Alors que reparaissent "Les Confessions" de Saint-Augustin, dans la traduction de Frédéric Boyer (P.O.L) qui rend accessible, par une langue fervente et moderne, la première autobiographie de l'histoire littéraire, Claude Pujade-Renaud écrit "
Dans l'ombre de la lumière" (Actes Sud), les confessions imaginaires de celle qui fut sa compagne.
Répudiée, elle apparaît en une seule ligne, sans être autrement nommée que sous forme d'égarement de jeunesse. Celle qui lui a donné un fils, revient ici en majesté. Femme superbe, tout en intelligence du cœur, du corps et de l'esprit, aimante encore, elle brosse en creux le portrait de qui l'a rejetée et privée de son enfant.
Augustinus, le débauché, allait se convertir radicalement, frappé par une crise de doute autant que par la lecture de saint Paul. "Non pas de ripailles et de soûleries, non pas de coucheries et d'impudicité. Revêtez-vous de Notre Seigneur Jésus-Christ", lut-il et son sort en fut scellé. Son sort, mais aussi celui de celle qui avait partagé sa vie, sa quête, quinze ans durant.
Celle que saint Augustin ne cite pas, Claude-Pujade Renaud l'appelle Elissa, dans ce magnifique portrait de chair et de sang, d'amante fidèle à ses convictions et à son amour.
À chacun sa sainteté
Chassée d'Italie, revenue seule à Carthage, ville de leur jeunesse à tous deux, elle se souvient. Personne ne connaît son histoire, et si elle décide de nous parler enfin, c'est que l'évêque d'Hippone est annoncé. Malgré les douze ans révolus, elle l'aime toujours, et ira l'entendre dans la cathédrale, sans se faire voir. Elle sera touchée à nouveau par cette voix, ce visage, davantage que par sa parole qui condamne les hérésies, fustige et dicte. Hérétique, elle est, adepte d'une foi condamnée, ce manichéisme - qu'Augustin pratiqua lui-même pendant "neuf années d'erreurs". Elle est du nombre, mais surmontant sa blessure, c'est l'homme qu'elle regarde sous la mitre, assis là dans le chœur, il a mal. Elle seule sait qu'il a toujours souffert d'hémorroïdes… Mais le lecteur ne rit pas de cette malice, il s'en émeut tant il est la marque du souci.
Claude Pujade-Renaud apporte la simplicité, la lumière, la sensualité épanouie dans ce qui apparaît comme le pendant des aveux d'un homme qui bataille avec les ténèbres autant qu'avec lui-même. Alors qu'il se conspue, elle célèbre. Il condamne, expie, loue, édicte; elle avance dans la vie sans bruit, avec une conviction intime qui se tait. Limpide et étrangement sans amertume est son chemin de femme amputée qui reconstruit et poursuit, avec d'autres, ce pour quoi elle était faite: aimer, apprendre, transmettre, soigner, créer. À chacun sa sainteté…
Subtilement, Claude-Pujade Renaud trace, à travers les souvenirs de cette femme, le portrait de saint Augustin lui-même, mais aussi les enjeux culturels, les richesses et les heurts de l'Occident et de l'Orient. Les Vandales eux, sont aux portes de Rome, et une civilisation va s'effondrer, par sa faute… Cette faute, ce péché à expier est en clé de voûte du roman. Mais qu'ont donc à expier une femme amoureuse ou un enfant?
L'écriture de l'intime
Dans la plupart de ses beaux romans, l'auteur s'est mise à l'écoute des femmes de l'ombre, épouses ou amantes sacrifiées; autant qu'elle a sondé, avec le même respect, la même finesse, les conflits intérieurs de ces hommes dits grands, philosophes, rois ou poètes. Écriture de l'intime, toute en tonicité et joie, pour une célébration des sens.
Et ces pages gorgées des senteurs de l'Afrique du Nord, d'air salin, de couleurs, de saveurs, d'une douceur de vivre, contrastent avec l'horreur du siège de Rome, la guerre, la chute. Perçue à hauteur d'une femme vieillissante, cette histoire-là apparaît avec indulgence, compassion pour les manquements, les revirements, les lâchetés d'exilés qui, tel saint Augustin, cherchent en Dieu un havre où poser leur angoisse.
Moins d'indulgence, en revanche, pour sainte Monique, belle-mère dans toute sa splendeur et mère abusive qui a façonné son fils pour un destin grandiose, d'élu, de saint et d'homme seul.
Sophie Creuz
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