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Posté le 31 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«The Girls», ou la fin du Summer of Love

En cet été 2017, les plus anciens se souviennent, non sans nostalgie, de l'été de l'amour, celui de 1967. Pour beaucoup d'observateurs, cette ambiance de paix et d'amour a pris fin avec l'affaire Charles Manson, en août 1969. La fin de l'innocence pour l'Amérique. The Girls, roman rédigé par Emma Cline, mérite une relecture pour ce 50ème anniversaire du Summer of Love. Le voici réédité en format poche.
Pour traiter de ce drame, Emma Cline a choisi un angle personnel. Le suivi du parcours d’une jeune paumée, entraînée dans une secte, imaginaire, soit, mais que l'on devine sans peine inspirée par la Famille de Charles Manson.

Son point de départ? Cette question : comment une jeune fille de bonne famille, qui ne manque de rien, sauf de contacts humains, a pu se laisser entraîner dans un groupe au passé criminel?
Un roman en parfaite adéquation avec l’actualité. Avec ces jeunes, filles ou garçons, embrigadés dans des organisations radicalisées.

«C’était la fin des années soixante, ou l’été avant la fin, et ça ressemblait exactement à cela ; un été sans fin et sans forme». Pour Evy Boyd, adulte solitaire, en séjour sur la côte californienne, les souvenirs remontent à la surface. Face à cet océan qui semble lui ramener son passé avec les vagues échouées sur le sable. L'an 1969. Elle n’était encore qu’une gamine, mal dégrossie, avec un physique ingrat.
Incapable de susciter le désir, voire un regard sur elle. Seule avec sa mère depuis le départ de son père, Evy traîne son ennui avec son amie Connie. Jusqu’à cette rencontre fortuite avec ce groupe de filles mené par la sulfureuse Suzanne, jeune hippie au passé de délinquante. La seule à l’écouter, à lui accorder un peu d’attention en l’invitant au sein de sa communauté, dirigée par le gourou, Russell. «La vie était en réalité une salle d’attente, jusqu’à ce que quelqu’un vous remarque» se souvient Evy, l'adulte d'aujourd'hui.

EMMACLINESous l’impulsion de Suzanne et des autres filles de la Famille, comme se nommait ce regroupement d’individus perdus pour la société, Evy trouve enfin le contact humain recherché mais issu du mauvais côté de la ligne. Dans un monde de sexe, de drogues, de vols. Peu à peu, par petites touches, Evy va se mouler dans le groupe et trouver l’amour. Dans les bras du gourou, d’autres filles. Jusqu’à cette fameuse nuit sanglante d’août 1969 qui va marquer la fin d’une époque. Éjectée du groupe par Suzanne, Evy retrouve la solitude de son monde mais découvre que son rejet n’est qu’un geste d’amour de plus. Le dernier accordé par Suzanne. Pour empêcher Evy de passer de l’autre côté du rideau avec elle.
«Suzanne voyait la faiblesse qui était en moi, éclairée et évidente. Elle savait ce qui arrivait aux filles faibles».

Écrit de façon magistrale, le roman alterne entre présent et retour à l'année 1969. Entre la vie d’Evy adulte et celle de cette gamine perdue dans un monde trop dur pour elle.
Une fille malmenée par la vie, trompée par un rêve inaccessible. Comme d'autres gamines. «Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont tellement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu».

Un roman qui ne se laisse pas facilement reposer une fois commencé. Il prend à la gorge dès les premières pages. Emma Cline, jolie blonde aux yeux si doux, exact opposé de son héroïne, réussit à nous prendre dans ses filets pour ne plus nous relâcher.
Comme elle, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie pour cette pauvre fille, qui souffre de solitude dans un monde si cruel avec les faibles. Pas étonnant de la voir mordre à l’hameçon laissé par Suzanne et ses filles. «J’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir». Une gamine malmenée par la vie et qui essaie, tant bien que mal, de se maintenir à la surface. Avec comme seule bouée, ce groupe d’épaves, menées par Suzanne, dérivant sur l’océan de la vie.
Il faut (re)lire ce beau roman, intense et poignant. Il dénonce sans douceur cette solitude qui pousse les plus faibles à suivre des chemins de traverse pour ne plus être seuls au monde. Désespérément seuls.
Un premier roman pour Emma Cline et, d’emblée, une réussite qui prend aux tripes.

«Devenue adulte, je n’en reviens pas de la masse de temps que j’ai gaspillée (…) Ce qui m’importait en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention».

Philippe Degouy

«The girls», roman d’Emma Cline. Éditions 10/18, 360 pages
Couverture : éditions 10/18

Posté le 28 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Cauchemars d’outre-tombe

Riche héritière, Eva Rossbach vit avec un terrible secret de famille qui la ronge. Fragile, seule dans une grande maison, elle vit un cauchemar devenu récurrent nuit après nuit. Suffocante, elle se réveille en sursaut dans un cercueil capitonné. Au moment de pousser son dernier soupir, elle se retrouve dans son lit. Bien vivante. Mais avec les doigts en sang. Comme si elle avait gratté une surface dure avec l’énergie du désespoir. Un cauchemar qui s’avère en fait très réel. Mais comment la jeune femme se retrouve-t-elle dans un cercueil puis dans son lit au petit matin.? Aucune trace d’effraction n’a été constatée dans la maison. Un mystère complet. Au même moment, la demi-sœur d’Eva, Inge, est découverte morte dans une caisse en bois enterrée dans une forêt. La malheureuse a été enterrée vivante. Pour l’inspecteur Menkhoff, de la brigade criminelle de Cologne, le cauchemar d’Eva est intimement lié à la mort d’Inge.
«Menkhoff tenta d’imaginer ce que cette femme avait ressenti en entendant les pelletées de terre s’amasser sur la caisse dont elle était prisonnière
Qui est le cerveau malade à l’origine de cette machination?
Inutile d’en dire plus sur l’intrigue, de peur de mettre à terre un scénario particulièrement inventif.

Publié en allemand sous le titre Der Sarg (Le Cercueil), Enterrées vivantes (éd. de L'Archipel) permet de faire connaissance avec le thriller à l’allemande. L'auteur, Arno Strobel, est devenu une véritable star dans son pays avec plus 700 000 exemplaires vendus. Une belle découverte pour celui qui aura la curiosité d’explorer d’autres chemins dans ce genre littéraire largement dominé par les auteurs américains. Arno Strobel préfère jouer sur la psychologie plutôt que sur l’action pure, les échanges de coups de feu. Il fait fi de tout le decorum habituel. Menkhoff est un policier tourmenté par son divorce, colérique, peu charismatique. Mais un enquêteur efficace. Un bon flic. Son cerveau est sa meilleure arme.
EnterréesvivantesDans Enterrées vivantes, tout repose sur la psychologie. L'auteur s’amuse à nous effrayer avec un cauchemar auquel beaucoup d’entre nous pensons avec effroi : celui de se retrouver six pieds sous terre, bien vivant dans un cercueil. Les scènes du livre relatives à cette expérience vécue par Eva sont d’un tel réalisme que le lecteur ne peut s’empêcher de suffoquer avec la victime. En quelques lignes, l’auteur rend son lecteur claustrophobe, avec le besoin, impérieux, de sortir, de respirer à pleins poumons. «Lorsque Eva ouvrit les yeux, il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre où elle se trouvait. Un cercueil. Elle était allongée dans un cercueil. Le long cri qu’elle poussa lui glaça le sang. Elle leva les mains et appuya contre le couvercle capitonné. Quant à ses pieds, ils ne pouvaient bouger que de quelques centimètres avant de rencontrer un obstacle

Enterré vivant. Nul ne vous entendra crier.

Philippe Degouy

Enterrées vivantes. Thriller d’Arno Strobel. Éditions de l’Archipel, 300 pages, 21 euros environ
Couverture : éditions de l’Archipel

Posté le 28 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Mireille Darc, un ange était passé dans «Schnock»

À l'occasion du décès de Mireille Darc, nous republions, en guise d'hommage ému et sincère, notre chronique du Schnock qui avait été consacré à Mireille Darc. L'occasion de la retrouver pour un entretien sans langue de bois.

Pour son numéro estival (n°19), «Schnock» fait grimper la température. D’un coup, avec une cover plutôt coquine, dédiée à Mireille Darc, drapée dans cette charmante robe Guy Laroche, devenue aussi mythique que le maillot blanc d’Ursula Andress dans Dr No. Une robe «décolletée jusqu’aux limites de la correctionnelle» déclarait avec humour Francis Veber. De fait, quelle audace. Sans doute la scène la plus mémorable du film «Le grand blond avec une chaussure noire» avec Pierre Richard. Mireille Darc? Une silhouette callipyge au visage espiègle enveloppé d’une chevelure blonde comme les blés. C’est aussi plus de 52 films tournés, avec les plus grands acteurs et réalisateurs. Bernard Blier, Jean Gabin, Lino Ventura, Michel Audiard ou Georges Lautner, Alain Delon ou Jean Yanne. «L’abonnée au cliché de la ravissante idiote mais pas si conne en fin de compte

Couv_schnock_19Comme en témoigne le long entretien accordé à «Schnock» et dans lequel elle dresse un bilan de sa carrière. Sans remords ni regrets. «Ce qui m’a le plus aidée, c’est d’en baver. J’ai fait les rencontres qu’il fallait faire. Je n’ai jamais tiré les sonnettes ni rien demandé à qui que ce soit.» Le résultat?
«Les barbouzes», «Les seins de glace», «Galia», «Ne nous fâchons pas», «Monsieur», «Le grand blond» et sa suite… Sans oublier la saga estivale de 1992, «Les coeurs brûlés». Excusez du peu.

Une jolie (fausse) blonde qui permet également à la rédaction de revenir sur les femmes d’Audiard. Celles qui ont marqué ses films. De sacrés numéros, comme Françoise Rosay, Marlène Jobert ou Dany Carrel. «Mireille, pour moi c’est un copain. Je peux pas dire que je la considère comme une bonne femme» expliquait le cinéaste.

«Schnock» ravive également les souvenirs de «l’ange». Ce surnom donné par le journal «L’Equipe» au champion cycliste luxembourgeois Charly Gaul. Le «Rimbaud du Tour de France», éternel rival de Louison Bobet. Pour ce dernier, «Charly n’était pas un coureur comme les autres. Ce n’était pas un homme mais un être surnaturel
C’est vrai que Charly Gaul est encore considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs grimpeurs de l’histoire du cyclisme. Un champion qui a gagné un Tour de France et deux Tours d’Italie dans des conditions qui ont forgé son mythe. De quoi contredire son nom, Gaul, qui signifie en dialecte luxembourgeois un mauvais cheval.

Cinéma, sport mais aussi musique au sommaire de «Schnock», qui n’est jamais le dernier pour raviver les bons souvenirs. Comme l’histoire de ce tube chanté par Patrick Hernandez en pleine période disco. «Born to be alive». Né pour être vivant. Joli pléonasme qui constitue aujourd’hui une belle rente d’un millier d’euros par jour.
À noter également ce portrait d’un artiste qui a marqué le blues à défaut d’être populaire. Le guitariste amérindien Jesse Ed Davis, accompagnateur de John Lennon, Eric Clapton ou de Taj Mahal. Un destin tragique pour un bluesman qui mélangeait les styles. À redécouvrir sans tarder. Tout comme «Et la tendresse bordel!» Son acteur principal, le Suisse Jean-Luc Bideau revient sur cette comédie devenue culte pour certaines scènes.
Bien d’autres sujets composent ce numéro estival à ne pas oublier dans la 2CV familiale, bien chargée pour rejoindre les campings du Midi, par les nationales bien sûr. «Schnock», le mook qui ouvre les portes du temps vers ces années 70 à 90. «Ni rétrograde, ni passéiste», juste un appel d’air vers ce patrimoine culturel à redécouvrir, excellent pour le palpitant .

Philippe Degouy

«Schnock n°19». La Tengo éditions, 178 pages, 14,5 euros
Couverture : La Tengo éditions

Posté le 23 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

James Bond ou la résurrection d’un mythe

Bond, James Bond. Que n’a-t-on pas déjà écrit en ton nom. Dans Bond, l’espion qu’on aimait, Frédéric Albert Lévy, cofondateur du mythique magazine Starfix, part à la (re)découverte d’un mythe. L’histoire de ce héros pour adultes. Son ouvrage peut se découper en deux grandes parties. Avec un lexique non exhaustif des éléments récurrents des films (un méchant charismatique, des filles, des gadgets...) et une seconde partie consacrée à quelques films emblématiques de la série. Force est de constater que le document se lit avec grand plaisir. Même si certains chapitres alourdissent les propos. Mais pas de quoi bouder son plaisir face à un livre qui révèlent les rouages d’une mécanique complexe.
Chapitre après chapitre, il répond à une question quasi existentielle : pourquoi éprouvons-nous de la sympathie pour mister Bond? Les fidèles retrouveront des méchants légendaires, dont le célèbre Jaws, alias Richard Kiel, paisible professeur de mathématiques à San Francisco avant son rôle de tueur aux grands pieds dans deux épisodes de la série (L’espion qui m’aimait et Moonraker). De multiples entretiens permettent d’entrer dans les coulisses du mythe, comme avec cet entretien accordé par Terence Young, réalisateur des premiers films et père revendiqué du personnage au cinéma. Il serait dommage de passer sous silence l'introduction rédigée par Michael Lonsdale, le redoutable Hugo Drax dans Moonraker.

L-espion-qu-on-aimait-tea-9782258146020_0Frédéric Albert Lévy s'attache à décrypter un personnage que l’on a souvent déclaré déclassé, has-been pour le public de ce début de XXIe siècle. Et qui pourtant, revient toujours sur le devant de la scène. «Bond aujourd’hui n’est intéressant que parce qu’il a pu se réincarner dans une demi-douzaine de comédiens différents
Qui incarne le meilleur James Bond à l’écran? Une question stérile à laquelle personne ne peut apporter de réponse souligne l’auteur, qui s’attache à montrer l’évolution du personnage façonné par les apports des différents acteurs. Un «héros, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, présent dans chaque film de la série

Aujourd’hui, Daniel Craig, qui a resigné pour un prochain épisode, est le 6e acteur à incarner l’agent britannique. Qui sera le 7e? La 7e cible des attaques des fans de la première heure pour qui il n’y aura jamais qu’un seul Bond à l’écran : Sean Connery. Pour la petite histoire, l’auteur rappelle que le premier à endosser le costume de 007 n’était pas Connery mais bien Barry Nelson dans un épisode d’une série télévisée (Climax !) de 1954.
Une saga qui se recentre de film en film sur le personnage central, comme pour mieux l’humaniser, exposer ses failles et son passé dramatique. De quoi suivre la tendance actuelle des héros sombres et perturbés.
Et qu’en est-il de l’avenir de cet agent habitué à évoluer dans le monde des ombres ? «Si les journalistes ne cessent de se demander qui sera le prochain Bond, la question plus immédiate qui se pose est de savoir à quoi ressemblera Bond. Rien n’est encore en chantier

James Bond will return

Philippe Degouy

Bond, l’espion qu’on aimait. Par Frédéric Albert Lévy. Préface de Michael Lonsdale. Éditions Hors-Collection, 320 pages
Couverture : éditions Hors-Collection

Posté le 21 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Alain Decaux raconte... dix destins d’exception

Disparu en mars 2016, l’historien Alain Decaux laisse le souvenir d’un homme passionné par l’histoire, celle du monde mais plus encore des grandes figures. Avec Histoires extraordinaires (éd. Perrin), il raconte le destin de dix personnages qui ont marqué l’histoire par leurs traits de génie. Pour engendrer le mal ou au contraire pour faire rêver. Dix destinées aussi diverses que celles de Dracula, Mandrin, Champollion, Louis II de Bavière, Lawrence d’Arabie, Mermoz, Pou-yi, Heydrich, Ben Gourion ou Haïlé Sélassié.
Comme pour les précédents ouvrages d’Alain Decaux, celui-ci se savoure avec délice. Pour le talent d’écriture de l’historien et son enthousiasme, communicatif. Le lecteur ne lit pas une biographie, il la vit, se sent plongé dans un univers parfaitement restitué par petites touches.
En quelques dizaines de pages, le portrait d'une personnalité est ainsi brossé sans rien omettre. Même si l’on ressent l’affinité de l’historien pour certains choix du livre, les portraits dressés ne glissent pas dans le panégyrique. Chaque médaille a son revers, il en va également pour les héros. Pour Mermoz, le vainqueur de l’Atlantique sud, dieu vivant pour toute une génération, Alain Decaux ne cache pas le côté sombre du pilote. «Le mot d’archange a été associé si souvent au nom de Mermoz qu’il finit par gêner l’historien. Mermoz n’était ni un ange ni un surhomme.» De même pour Lawrence d’Arabie, une énigme pour les historiens à propos de qui tout et n’importe quoi a été écrit. Un héros, un aventurier? Qui était-il? «Ceux qui ont consacré des années à étudier cette existence tourmentée reconnaissent qu’il ne le savent guère. Mais le savait-il lui-même

AlainDecauxAu réalisme d’un esprit cartésien à la Mermoz s’oppose le rêve éveillé d’un Champollion, le découvreur du secret des hiéroglyphes égyptiens. «L’histoire de Champollion est celle de la victoire de l’esprit, celle de la foi.» Un homme pour qui «l’enthousiasme seul était la seule vraie vie.» Doux rêveur lui aussi, il faut visiter les châteaux en Bavière de Louis II : «il faut se dire qu’ils sont des songes réalisés, des rêves qui ont pris une apparence de pierre.» Une folie douce à opposer à celle du nazi Reinhard Heydrich, meurtrière au plus haut point. «Le SS tel que l’imagine le peuple, un homme d’une seule coulée. Inaccessible à la pitié, tourmenté. Regagnant un matin son domicile, il aperçoit son reflet dans un grand miroir. Il sort un revolver. Par deux fois, il tire sur cette image. La sienne.» Un authentique salaud mort dans l’attentat du 27 mai 1942. Non sous les balles, mais des suites d’une septicémie.
Entre inconnu et folie se glisse un destin qui a fait couler beaucoup d’encre et qui ouvre la belle galerie du livre : celui de Dracula. Existe-t-il réellement un point commun entre le Vlad l’Empaleur du XVe siècle et le Dracula ressuscité 400 ans plus tard par un romancier inspiré? «On a retrouvé la tombe de Dracula. On l’a ouverte. Elle contenait des ossements de bovidés. Quant à Bram Stocker, il est mort d’épuisement. Comme les personnes dont un vampire a bu le sang

Tout cela forme une lecture savoureuse, qui laisse entendre la voix d’Alain Decaux à chaque page, ou peu s’en faut. L’ouvrage, qui se lit d’une traite, tente de répondre avec ces destins à cette question existentielle : comment devient-on, et reste-t-on un homme? De cette sorte d’homme dont parlait Napoléon quand il s’était écrié : «vous êtes un homme, monsieur Goethe.»

Philippe Degouy

Histoires extraordinaires. Alain Decaux raconte. Éditions Perrin, 395 pages
Couverture : éditions Perrin

Posté le 21 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

On peut vivre sans frère, pas sans ami

Quand la réalité des flics de terrain rejoint la fiction dans un roman policier, cela donne Le dernier saut. Une œuvre écrite à quatre mains. Celles du romancier à succès Franck Hériot (La Femme que j’aimais, La Vengeance du djinn, Le Diable d’abord…) et de l’ancien patron du RAID, Jean-Louis Fiamenghi. Publié aux éditions Mareuil, le thriller plonge son lecteur au cœur du dispositif policier mis en place depuis la montée en puissance du terrorisme islamiste en France.

Décembre 2015. Max d’Orcino, alias Skyfall, est à la tête du RAID, formation de policiers d’élite. Renseigné par un indic, le groupe d’intervention est appelé à taper un trio de djihadistes impliqués dans une vague d’attentats perpétrés en plein Paris. Peu avant le départ en opération, Skyfall reçoit la photo du chef des terroristes. Un choc. Une cible dont il n’imaginait pas l’implication : Walid. Un homme avec qui le policier français a partagé ce que peuvent partager des frères d’armes. Deux hommes qui se doivent la vie depuis un stage de formation en Tunisie en 1985. Pour tenter d’éviter le pire, Skyfall prend la tête de l’opération. Pour tenter un assaut sans casse. En route vers l’objectif, défilent les souvenirs de formation en Tunisie trente ans plus tôt avec la cible encore du bon côté de la ligne. Pour Skyfall, cet assaut d'une planque ennemie sera le dernier saut que les deux hommes feront ensemble. Il le ressent. Il faudra ruser pour ramener à la raison Walid, rendu fou par sa haine de l’Occident... Inutile de dévoiler davantage l’intrigue, solidement ficelée.

Celle d'un thriller intelligent, qui remise au placard cette image (fausse) de superflic à la Belmondo. Et qui jette un regard dans le rétroviseur, pour se souvenir, une dernière fois, du banditisme à l’ère des beaux crânes des dernières décennies. À l’époque de l’Antigang de papa, le flagrant délit était la règle. «Les flics ne se contentaient pas d’enquêter, ils mettaient les mains dans le cambouis quand il fallait affronter des voyous équipés comme des forteresses volantes. Aujourd’hui, quand c’est un peu chaud, on fait appel au RAID. Ce n’est pas plus mal. Ça évite les quiproquos. L’ennemi sait à quoi s’en tenir
On devine dans ces propos de Skyfall une certaine forme de nostalgie exprimée en filigrane par Jean-Louis Fiamenghi. Ses années de jeune flic n’étaient pas roses, certes, mais loin de ressembler au quotidien des flics d’aujourd’hui, confrontés à des fanatiques religieux, sans peur de la mort et impossible à calmer : «les grandes heures des négociateurs semblaient bel et bien révolues face à la détermination des fous d’Allah, de ces suppôts de l’Etat islamique. Leur violence extrême menait la danse. Les barbares étaient de retour dans Paris. » Plus de seigneur du crime comme Mesrine avec qui sabrer le champagne au moment de l'arrestation.

DERNIERSAUTToute ressemblance avec des événements réels n’est pas une coïncidence. Les auteurs se sont largement inspirés des récentes attaques qui ont secoué la France, ainsi que de l’expérience de policier de Jean-Louis Fiamenghi. Si l’ouvrage n’est pas indispensable pour apprécier Le dernier saut, on ne peut qu’encourager la lecture des Mémoires de Jean-Louis Fiamenghi, Dans le secret de l’action (2016, Mareuil éditions).
L’auteur distille quantité de souvenirs personnels dans l’ouvrage de fiction. Dont ce gigot de sept heures dont il est question dans les premières pages. Un clin d'oeil à la recette de gigot donnée par Mesrine lui-même à l’auteur. Quant à Max d’Orcino, on devine bien que le personnage est façonné à partir de la personnalité et de la carrière bien remplie de Jean-Louis Fiamenghi.
Un roman qui laisse un peu de place aux bons sentiments, avec une histoire d’amour avortée entre Max et Farah. Sœur de Walid et farouche ennemie de ces milieux terroristes : «pas un, pas un seul n’est récupérable. Ils sont tous pourris jusqu’à la moelle. Tous sans exception
Ce roman, Le dernier saut, faut reconnaître, c’est du brutal. C’est plutôt un roman d’hommes, pour paraphraser Michel Audiard. Une plongée au cœur de la menace islamiste et des forces d’élite entraînées à la neutraliser.
Avec un super flic comme équipier d'écriture, Franck Hériot a développé une intrigue qui mise sur l’action, mais avec le souci de la crédibilité. Les descriptions des attentats sont d’un réalisme effroyable. Elles rappellent ces visions d’horreur qui restent ancrées dans nos mémoires.

Un roman qui rend également un hommage appuyé, nostalgique, à un endroit mythique, qui a vu défiler les plus grands criminels : le 36.
De l’action, des personnages bien taillés et une intrigue rattrapée, voire dépassée par la réalité, tout concourt à faire du Dernier Saut un roman qui ne se repose qu’à son épilogue. Que l’on devine tragique : «avec ces enfoirés de kamikazes en face, on peut être sûr qu’il y aura de la casse
Une lecture qui rappelle un vieux tube de Serge Reggiani, Les loups sont entrés dans Paris. Les paroles sont étonnantes d'actualité.

Philippe Degouy

Le dernier saut. Par Jean-Louis Fiamenghi et Franck Hériot. Mareuil éditions, 241 pages, 17 euros
Couverture : Mareuil éditions

Posté le 18 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Ku Klux Klan, l’empire de la haine

Au vu des récents événements aux Etats-Unis, il n'est sans doute pas inutile de relire cet ouvrage paru l'an passé. De quoi apporter un éclairage intéressant sur le renouveau d'idées issues d'un passé lointain, que chacun voudrait oublier.
Docteur en histoire et spécialiste des Etats-Unis, Farid Ameur dresse un portrait complet de l’un des acteurs de ce drame : le sinistre KKK, le Ku Klux Klan. Son ouvrage, publié chez Fayard, retrace l’histoire de ce mouvement né des cendres de la guerre civile américaine. 
Si, au départ, le KKK n’était qu’ un stupide «divertissement» destiné à resserrer les liens de camaraderie entre vétérans sudistes et impressionner les Noirs de la petite ville de Pulaski, Tennessee, il a rapidement échappé à ses fondateurs pour être repris par des individus bien plus violents.
Comme Nathan Bedford Forrest, un officier sudiste au lourd passé criminel. Sous son influence, le KKK est passé à la violence pure et dure à l’égard de la communauté noire. Le Ku Klux Klan est alors devenu un mouvement revanchard destiné à garantir le maintien de la suprématie de la race blanche. Comme le souligne l’auteur, «si les Noirs étaient la cible principale des Klansmen, le KKK s’est occupé aussi de protéger les bonnes mœurs en chassant les putes, les homos, les marginaux. Soit tout ce qui pouvait perturber l’ordre et l’Amérique puritaine

KKKLynchages, fusillades, croix brûlées lors de cérémonies, tabassages... nombreux seront les actes de violence perpétrés par cette société secrète. Au fil des pages se dévoilent également les rites d’initiation, la gestuelle et le vocabulaire employés par les membres du Klan. À titre d’exemple, si quelqu’un vous demande si vous connaissez un certain monsieur Ayak, la question en cache une autre, dont la réponse est connue des seuls initiés : «êtes-vous un membre du Klan ? (Are You A Klansman ?)» Une preuve du cloisonnement de ce mouvement raciste qui porte bien son surnom d’«Empire invisible». Tant le gouvernement fédéral que le mouvement Anonymous n’ont jamais réussi à le percer.
Aujourd’hui, le KKK existe toujours , mais sous perfusion. Les nombreux méfaits commis ont durablement marqué la société américaine. Dans l’imaginaire collectif , le KKK reste présent à jamais avec cette image, terrible, de cavaliers vêtus de blanc qui chevauchent au milieu de la nuit à la recherche de victimes à lyncher.

Philippe Degouy

«Le Ku Klux Klan», par Farid Ameur. Ed. Fayard, 224 pages
Couverture : éditions Fayard

Posté le 17 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Une jeunesse française entrée en Résistance

Juin 1940, l'armée française est défaite, vaincue par l'armée allemande. Plus moderne, plus mobile. La jeune Zoé Favre pense à son frère Martin, soldat français porté disparu comme beaucoup d’autres. Devant son domicile défilent des milliers de Français vaincus, en route pour les camps en Allemagne. Un spectacle affligeant qui va pousser la jeune femme à vouloir faire quelque chose, à trouver le moyen de résister à l’occupant allemand. «Il valait peut-être mieux mourir pour Dantzig qu’offrir un défilé aux Panzers sur les Champs-Elysées» pense-t-elle. Pendant que les politiques français se livrent à un bien triste spectacle, Zoé et quelques amis impriment et distribuent des tracts anti-Allemands. Mais Zoé va vite s’apercevoir que le danger est partout, même à son petit niveau. Son père est arrêté et son sort ne tient qu’à un fil. Brisé lors de sa participation à une manifestation d’étudiants nationalistes…

Pour ce troisième volet de la saga (sur les six déjà prévus) Une génération française (éd. Soleil), Thierry Gloris au scénario et la dessinatrice Anna-Luiza Koechler dressent le portrait d’une jeunesse qui a décidé de dire non. Non à la présence d’Allemands en France et non aux vœux du maréchal Pétain de lui faire confiance. «Nous nous sommes réveillés un matin et le pays n’existait plus. Une France qui n’était désormais plus la nôtre.» Si l'intrigue relève de la fiction, l’album rend hommage à ce qui est considéré aujourd’hui comme la première forme de résistance ouverte face à l’ennemi allemand : la manifestation d’étudiants et de lycéens qui s’est déroulée le 11 novembre 1940 devant le tombeau du Soldat inconnu. Une bravade payée au prix fort, avec de nombreuses arrestations. Un événement encouragé par les Gaullistes de Londres.

Unegénérationfrançaisetome3Les planches aux traits semi-réalistes d'Ana-Luiza Koehler brossent un portrait évocateur de cette époque, le début de ces quatre longues années d’occupation et de privations. Un portrait réaliste d’une France souillée. Et celui d’une large part de la population qui se retrouve en quelques semaines dirigée par les Allemands. Le scénario reproduit fidèlement ce sentiment qui va grandir peu à peu au sein des Français : celui de vouloir résister. En cette fin d’été de 1940, la question n’est pas de vouloir agir mais de trouver comment. Pour la jeune Zoé et ses amis étudiants, les mots seront les premières armes utilisées contre l’occupant. Aussi dangereuses pour eux que les autres, plus létales. La poignée de mains de Montoire ne restera pas sans suite au sein d’une jeunesse française éprise de liberté.
En parallèle au soulèvement étudiant qui germe au coeur des écoles et universités, les auteurs relatent également les dessous de ce coup d’Etat de juillet 1940. Quand la République est mise à mal au casino de Vichy. Avec le vote des parlementaires pour accorder les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. «La France défaite se jette alors dans les bras d’un vieillard de 84 ans», avec un Laval, bouffi d’orgueil, à l’aise dans son rôle de Marc-Antoine.

Non, «la France ne méritait vraiment pas ça !» Mais son avenir se prépare déjà à Londres. Avec Charles de Gaulle et de nombreux Français réfugiés en Angleterre pour poursuivre la lutte. À Paris, occupé, «le bruit des bottes a remplacé les airs de jazz. Adieu musique, adieu, joie de vivre.» Mais les dettes se paieront.
S’ils dépeignent de tristes moments, les auteurs laissent néanmoins la place à de beaux moments de solidarité, avec des civils qui vont s’engager, s’aider.
Quant à la jeunesse, elle rêve déjà de rejoindre ces Français réunis autour de Charles de Gaulle. Une figure de résistance, condamnée à mort par contumace par les sicaires de Vichy. Ayez confiance! Oui, mais en qui?

Philippe Degouy

Une génération française 3/6. Ayez confiance! Scénario de Thierry Gloris, dessin d’Ana-Luiza Koechler. Éditions Soleil, 48 pages
Couverture : éditions Soleil

Posté le 17 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Mai 40 à Dunkerque, un gamin au coeur de la tourmente

«J’avais 10 ans en 1940 quand éclata la première grande bataille de la Seconde Guerre mondiale, en France. Elle se termina par la victoire d’Hitler. À Dunkerque, où je vivais. Je rêvais, je voulais, je croyais que les Français allaient gagner. Mais j’ai connu le drame de la défaite et le défilé, dans ma rue, de milliers et de milliers de prisonniers français
Ainsi débute le récit de Jacques Duquesne, journaliste et auteur de nombreux ouvrages à succès. Avec Dunkerque 1940. Une tragédie française  (éd. Flammarion), il relate le résultat de ses longues années de recherche sur un sujet historique plutôt méconnu. Le rembarquement du corps expéditionnaire britannique au cours d’une opération restée dans les manuels sous son nom de code : Dynamo. Le dernier acte d’un drame de guerre qui a scellé le cours de la guerre et plongé Dunkerque dans la nuit pendant plus de cinq ans.
Le document, passionnant de bout en bout, apporte aussi le témoignage de l’auteur, gamin au moment des faits, plongé au cœur de la tourmente. Un jeune garçon qui, comme beaucoup d'autres gamins, n’aurait pas dû subir ces visions d’horreur. «Nous les gosses, avions accueilli avec bonheur, ou plutôt un certain plaisir, la déclaration de guerre. Nous pensions moins aux souffrances et aux morts qu’aux défilés de la victoire

DUNKERQUEMais les événements ont rapidement effacé ces impressions de bonheur. Jacques Duquesne relate ainsi ses visions de bombardement de sa ville, avec les incendies, les familles ensevelies, les colonnes de prisonniers… Le défilé des Allemands dans les rues. Si l’espoir est longtemps resté présent au sein de la population, «peu à peu, un mot dramatique était apparu aux habitants de Dunkerque : la défaite. Jusqu’à hanter les esprits
Au fil des chapitres, construits sur ses recherches historiques, l’auteur démonte également quelques idées reçues. Comme celle liée au coup d’arrêt allemand. Soudain, et longtemps attribué au respect de l’Allemagne pour l’Angleterre. En vérité, il s’agissait pour Hitler de jouer sur la notion de flatterie. De laisser un peu des plaisirs de la victoire à l’infanterie allemande. Jacques Duquesne voit juste quand il déclare qu’ «un dictateur doit toujours se méfier de ses généraux : leur gloire personnelle peut leur donner des idées.» Il était hors de question de laisser toute la gloire aux soldats montés sur blindés. Lesquels avaient, par ailleurs, un grand besoin de souffler et de réparer les véhicules, malmenés par de multiples engagements.

Dunkerque? Au mieux un délai

L'avis de Jacques Duquesne sur les généraux alliés n’est guère tendre. On suit ainsi tout le processus britannique qui a mené au départ précipité du territoire français. Un rembarquement décidé sans consultation préalable des alliés français. Du point de vue français, l’héroïsme, celui des défenseurs de Dunkerque, a côtoyé la lâcheté la plus crasse, celle des déserteurs qui se sont glissés parmi les troupes à évacuer. «Tout ce qui a pu être sauvé l’a été», rapporte le général Alexander. «Non, mon général, reste l’honneur» réplique le capitaine de frégate de La Pérouse. Un extrait de dialogue savoureux cité par un auteur qui dénonce des attitudes méprisables, reflets du comportement humain. Le chacun pour soi, la lâcheté et l'idiotie de certains généraux. Sans oublier le déclenchement prématuré, stupide, d'une guerre sans y être préparé. Hitler lui-même aurait préféré attendre quelques années de plus.
Oui, c’était étrange comme guerre. Le plus destructeur des conflits de l'histoire.

«Il n’y eut pas de miracle à Dunkerque, seulement des lâchetés et de l’héroïsme. Des hommes, quoi. Au total, 340.000 hommes furent embarqués pour l’Angleterre. Dont quelque 140.000 Français, aussitôt renvoyés en France
Ce qui est présenté dans les livres comme une victoire n’en est pas une souligne l'auteur.
«Ce fut, au mieux, un délai qui permit de se renforcer et de nouer de nouvelles alliances
Un livre poignant qui se présente comme le complément idéal au nouveau film de Christopher Nolan, Dunkerque.

Philippe Degouy

Dunkerque 1940. Une tragédie française. Par Jacques Duquesne. Éditions Flammarion, 312 pages
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 17 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Il s'en passe des choses en Belgique

Savez-vous ce qui est arrivé à un ami? Non? Lisez donc ce qui suit.
Bien avant l’arrivée des réseaux sociaux, terreau fertile pour certains cerveaux dérangés, des rumeurs plus folles les unes que les autres ont circulé de bouche à oreille. Pour mettre en garde, effrayer le brave citoyen qui n’en demandait pas tant pour être angoissé. Une histoire colportée, déformée. Et jamais prouvée. Ce que l’on appelle aujourd'hui une légende urbaine. Le sujet de cet essai étonnant et drôle publié aux éditions Avant-Propos par Aurore Van De Winkel, docteur en information et communication à l’UCL. Son livre, Les légendes urbaines de Belgique, recense la majorité des légendes urbaines qui ont circulé au sein de notre petit royaume. Un travail de recherche conséquent, bien illustré. Plaisant à lire. Comment définir une légende urbaine? «Elle raconte un événement inattendu qui se serait glissé dans le quotidien d’un citoyen lambda. Elle est présentée comme authentique. Pourtant, sa véracité ne résiste pas longtemps à une relecture critique. Des récits parfois belgicisés en les plaçant dans des lieux de passage quotidiens et connus du grand public
Au fil des pages du livre, certaines légendes font sourire, d’autres frémir. Elles sont toutes remises dans leur contexte historique et sociologique. L'écriture

Legendes-urbaines-de-BelgiqueComment ne pas s’esclaffer à la lecture de cette rumeur qui a longtemps circulé au sein de l’ULB dans les années 90. Celle d’un comptoir où les étudiantes pouvaient revendre leurs petites culottes usagées pour rejoindre la collection d’un pervers japonais. Une légende, bien entendu. Vous pouvez désormais laver votre lingerie.
Plus mémorable encore, celle qui s’était répandue dans les années 80, relative aux couloirs du métro bruxellois (stations Anneessens et Comte de Flandre). De jeunes hommes en parfaite santé étaient enlevés puis retrouvés avec une énorme cicatrice dans le bas du dos. Et des organes en moins. Les plus de 40 ans se souviennent certainement de cet épisode. Plus récemment, la presse a relayé certaines rumeurs, folles et infondées, relatives à des bananes infectées par la bactérie mangeuse de chair. Ou à propos d’un jeune Brésilien, jamais identifié, retrouvé mort après avoir mangé des bonbons Mentos avec du Coca-Cola. Parmi les autres sujets qui alimentent l'ouvrage, citons les crocodiles qui hantent les égouts, les toilettes publiques bruxelloises où disparaissent des jeunes femmes pour être menées sur un navire présent sur le canal…
Une autre légende urbaine, fameuse elle aussi, a marqué durablement le public. Elle concernait certains magasins de la Rue Neuve et de la Porte de Namur. Certaines femmes disparaissaient des cabines d’essayage pour être envoyées à l'autre bout du monde, en esclavage. À ce propos, qui se souvient de ce film étonnant des années 80, Mama Dracula? Une comédie d’horreur réalisée par Boris Szulzinger (1980) qui racontait l’histoire de jeunes filles, vierges de préférence, capturées dans une boutique pour être offertes à la comtesse Dracula. Une curiosité à revoir. Notamment pour le jeu des frères Wajnberg. Fermons la parenthèse.

«Si les légendes urbaines dépeignent la Belgique comme dangereuse, rappelons-nous que ces histoires racontées sont fausses et permettent simplement aux Belges de parler de leurs préoccupations et de rappeler leurs valeurs et de conjurer les peurs» explique l’auteure en guise de conclusion. Soit, mais avouez que vous n’aurez plus vraiment l’esprit tranquille au moment d’essayer ce  vêtement sympa déniché dans cette petite boutique obscure. Et pourquoi ce rideau de cabine d’essayage est-il donc si étroit? Oui, il s’en passe de drôles en Belgique.

Les légendes urbaines de Belgique. Par Aurore Van de Winkel. Éditions Avant-propos, 309 pages, 25 euros
Couverture : éditions Avant-propos

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