extraterrestre. Aujourd'hui encore, ce dossier suscite toujours l'intérêt des curieux, nombreux à venir en pèlerinage à Roswell, devenue capitale mondiale de l'ufologie (étude des ovni). Le mythe a la vie dure.

Avec Aliens. 70 ans de culture et de contre-culture (éd. Tana), Fabrice Canepa, scénariste mais aussi écrivain, retrace la genèse du phénomène OVNI, des années d’après-guerre à nos jours.
Un sujet qui a dépassé depuis longtemps les frontières de la science pour imprégner notre imaginaire. « Ce livre n’est pas un traité d’ufologie. Ce que j’ai voulu, c’est décrire l’évolution d’un mythe, celui de l’alien. (…) Rien ne nous renvoie plus intensément à cet Ailleurs que la figure de l’extraterrestre » précise l’auteur dans son avant-propos.
Précisons que ce beau livre ne cherche ni à convaincre, ni à fermer la porte à une énigme qui n’a pas fini de faire couler l’encre.
En ce 70e anniversaire, nul doute que les ouvrages vont abonder en librairie. Du plus sérieux au plus fantaisiste. Celui-ci mérite une découverte et une lecture attentive. De par son large champ d’étude, son sérieux et la masse de documents rassemblée. On y retrouve notamment de nombreux clichés relatifs à des dossiers connus, ou pas, mais tous surprenants.

AliensPrécis, mais accessible à tous, l'album se révèle passionnant. Par sa mise en page et l'écriture alerte de l'auteur. Chapitre après chapitre, on y découvre notamment les coulisses de la vague belge de 1989-90, la visite de ces mystérieux hommes en noir, les rumeurs sur les activités de la fameuse Area 5I, où seraient testés des engins venus d'ailleurs.

Fabrice Canepa rappelle aussi les cas d'enlèvements d'humains, les théories complotistes qui entourent l’ufologie, les personnages originaux qui gravitent au cœur de ce mythe. Comme George Adamski et Raël, deux « témoins » qui auraient rencontré nos visiteurs venus d’ailleurs.
De nombreuses bulles d'air aèrent le récit avec les séries de science-fiction et les films axés sur la thématique. On retrouve ainsi Les envahisseurs, V, Taken, ID 4, E.T., Rencontres du troisième type, X-Files… La BD n'est pas en reste avec Vol 714 pour Sydney, un épisode des aventures de Tintin dans lequel Hergé a abordé le thème des extraterrestres. Le jeu vidéo n'est pas en reste avec Space Invaders, jeu du début des années 80 et devenu culte pour les fans de retrogaming.

L’album refermé, il reste au lecteur à lever les yeux vers le ciel. Pour tenter d’imaginer d’où viendraient nos visiteurs. Parmi les mérites de ce beau livre, il est à souligner celui qui nous pousse à nous interroger sur notre place dans l’univers. Méritons-nous vraiment une attention particulière ? Qui peut répondre ? Comme le dit l'agent Fox Mulder, « la vérité est ailleurs ».

Aliens. 70 ans de culture et de contre-culture, par Fabrice Canepa. Tana éditions, 192 pages, 30 euros environ
Couverture : éditions Tana

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Lagaffe, 60 gags pour 60 ans de rire

Par Philippe Degouy

Comme dans chaque société, quand on organise une fête, un anniversaire ou un départ, la note est envoyée au service comptabilité. Pour les 60 ans de Gaston Lagaffe, les éditions Dupuis ont mis les petits plats dans les grands. Et pour le discours, parole a été donnée, une fois n’est pas coutume, à monsieur Joseph Boulier, alias « le compteur », directeur financier.
Pas rancunier pour un sou (le comble pour un comptable), monsieur Boulier a oublié, le temps de la fête, les multiples dégâts occasionnés par les expériences de Gaston, petit chimiste raté, ses idées de bricolage farfelues et ses autres recettes de cuisine concoctées sur du matériel inadapté.

Comme l’a si bien dit monsieur Boulier lors de son discours, la rédaction de Spirou a vécu 60 ans au rythme du plus grand gaffeur de l’univers, ou peu s’en faut. Et puisque le sieur Gaston Lagaffe a fait tomber le gâteau d’anniversaire, comme en témoigne la couverture, Dupuis vous offre à la place 60 gags choisis avec soin parmi la crème de la crème. Un stock de quelque 900 planches.
On imagine sans peine le cruel dilemme des auteurs quant aux choix effectués. Tant de gags sont devenus cultes. Il n’y a que Gaston, en effet, pour transformer des escaliers en piste de ski, une salle de réception en billard géant ou imaginer un kart à partir d'un patin à roulettes.

LagaffeAnnivUne sélection qui permet de retrouver les principaux personnages de la saga, martyrisés, épuisés par les gaffes de Lagaffe. Mais beaux joueurs, ils sont venus à la fête, sans se faire prier : Fantasio, Lebrac, Prunelle, l’agent Longtarin, fraîchement sorti de psychiatrie, Jules-de-chez-Smith-en-face, mademoiselle Jeanne, Bertrand Labévue ou monsieur De Mesmaeker, désormais incapable de signer le moindre dossier.
Sans oublier toute la ménagerie de Lagaffe : son chat, sa mouette rieuse, sa souris blanche et ses poissons rouges. Les voisins, Ducran et LaPoigne, ont été invités. Après tout, ils ont subi eux aussi les gaffes de Gaston.
Parmi les gags repris dans l'album figure cette pépite où Gaston invente le banc solaire portatif, pour profiter de l’été en plein hiver. Un gag hilarant (de la Baltique) avec un Gaston qui dérange un pharmacien en pleine nuit froide et pluvieuse pour obtenir une crème contre les coups de soleil. Du comique de situation du plus bel effet.
Après le nid du Marsupilami, il faut reconnaître également la beauté de celui imaginé par Gaston dans la salle de documentation, douillet à souhait. Comme toutes les planches du maître Franquin, celle-ci laisse de nouveaux détails à découvrir, à chaque relecture.
Pour la petite histoire, cet album anniversaire bénéficie d’une restauration des couleurs réalisée par Frédéric Jannin, auteur également de la couverture.

Un dernier mot monsieur Boulier ? « Bon anniversaire Gaston Lagaffe, et puisse Hermès, dieu du commerce, faire en sorte que cette compilation se vende une nouvelle fois comme des petits pains. »
Bon, d’accord pour vous fêter Gaston, mais et ce courrier en retard  ? M’enfin !

Gaston. L’anniv’ de Lagaffe. Par Franquin et Jidéhem. Éditions Dupuis, 56 pages
Couverture : éditions Dupuis

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Mortel sabbat pour l’inspecteur Pendergast

C’est devenu un rendez-vous littéraire annuel. Le retour de l’inspecteur Aloysius Pendergast. Attendu comme le messie par les fans de ce personnage récurrent imaginé par le duo d’auteurs américains Douglas Preston et Lincoln Child.
Le dernier opus de la série, Noir sanctuaire, sera disponible dans sa version française le 3 mai prochain, publié par les éditions de l'Archipel.
Un thriller sorti avec la réédition en format poche du dernier opus, Mortel sabbat. Avant de lire Noir sanctuaire, la lecture de cet épisode s'impose puisque la nouveauté clôture l'intrigue. Nous republions notre chronique éditée en 2016. Pour ceux qui ont raté le début.

Égal à lui-même, l’inspecteur du FBI Aloysius Xingu Leng Pendergast aime se jouer des enquêtes complexes, tout comme des abrutis qui se mettent sur son chemin. Un personnage de policier albinos, toujours de noir vêtu, dernier descendant d’une famille de la noblesse du Sud des Etats-Unis. Avec lui, tout n’est que raffinement, répliques cyniques et intelligence largement supérieure à la moyenne. Pendergast et la mystérieuse Constance Greene, pour qui il fait office de tuteur, forment, depuis quelques romans, un couple étonnant. Qui déroute, sans nul doute.
Douglas Preston et Lincoln Child jouent avec délice de cette singularité pour amuser leurs lecteurs et dénoncer certains travers de notre société. Deux personnages surgis du passé, comme deux fantômes. Les auteurs ne manquent d’ailleurs pas de rappeler le teint spectral de leur cher inspecteur.

Pour ce nouveau roman, Pendergast livre une enquête à priori classique à Exmouth, petit port de la côte Est des Etats-Unis, non loin de Salem. Un artiste local, Percival Lake, l’a engagé pour retrouver le voleur du contenu de sa précieuse cave à vin. Sur place, l’inspecteur découvre une niche secrète où un homme a été emmuré vivant il y a bien longtemps. Les voleurs sont manifestement venus pour voler son squelette. Pourquoi ? Mystère. Quand un historien anglais est retrouvé assassiné avec des signes cabalistiques gravés sur son ventre, la vieille légende des sorcières de Salem refait surface. Tout comme les souvenirs de naufrageurs dont les descendants vivent à Exmouth. Pour Pendergast et Constance Greene, l’enquête prend une nouvelle tournure. Plus complexe qu’un simple vol de vin. Une enquête risquée à mener contre un ennemi plus retors que jamais. Comme surgi de l'enfer.

CoVERMORTELSABBATAvec «Mortel Sabbat», les deux auteurs s’amusent à brouiller les pistes pour dérouter les lecteurs. Une intrigue habilement saupoudrée de faits véridiques liés à la sorcellerie avec de nombreux personnages secondaires dont le masque tombe au fur et à mesure. Quant à parler d’intrigue, parlons-en au pluriel, car une deuxième se greffe sur la première dans le dernier tiers du roman. Avec des rebondissements qui risquent de frustrer le lecteur qui attend une fin classique. Les auteurs savent manier l’art de surprendre et leur épilogue va vous faire bondir. De rage ou de joie, c’est selon. Mais n’en disons pas plus, de peur de briser l’architecture savamment construite par nos deux compères. La suite s'annonce déjà captivante.

Le Maine, Salem, la chasse aux sorcières… autant d’allusions à peine voilées à l’univers du maître de l’horreur : Stephen King. Un clin d’œil qui s’accompagne également d’une fine allusion au film de John Carpenter, Fog. Autant de private jokes que les auteurs aiment distiller, roman après roman, à leur fidèle public.

Contrairement à d’autres romans de la série, celui-ci ne nécessite pas d’avoir lu le précédent. Il se révèle donc parfait si vous comptez aborder le rivage de l’univers de cet inspecteur sulfureux, sorte de Sherlock Holmes à l’américaine, nourri de légendes sudistes et fin tireur, avec son arme fétiche, le Les Baer M1911.

Terminons par un coup de chapeau pour la couverture. Sobre mais efficace avec ce crâne qui semble narguer celui qui le fixe. Il a beau jeu de sourire puisqu’il connaît, lui, le sort qui sera réservé aux fans de Pendergast dans le prochain tome. Une suite qui se devine dantesque au vu de l’épilogue ce «Mortel Sabbat». Mais chut.
Ouvrez-le et lisez-le. Si vous l’osez! 
Avant d'attaquer la suite, Noir sanctuaire. Pour de nouvelles nuits blanches en vue.

Philippe Degouy

«Mortel Sabbat», thriller de Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions J'ai Lu. 476 pages
Couverture : J'ai Lu

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Alien, autopsie d’un mythe

Une nouvelle collection débarque chez Akileos : BFI : les classiques du cinéma. Dédiée au cinéma, elle propose des ouvrages qui décortiquent, analysent un classique du cinéma. Alien, la bestiole venue d’ailleurs, inaugure la série par des souvenirs de hurlements de terreur. Les lecteurs de plus de cinquante ans s’en souviennent certainement. Tout comme du slogan, «Dans l’espace, personne ne vous entendra crier».

Le résumé en quelques lignes ? Histoire de se rafraîchir les méninges ? An 2122. L’équipage du navire spatial Nostromo est détourné de sa trajectoire pour répondre à un appel de détresse lancé depuis une planète inconnue. Sur place, un vaisseau spatial abandonné et des œufs sont découverts. L’un d'entre eux éjecte une créature au visage d’un humain. Ramené à bord du Nostromo, nul ne se doute qu’une créature extraterrestre infecte le corps de la victime et va débuter un massacre parmi les spationautes. L’Alien va exterminer les humains un par un. À l’exception d’une femme, Ripley, et du chat Jonesey. Réalisé par Ridley Scott, Alien reste comme le monument du genre slasher (un tueur décime un groupe, un individu après l'autre, ndla), copié par la suite par d’autres réalisateurs.

ALIENSorti en salles le 25 mai 1979, Alien est analysé, autopsié serait plus juste, par le critique britannique Roger Luckhurst. Son essai, brillant, rappelle la genèse, les fondements et les sources d’inspiration de ces 117 minutes de terreur pure. Devenues un mythe aux multiples suites mais qui n’ont jamais égalé l’effet de surprise du premier numéro.
«Cet ouvrage s’efforce d’expliquer la fascination culturelle exercée par Alien. Une fiction qui repousse les frontières d’un film charnière à bien des égards. Alien conserve un petit quelque chose de l’esprit indépendant du Nouvel Hollywood et même une touche de la sensibilité propre au cinéma d’art et d’essai européen» explique l’auteur dans l’introduction de son cours de cinéma fantastique. Érudit mais accessible à un large public.

Chapitre après chapitre, le lecteur suit l'exposé avec passion; avec les références liées à la mythologie, à la psychanalyse ou à la littérature. Et les images du film qui défilent devant les yeux. Dont la scène mythique qui a marqué à jamais des générations entières : l’accouchement masculin à bord du Nostromo. Ce bébé alien surgi du ventre éclaté de Kane, un membre d’équipage. Une scène gore qui a bouleversé le public dans les salles. Roger Luckhurst le raconte : «lors d’une projection-test, les toilettes étaient remplies de spectateurs terrifiés qui vomissaient et s’efforçaient de boucher, avec du papier, les haut-parleurs retransmettant le son du film.»
L'ouvrage, une petite centaine de pages, se lit d’une traite, fascinant retour sur un film autopsié par un auteur qui connaît chaque recoin du Nostromo et quasiment toutes les anecdotes relatives au tournage, raconté pour nous.

Film à grand spectacle, massacre en vase clos, histoire de survie du plus adapté, soit. Mais également un essai, relatif à «l’altérité de l’animal du point de vue de cet autre non humain». Alien un animal ? Bien plus que cela. Un cauchemar pour tout taxinomiste. Une créature qui défie en effet toutes les lois naturelles de l’évolution, «à la fois bivalve, crustacé, reptile et humanoïde

Au moment de refermer l’ouvrage, certains petits comiques vont certainement poser la question de savoir qui était là le premier : l’œuf ou l’alien. À votre avis ?

Si cette lecture a aiguisé votre appétit, deux autres ouvrages de la collection sont disponibles  : Shining et Brazil. Il y en aura d'autres. C'est Maman qui vous le dit.

Philippe Degouy

«Alien», par Roger Luckhurst. Collection BFI Les classiques du cinéma. Éditions Akileos, 96 pages
Couverture : éditions Akileos

Posté le 24 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Star Wars, le mythe raconté par ses objets cultes

Star Wars, « cette saga que Walt Disney aurait pu réaliser s’il était né 50 ans plus tard », n’en finit pas de séduire, de passionner et d’alimenter l’inspiration des auteurs. En témoigne ce beau livre rédigé par Arnaud Grunberg et Patrice Girod, Star Wars. Objets du mythe. La saga révélée par ses objets cultes. (éd. Hachette Heroes). Un beau livre à la couverture attractive qui invite ses lecteurs à pénétrer les coulisses de ce space opera. Arnaud Grunberg, l'un des auteurs, est à l’origine d’une des plus belles collections consacrée à Star Wars. Avec les 10.000 pièces de sa collection, il peut être considéré comme l’empereur de l’objet dérivé. Un trésor artistique connu de Tatooine à Jakku.
Une quête de l’objet rare débutée en 1977. De son côté, Patrice Girod, co-auteur, est spécialiste de l’œuvre de George Lucas. Il a notamment réalisé plusieurs expositions thématiques d'envergure, comme Star Wars, l’expo, ou Star Wars Identities.

STARWARSOBJETSEn quelque 450 photographies, voici composé un inventaire à la Prévert du troisième type. Un étonnant magasin de jouets virtuel pour adultes (munis d’un solide compte en banque), avec des pièces acquises avec passion au fil de quatre décennies. Comme l’explique Arnaud Grunberg, « les objets du livre ont été sélectionnés selon les critères qui ont présidé à leur acquisition : leur intérêt historique, esthétique, sentimental ou, plus rarement, anecdotique. Ils ont tous en commun d’être uniques au monde ou très rares. »
Étonnant ce masque en plâtre de Dark Vador, avec ses marques d’usure, les traces d'outillage. De même que les costumes les plus représentatifs, les casques ou les armes confectionnées à partir de modèles humains. Plus symboliques, ces deux petits tickets de cinéma datés de fin mai 1977, première semaine d’exploitation du film Star Wars, sont comme l'emballage d'une sucrerie : témoins d'un bon moment.
En gardiens du temple, les auteurs retracent l’origine et la confection d’objets mythiques, comme le sabre laser, les casques et masques des multiples créatures présentes dans les épisodes. Le tout agrémenté de documents personnels et d'entretiens.

Les objets, classés par épisode, retracent l’envers de cette saga dont le mot fin n’est pas encore écrit. Certaines pièces dépassent le cadre d'accessoires de tournage pour devenir des oeuvres d'art. Pour leur design, notamment. Il en va ainsi de ce casque de garde royal dans l’épisode VI. Superbe dans sa livrée rouge. On l’imagine parfaitement dans un intérieur moderne.
Comme à la Samaritaine, on trouve de tout dans cette collection : des pièces de décor, des costumes, des armes laser, des affiches inédites, des figurines, des bobines de film en 70 mm. Tout ce qui rappelle un voyage vers cette galaxie très, très lointaine. Proust avait sa madeleine, les cinéphiles ont ce livre.

Tous ces éléments, rassemblés avec passion et patience, témoignent de l’inventivité presque infinie des designers. Ces artistes à l'origine de pièces uniques, confectionnées avec des tonnes d’éléments recyclés. L’ouvrage fourmille d’anecdotes de tournage et de petites histoires souvent méconnues. Ainsi, ces morceaux de C3PO, détruit par les stormtroopers (les fans se souviennent de l'épisode sans peine), qui ont failli être utilisés comme décor dans le film Aliens. Mais ils étaient bien trop reconnaissables et donc l’idée fut écartée.

Sans aller jusqu’au péché de convoitise, difficile de ne pas ressentir une infime pointe de jalousie devant ce trésor exposé et magnifiquement mis en valeur par la photographie, soignée.
Que la place soit avec toi, cher lecteur, pour accueillir ce beau livre dans ta bibliothèque galactique.

Star Wars. Objets du mythe. La saga révélée par ses objets cultes. Préface de Robert Watts. Textes de Arnaud Grunberg et Patrice Girod. Éditions Hachette Heroes. 416 pages, 45 euros environ
Couverture : éditions Hachette Heroes

Fans de Star Wars? Vous aimerez aussi cet autre album, Star Wars cantina. 40 recettes d'une galaxie très lointaine (éd. Hachette Heroes). Chroniqué pour vous ici http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/04/rendez-vous-%C3%A0-la-star-wars-cantina-la-carte-est-fameuse.html

Posté le 20 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Et ce sont les rockers qui l’emportent

Par Philippe Degouy

Ne vous fiez pas au titre accrocheur, ces « Secrets du rock » (éd. La Librairie Vuibert) sont une véritable pépite, un juke-box de papier qui retrace toute l’histoire du rock. Depuis la naissance du mot jusqu’au drame du Bataclan.
Son auteur, Stéphane Koechlin, connaît la musique. Au propre comme au figuré. Son papa a fondé le magazine mythique Rock and Folk. C'est peu dire que son fils a baigné dans cet univers musical révolutionnaire.
Son ouvrage débute avec la naissance du mot rock'n roll, synonyme d’un mouvement d’indépendance d’une jeunesse américaine, libérée du carcan parental. Des jeunes qui rêvent de liberté, de héros, de belles bagnoles et de romances. Qui se souvient d’Alan Freed, l’homme qui donna ce nom à cette musique libératrice, mélange de country et de blues ?  « Le plus beau coup marketing et politique du XXe siècle, avec l’exploitation de la figure du Père Noël par Coca-Cola » souligne Stéphane Koechlin.

Le début d'une légende, décriée par les bégueules. La musique du diable. Emmenée par son roi, Elvis Presley (« on dirait un nom de science-fiction » aurait dit le guitariste Scotty Moore). Un chanteur blanc, né pauvre mais muni d’une voix à tomber. Comme Sam Phillips se plaisait à le répéter : « donnez-moi un chanteur blanc qui chante comme un Noir, et notre fortune est faite. »
Un roi devenu riche comme Cresus mais à la vie passée en accéléré. Une vie courte mais intense, le point commun avec bien d’autres rockers, adulés eux aussi : Gene Vincent, Eddie Cochran, Buddy Holly…
Quant à Jerry Lee Lewis, rescapé de cette folle hécatombe, il peut se vanter d’avoir détenu le titre de roi de la provoc. En privé, comme sur la scène. Avec ce fameux morceau Great Balls of Fire joué sur un piano en flammes en mars 1958. Difficile de faire mieux non? Comme une vague, le rock va rapidement submerger la musique, comme une terrible lame de fond, et dépasser les frontières américaines. « Le succès du rock tient à l’hédonisme qu’il nous fait partager. » En France, les Chats sauvages rivaliseront avec les Chaussettes noires. Eddy chantera avec Johnny, tandis que le Jimi Hendrix Experience donnera son premier concert en octobre 1966 à… Evreux, dans l’Eure. Jim Morrison, le poète gourou des Doors est endormi à jamais à Paris.

ROCKÀ défaut de secrets révélés, l’auteur multiplie les questions-réponses. Qui était cet Arthur Crudup à qui Elvis devait tant ? Pourquoi Elvis n’a-t-il jamais donné de concerts en Europe ? Qui était ce fameux colonel Parker qui le suivait comme son ombre ? Où a été donné le premier concert de rock ? Comment est mort Jim Morrison ? Autant de questions parmi d’autres qui permettent à l’auteur de rebondir sur l’histoire d’un genre qu’il affectionne. Qui lui a tant donné.

Un voyage musical qui se savoure, avec ces airs entêtants qui ravivent nombre de souvenirs. De ces concerts vécus ou regrettés : Monterey, Woodstock, Altamont, Wight... De ces premiers disques achetés, écoutés, encore et encore, au point d’être usés, griffés. Mais classés au rang de monuments historiques.
Le style de l’auteur, personnel, entraîne le lecteur au cœur de l’histoire. Celle du rock, mais aussi celle vécue par le narrateur. Qui n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel musicien ou album. Et voici que défilent les albums mythiques, Dark side of the Moon, Sergent Pepper’s, 13
Un Stéphane Koechlin habité par son sujet, qui distille des anecdotes personnelles. Et parfois des avis définitifs, ceux d'un connaisseur, mais qui peuvent faire débat. Comme en atteste son opinion sur les batteurs des années 80 : « je pourrais mettre le Danois Lars Ulrich aux côtés de Rick Allen, le redoutable Vulcain manchot. Tous les autres batteurs de cette époque me semblent être des fonctionnaires du bruit. »

Tout cela compose un chouette livre, rythmé par ses solos de guitare, de batterie. Un hommage émouvant aux musiciens, aux chanteurs, devenus, pour beaucoup d'entre eux, de véritables monuments. Il ne faudrait pas passer sous silence ces maîtres de l’artwork. Des artistes qui ont composé des pochettes de disques aussi belles que leurs contenus. Celles que les nostalgiques se disputent dans les brocantes.

Si, aujourd’hui, le rock’n roll a perdu quelque peu de sa superbe, avec la disparition de la majorité de ses saints, il est pourtant loin d’être agonisant. Dommage pour ses ennemis, qui étaient déjà penchés au-dessus de son berceau dans les années 50.
Comme le chantait le groupe Danny and the Juniors, « Rock’n Roll is Here to Stay. » Et comment. Même si, force est de constater que l’été de l’amour, dont on fête les 50 ans cette année, n’est plus qu’un lointain souvenir. Les fleurs, comme la jeunesse d'une époque, sont fanées.
Mais au final, ce sont les rockers qui l’emportent.

Les secrets du rock, par Stéphane Koechlin. La Librairie Vuibert, 348 pages, 19,90 euros
Couverture : éditions La Librairie Vuibert

Posté le 19 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Trafalgar, un désastre français

Cadix, 1805. Une partie de la flotte française s’est réfugiée dans les ports espagnols. L’amiral de Villeneuve, bon marin mais peu réputé pour ses coups d'audace, préfère rester à l'abri du port plutôt que de risquer d’affronter la flotte de son ennemi anglais, Nelson. La terreur des mers. Les marins et officiers français désespèrent quant à eux de retrouver un jour leur France. Il faut à l'amiral français la menace de sa destitution pour qu’il accepte de reprendre la mer pour rejoindre la Méditerranée.
Octobre 1805. Au large du cap de Trafalgar. La flotte franco-espagnole tombe sur une escadre britannique, moins nombreuse. Croyant l’affaire facile, de Villeneuve attaque, sûr de son succès et de sa puissance de feu. Pas de chance, c’est Nelson qui se trouve en face. Le diable des mers. Les Français se font étriller dans un combat naval qui restera à jamais comme l’une des pires batailles de l’histoire. Et l’un des affronts les plus mémorables pour la marine française.

TrafalgarSur le scénario solidement charpenté de Jean-Yves Delitte, par ailleurs pacha de la collection et dessinateur des couvertures, Denis Béchu a réalisé pour Trafalgar (éd. Glénat) des planches de toute beauté. Bien détaillées, elles rendent parfaitement les scènes de bataille. Son dessin est moins chirurgical que celui de Jean-Yves Delitte, qui n’est pas peintre officiel de la Marine pour rien, mais il se révèle aussi efficace et dynamique. On imagine sans peine le fracas des tirs, le bruit du bois qui se déchire sous la mitraille ainsi que les cris de douleur des blessés. Mutilés, éventrés par les échardes de bois ou les éclats des boulets.

Une bataille relatée par ses acteurs. Du simple marin à l’officier supérieur. Un procédé qui permet au lecteur de vivre la bataille de l’intérieur. Pour mieux s’imprégner de l’atmosphère, de la peur ressentie.

Si côté Anglais, c’est Le point de vue d’Horatio Nelson qui prédomine, côté français les auteurs ont pris pour témoins des marins d’un niveau moindre. Le jeune gabier Gabriel Kermadic, dit « la grenouille », Gros Louis et le capitaine Lucas. Trois victimes de mauvaises décisions. Comme le souligne  Gros louis, matelot rustre mais au raisonnement sans faille : « les Anglais n’ont pas fait la bêtise au nom d’une révolution, de décapiter leurs commandants, parce qu’ils avaient le sang bleu, pour les remplacer par des incapables. »

Un désastre maritime qui s’achève par le déshonneur, la libération par les Anglais de l’artisan de cette déroute, l’amiral de Villeneuve. Un officier débarqué de nuit, sur une petite plage de Bretagne. Le visage de la défaite, qui a coûté plus de 5.000 tués français et la perte de 23 navires. Un officier qui sera retrouvé mort peu de temps après. Assassiné ou suicidé ? La question divise encore. De leur côté, les Anglais pleurent la perte de leur héros, l’amiral Nelson, victime d’un tir français, plus chanceux que précis.

Comme tous les volumes de cette nouvelle collection, celui-ci bénéficie d’un dossier historique rédigé par Jean-Yves Delitte. De quoi mieux faire connaissance avec les navires impliqués, les officiers dans chaque camp ou les différentes hypothèses qui tournent autour du coup de feu qui a mortellement blessé l’amiral Nelson. Un bonus apprécié, qui ajoute une touche d’histoire bienvenue, accessible à tous.
Trafalgar? Un épisode bien fini, parfait exemple de ce qui attend les lecteurs avec cette nouvelle collection, dont plusieurs dizaines de tomes devraient prendre la mer.

Les grandes batailles. Trafalgar. Scénario de Jean-Yves Delitte, dessin de Denis Béchu. Éditions Glénat, 56 pages, 15 euros
Couverture : éditions Glénat

Posté le 18 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Quand le roi Lire se raconte, sa mémoire n'en fait qu'à sa tête

Par Philippe Degouy

Une autobiographie ? Pas du tout. La mémoire n’en fait qu’à sa tête se présente comme un livre bien plus joyeux. Comme un coffre au trésor, rempli de rencontres marquantes, de lectures aimées, à partager.
Ce livre est un patchwork savoureux, présenté par Bernard Pivot dans un désordre apparent, composé de  (trop) courts chapitres, débutés par un extrait de livre lu par l’auteur. Ce n'est pas un dictionnaire non plus, les entrées se suivent sans réel fil conducteur. Nul besoin de lecture linéaire, on peut y piocher tel ou tel chapitre dans le désordre ou suivre l'ordre choisi. Qu'importe. « Plus je vieillis, plus mes lectures sont ponctuées d’arrêts commandés par ma mémoire. Elle aime déclencher sur moi des ricochets, le plus souvent littéraires. La mémoire n’en fait qu’à sa tête. C’est pourquoi, elle interrompt mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d’adieu. »

Pour paraphraser Michael Audiard, quand le roi Lire écrit, on le lit. Presque religieusement. À l’affût d’une anecdote savoureuse, d’un trait d’esprit, que l’on devine teinté d’un sourire ironique.
Pour peu, le lecteur pourrait se croire sur un plateau d’Apostrophes, dans le public, face à Bernard Pivot comme seul invité. On imagine bien la scène : l'auteur dans un bon fauteuil, avec une lumière douce. Qui se raconterait d'une voix douce, riante comme une bonne tablée lyonnaise. Avec des silences, comme pour mieux mettre l'accent ou créer du suspens. Comme Duras savait si bien le faire. L'auteure est d'ailleurs bien présente dans la mémoire de l'académicien.

PIVOTUn livre qui se savoure. Comme un verre de bon vin. En prenant soin de le respecter. On lit un chapitre, on y revient pour une phrase, un mot, une tournure.
Dans ce livre, on découvre d'étonnants souvenirs. Dont celui relatif à l'engagement de l'auteur au Figaro littéraire, non sur la base de ses connaissances, mais comme négociant en vin pour le compte du rédacteur en chef. Le vin, c’est une histoire de famille chez Bernard Pivot. Au point qu’il propose de l'ajouter au programme scolaire. Pourquoi pas, cela pourrait relancer la filière viticole. Remplacer l'histoire des rois de France par celle des millésimes.

Impossible, bien entendu, de passer au-dessus de son émission mythique du vendredi soir, Apostrophes. Un monument culturel. Une émission littéraire longtemps imaginée comme le moyen trouvé par les pros du marketing pour amener les lecteurs en librairie le samedi matin. Fausse route. « À la vérité, c’est par hasard qu’Apostrophes a été programmée à l’écran le vendredi. Aucun producteur ni animateur ne voulait s’y mettre. Pour ne pas risquer l’échec face au théâtre et au film des chaînes concurrentes. Il n’existe d’ailleurs aucune photo de la première d’Apostrophes. Pas un photographe d’agence ne s’était dérangé. »

L’importance du silence, façon Marguerite Duras, Lyon, l'hommage à Karen Blixen ou au regretté Jean-Pierre Melville, la haine qui existe entre écrivains. Les chapitres ne se ressemblent pas et surprennent. Souvent. On (re)découvre des auteurs moins connus du grand public, comme Michel Chrestien à qui rend hommage un Bernard Pivot, plutôt ému.
S'il ne dit pas tout sur lui, l'auteur nous gratifie d'un scoop. Monsieur l'académicien est généreux. Il concerne une rencontre filmée avec la poétesse Louise Labé. Un pur rôle pour Bernard Pivot. Forcé de cacher sa relation amoureuse avec l'intellectuelle. Bien joué.
Page après page, « Le petit Rimbaud », son surnom donné par Renée Massip, a de quoi raconter, au fil de ses décennies de littérature et de journalisme. Une dernière profession pour laquelle il partage avec Marguerite Duras le goût pour l’urgence de l’écriture, « le texte doit avoir en soi la force de la hâte avec laquelle il a été rédigé. » Au travers de certains chapitres, on devine aisément l'intérêt avoué pour les poètes de la chanson française. Dont Pierre Perret à qui l'on pense d'emblée quand Bernard Pivot relate ses émotions face à un décolleté prometteur. Ce moment furtif qui dévoile une jolie poitrine. Aimer les livres n'empêche pas d'être coquin.
 
D’une écriture drôle, ironique bien souvent, avec un talent d’autodérision, Bernard Pivot ne cède jamais à la tentation de dicter une règle ou un comportement. Pas réactionnaire pour un sou le journaliste-écrivain. « La langue française doit bouger, s’ouvrir, s’enrichir, vivre comme un grand corps musclé qui s’oxygène » dit-il, avec force et conviction. On lira avec autant de plaisir ce chapitre dédié au syndrome de Peter, non applicable à la jeunesse : « les débuts dans la vie requièrent de l’imprudence, de l’audace, de la folie. On est au bas de la hiérarchie et le principe de Peter ne s’applique pas encore. » Un syndrome de Peter qui lui a fait refuser le poste de présentateur du JT à la télévision française. La télévision a perdu une figure, les lettres ont gagné un ambassadeur.
Quant à parler de télévision, on pourrait croire l’amateur de livres opposé au petit écran. Pas du tout, Bernard Pivot la défend, du moins une certaine télévision. Celle qui crée du désir. De voyages, de lectures, de cinéma. N’en déplaise à Fabrice Luchini, cet autre amoureux des mots, pour qui « on ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer. »

Un auteur qui n'a pas renoncé à obtenir la réponse à certaines de ses attentes. Dont l'espoir, notamment, d'obtenir un hypothétique retour d'une missive amoureuse envoyée à une lointaine cousine. « Cela fait soixante et un ans que j’attends sa réponse. Ce doit être "non", probablement. » L'autodérision, encore.
C'est certain, on ne résume pas une telle existence en quelque 230 pages. Nul doute que le roi Lire en a gardé sous le coude, pour utiliser une expression populaire qui ne devrait pas lui déplaire. Lui seul décidera d'une suite. Le chef d'orchestre n'a pas déposé sa baguette. Sa mémoire est encore alerte et tout n'a pas été dit. Son ouvrage ne s'achève donc pas sur le point final qui clôture habituellement sa dictée.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, par Bernard Pivot. Éditions Albin Michel, 230 pages, 18 euros environ
Couverture : Éditions Albin Michel

 

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