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Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy

Poissons, petits poissons roses, je vous compterai

« Enfoiré de Hodges qui avait tout gâché » pensait Brady Hartsfield, couché dans sa chambre 217, le corps devenu inerte après un violent coup reçu. Paralysé. Tout cela par la faute de ce sale flic qui l’avait empêché de commettre un massacre lors d’un concert pour ados. Avoir écrasé huit personnes avec cette Mercedes volée n'était pas suffisant. C’était il y a sept ans, en 2009. Aujourd’hui, grâce au traitement expérimental de ce bon docteur Babineau, il est capable de télékinésie et de prendre le contrôle de l’esprit de qui il veut. Grâce à des consoles de jeux trafiquées et offertes à des milliers de jeunes, il envisage un terrible projet : les pousser au suicide. Il deviendra alors le prince du suicide. « Des années durant, il a trompé tout son monde, en passant pour un légume. » La vengeance n’en sera que meilleure, grâce à son don de dédoublement de l’esprit. Si son enveloppe corporelle est bien foutue, il peut prendre le contrôle d'un autre corps, comme s’il s’agissait d’un drone piloté à distance.

En ville, Hodges est intrigué par de mystérieux suicides. Tous semblent reliés par la présence sur place d'une console de jeu. Et si Brady, autrefois génie de l'informatique, était derrière tout cela ? Son handicap serait-il simulé, comme le pense Hodges depuis des années ? Condamné par un cancer foudroyant, le vieux flic veut quitter le monde sur une victoire. La dernière. Vaincre Brady. Mission impossible ?

STEPHENKINGAprès les deux premiers volumes de la trilogie (Mr Mercedes et Carnets noirs) placés sous le signe du roman policier plus classique, Stephen King renoue avec le surnaturel pour l'épilogue. Sous un scénario qui mélange télékinésie et bidouillage informatique, Stephen King entraîne le lecteur dans un étrange duel de cerveaux. Ceux de Brady et de Hodges.  L’intrigue est davantage psychologique que dans les romans précédents et aborde notre vulnérabilité face à l'Internet.
Stephen King, que l'on devine peu esclave du Net, livre ici une évidente attaque des dangers du monde virtuel et des jeux vidéo. Comme le dit son personnage de psychopathe, « c’est ça le vrai pouvoir de l’esprit sur la matière. » Les victimes de Brady sont de gros consommateurs de temps passé sur console de jeux. Fragiles, déconnectés de la réalité. L’écriture du maître permet de faire passer le message en douceur, mais c’est bien cette dénonciation qui se cache dans la noirceur de ce roman. S'ajoute également l'omniprésence de la Camarde qui semble angoisser davantage l’auteur que son flic cancéreux.

Tout concourt à former un récit bien plus sombre que d’habitude. D’accord, l’auteur use et parfois abuse de grosses ficelles, mais nous sommes dans l’univers du maître. On se laisse manipuler avec plaisir. Lui seul a la clé de lecture. Étrangement, contrairement à ses autres romans, le King finit son roman, non par le clin d’oeil habituel à son Cher lecteur, mais par des propos sérieux. Un soutien aux suicidaires, avec le numéro de téléphone de SOS Suicide.

Mais si le vieux flic finit par trépasser, victime du crabe (le lecteur s'y attend dès le début), le mot fin de la trilogie s’écrit avec une petite touche d’optimisme. Comme une éclaircie dans un ciel d’orage. On lisant les dernières pages de Fin de ronde, qui montrent que dans le malheur on peut glisser un peu de beauté, on se demande si Stephen King a lu Michel Chrestien, alias Jacques Silberfeld. Ce serait étonnant, mais pas impossible.
Le roman terminé laisse le lecteur quelque peu désorienté par la perte de ce bon vieux Hodges, que l’on croyait invincible. Un flic aux méthodes radicales, mais efficaces.

Que penser de Fin de ronde ? Un excellent tome, parfait pour clôturer en beauté cette trilogie, même si notre coup de coeur restera décerné au premier tome. Pur avis personnel.

Fin de ronde. Thriller de Stephen King. Éditions Albin Michel, 426 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Albin Michel

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