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Posté le 28 août 2012 par Philippe Degouy

Une vie de flic ! (BD)

« Le meilleur choix que j’ai fait de ma vie est celui d’être flic. J’avais tiré la carte de la chance d’entrer dans les coulisses de la société et d’approcher ce dont les regards se détournent. Le privilège de vivre et de partager l’intimité de la rue. » (Bénédicte Desforges)

 Publiée par les éditions Casterman, la bande dessinée  « Flic » déborde largement du cadre récréatif habituel de la BD pour témoigner du vécu au quotidien des simples flics de terrain. Ceux qui doivent affronter une réalité souvent sordide, sale et qui laisse des cauchemars comme séquelles.
L’auteur, Bénédicte Desforges, est une policière française qui a débuté sa carrière comme simple flic avant de devenir lieutenant.
La vie de flic, elle peut donc en parler en connaissance de cause. Ses deux précédents ouvrages ont connu un beau succès, « Flic, chroniques de la police ordinaire » et  « Police, mon amour. »
Comme pour rappeler la vision péjorative de son  métier auprès d’un certain public, elle aime user et abuser de ce terme de flic. Sec, agressif.

 « J’ai écrit ce qu’on hésite à dire. J’ai écrit parce que ce métier de flic le mérite. J’ai vu des morts. Plein. J’ai vu des gens mourir à cause d’autres gens. J’ai entendu des gens hurler avant de mourir » explique-t-elle.

Sous la forme de plusieurs petits récits de destins brisés, Bénédicte Desforges réussit parfaitement à transmettre à ses lecteurs toute la difficulté d’un métier où se mélangent plusieurs disciplines. Car le flic est également assistant social, infirmier… parfois, psy… toujours.

Un métier ingrat et loin d’être le plus populaire.

« Le flic a les mains sales de la crasse sociale. Il n’a pas de nom, mais un matricule. Les gens ont toujours bien aimé les histoires de flics au cinéma. Mais les gens n’aiment pas les flics. Quand les pompiers arrivent quelque part, les gens disent ‘ouf », quand les flics débarquent, ils disent ‘merde’. »
FlicEn tant que lecteur, on suit, fasciné, parfois horrifié, le quotidien de ces policiers de terrain, ces « sans grade » envoyés sur le front de la détresse humaine et de la violence, semblable à celle de la jungle avec ces prédateurs en quête de proies à dévaliser, à assassiner.
Drogués, travestis, prostituées, sdf, victimes d’agressions. Les fréquentations quotidiennes des flics, chargés d’éponger les cris, les pleurs, le sang. Un travail de terrain pénible, si bien raconté par l’auteur, premier rôle de ce film noir, très noir. Trop noir parfois pour certains collègues qui sombrent à leur tour.
Certaines choses sont en effet difficilement supportables, et auxquelles on peut difficilement s’habituer. Comme l’odeur de la mort. Prenante, inoubliable. «Il suffit de sentir un cadavre une fois pour toujours reconnaître l’odeur, même derrière une porte close », explique Bénédicte Desforges.  Ou cette solitude, de plus en plus présente dans nos sociétés individualistes. Plus personne ne s’inquiète de ses voisins, jusqu’au moment où l’odeur de rat crevé devient insupportable.

 Une fois refermé, l’album demande un certain délai de réflexion. Pour assimiler les horreurs racontées  dans cette pièce de théâtre urbain qui n’a vraiment rien de réjouissant. Comme ce souvenir de l’auteur relatif à cette femme médecin, mortellement poignardée par un voyou et qui décède dans la douleur dans les bras de l’auteur. Une scène admirablement dessinée par Séra. Artiste d’origine cambodgienne, il réussit à communiquer aux lecteurs la noirceur de la rue et les états d’âme des flics. Ses planches, bien rythmées, font partie de ce polar noir des années 2000.  Ultra réaliste et à  mille lieues de ces séries télévisées formatées.

 L’album se lit également comme un bel hommage rendu aux membres des forces de police. Ceux et celles qualifiés de « gardiens de la paix » en France. La belle expression, cynique au possible. La paix a déserté la rue depuis longtemps.

 « Mes fantômes. Ils sont partout. Sans une larme, sans nom, sans un cri. Ils sont toujours là. »

 Philippe Degouy

 « Flic », par Bénédicte Desforges, dessin de Séra. Éditions Casterman, 18,00 euros environ

Couverture : éditions Casterman

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