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avril 2017

Posté le 28 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Alain Delon ou la solitude du samouraï

      Par Philippe Degouy

« Je connais bien la mélancolie d’Alain Delon. J’ai grandi avec ses films. Ils évoquent une façon d’être, de se tenir. » Ces mots, ceux de Stéphane Guibourgé, résument parfaitement son ouvrage, qui ressemble à une biographie mais qui n’en est pas une. Pas vraiment. L’auteur raconte le parcours de la star, certes, mais rédigé dans l’ombre du succès. En mettant à jour les faiblesses et la personnalité tourmentée d’un enfant blessé, qui a traîné sa mélancolie comme un boulet attaché à sa cheville. C’est touchant, et rassurant, de découvrir une star dépeinte comme un homme fragile qui nous ressemble. Dépouillé de ses signes extérieurs de réussite, cette simple carapace qui aide à mieux se supporter et à avancer. Oui, Stéphane Guibourgé connaît bien cette mélancolie né d’une enfance brisée. Car il a connu un parcours de jeunesse semblable, ou peu s'en faut. Un auteur qui se déclare blessé par la vie, comme Alain Delon. « J’ai depuis l’adolescence la réputation d’être un type arrogant, distant, ingérable. Je suis juste timide, sauvage même, et longtemps j’ai eu peur. »

Le cinéma d’Alain Delon ? Une course en avant, pour tenter de semer son passé. Ce sont aussi des rencontres marquantes, avec des pères de substitution, comme Luchino Visconti, René Clément, Jean-Pierre Melville.

AlaindelonCe livre n’est pas une hagiographie, même si l’auteur ne peut réfréner une certaine tendresse pour ce double, ce frère d’armes. Comme lui, il a choisi une certaine solitude pour éviter la trahison, la violence intérieure née d’une enfance difficile.
Alain Delon, sans faire partie de ses proches, il peut pourtant le cerner, le démasquer. « Je crois que Delon, depuis l’origine, est un homme qui a peur et qui ne le sait pas. Cette façon de ne pas s’accepter. De ne pas montrer, de ne pas exprimer sa tristesse, sa faiblesse. » Un sentiment de résistance face aux autres qui est sans doute à l’origine de cette façon de parler de lui à la troisième personne. Celui qui s’exprime devant les caméras, en entretien n’est pas Alain Delon, c’est un autre, un masque. L'armure du samouraï.
« Il faut se méfier des enfants bafoués. Ils n’avancent souvent que mus par la force tirée de l’humiliation par un inextinguible besoin de vengeance. » Retracer le parcours d’Alain Delon, pour l'auteur, c’est se raconter aussi, pour exorciser ses propres douleurs.

Une mélancolie d'Alain Delon qui se nourrit de ses souvenirs d’enfance, de cet enfant balloté par la vie. Blessé par une mère qui signe ses papiers d’engagement à l’armée, sans tenter de le retenir comme une mère aimante le ferait pour un gamin sur le départ en Indochine. Un enfant devenu adulte, et qui voit partir ses repères, ses idoles, ses amis. « Le cinéma de Delon est un monde en voie de disparition. Visconti, Gabin, Ventura, Audiard, Melville, Ronet, Bronson… » Tous partis. Comme ses femmes. Il n’a pas pu (voulu) les retenir. Et pourtant, il a connu les plus belles d'entre elles : Mireille, Nathalie, Romy et les autres. En y pensant, on revoit défiler les grands films d’une filmographie marquante. Qui ne sera jamais plus égalée : La piscine, Notre histoire, Adieu l’ami, Plein soleil, Rocco et ses frères, Le guépard, Le samouraï

Cette biographie, rédigée sous un angle inhabituel, qui n’oublie rien de la carrière de l’acteur, racontée par la bande, se veut également comme le portrait d’une époque disparue. Et là, pour le coup, la mélancolie est pour nous.
Aujourd’hui, Alain Delon aime la solitude, la compagnie de ses chiens. Ils lui permettent de vivre démasqué. D’être enfin Alain Delon. « Les chiens sont ce viatique vers l’apaisement des hommes durs. Ils savent adoucir puis éclairer une âme obscure. » Et les chiens ont cet énorme avantage sur l’homme, ils ignorent la trahison.
Un ouvrage, à l’écriture parfois rude mais toujours touchante, qui se lit avec grand plaisir, pour revivre, par flashes, une carrière qui a réservé aux cinéphiles d’intenses moments de cinéma. Un bel hommage à cette personnalité, plus sensible que l’on pense. Rendue humaine sous la plume de Stéphane Guibourgé. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »

La mélancolie d’Alain Delon, par Stéphane Guibourgé. Éditions Pierre Guillaume de Roux, 198 pages, 22 euros
Couverture : éditions PGR

Posté le 28 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Objectif Ter, d'où viens-tu Mandor?

Par Philippe Degouy

Année ? Indéterminée. Lieu ? Un endroit baptisé Ter. Une planète habitée, semi-désertique, qui semble avoir connu un passé développé. Jeune pilleur de tombes, Pip détrousse les morts pour vivre. Un soir de fouilles, il découvre la tombe d'un homme, qui se réveille subitement. Nu, sans biens, muet et porteur d’un tatouage sur le bras droit : « Main d’or ». Baptisé Mandor par Pip, l’étranger est ramené au village, chez Pip et sa sœur Yss. Incapable de communiquer, sans mémoire, mais pas inutile. Il sait réparer les objets pillés par Pip dans les tombes.
Quand Mandor réussit à réfaire fonctionner un projecteur d’hologrammes, sa renommée prend davantage d’ampleur au sein du village. Tous veulent voir cet étranger qui fait apparaître des images de la Seconde Guerre mondiale et des attaques du 11 septembre 2001 sur des buildings. Un passé méconnu pour ces citoyens captivés par les images. Mandor intrigue également les prêtres du Haut-Mesnil, le Bourdon et Beth, la reine du collège des femmes. Inquiets de sa ressemblance avec le prophète des livres sacrés. Et si cet inconnu était ce messager annoncé par les psaumes : « Alors surgira un homme des entrailles de Ter qui montrera à tous le chemin à accomplir. Il n’aura ni bien, ni vêtements, et son seul langage sera celui du silence. » Peu à peu, Mandor apprend à parler, à lire, à s’intégrer. Grâce à Pip et sa sœur Yss, pour qui il ressent bien davantage que de la gratitude.

Quand il apprend que l’endroit se nomme Ter à cause de trois lettres présentes sur un flanc de montagne, Mandor souhaite les voir. Sur place, un glissement de terrain laisse apparaître d’autres lettres, des chiffres aussi. La surprise est totale pour Pip et Yss. L' histoire de Ter est remise en cause. Il est désormais certain que Ter n’est pas la nôtre….

Nous n’en dirons pas plus, de peur de briser l’effet de surprise de cette dernière planche. Qui donne envie de connaître la suite.

TERRéalisé par Rodolphe au scénario et Christophe Dubois au dessin, Ter se veut tout à la fois récit fantastique et de science-fiction. L’action, étalée en une trilogie, se situe dans le futur, mais relativement proche, au vu du matériel récolté par Yip et entreposé dans sa cave aux trésors. Une guitare Fender, des montres, un mixeur de cuisine, de vieilles horloges, jusqu’à cette reproduction de la fameuse fusée d’Hergé, clin d’oeil au maître de la bande dessinée belge.

On admire le dessin de Christophe Dubois, simplement superbe et envoûtant, avec des premières planches qui ne peuvent laisser le lecteur indifférent. Avec des statues géantes, d’inspiration aztèque version cosmique, abandonnées dans un décor lunaire dont se dégage une ambiance de plénitude agréable. Un récit raconté par Mandor, à la fois narrateur et acteur principal de ce premier tome, séduisant d’emblée son lecteur.

Au fil du récit, on se laisse envoûter par cette histoire très bien racontée par Rodolphe, un scénariste qui distille les éléments pour intriguer les lecteurs jusqu'à la fin. Les planches font rêver de cet ailleurs étrange. Avec cette planète à l’atmosphère respirable, au climat chaud et des villages perchés, semblables à ces cités rustiques du film La planète des singes. Les personnages, dominés par la présence de Mandor, sont bien amenés dans l’intrigue et laissent deviner que certains d'entre eux vont prendre davantage d’ampleur dans les deux prochains tomes.

Une saga née d’une rêverie issue du cerveau imaginative de Rodolphe. « Pour Ter, j’aime bien l’idée de ce personnage-narrateur (il raconte l’histoire à la première personne) qui surgit ainsi au tout début de l’histoire, sans nom, sans âge, sans passé et nu. Cette image-là a sans doute été l’une des toutes premières à l’origine du récit et peut-être son déclencheur » explique Rodolphe.
Une lecture qui fait penser à Stargate, à Dune mais aussi par certains aspects à Game of Thrones et Mad Max.

Si l’histoire trouve son aboutissement à la fin de la trilogie, les auteurs soulignent qu’ils laissent la porte ouverte pour d’éventuelles suites. Objectif Ter, si vous souhaitez partager notre plus gros coup de cœur BD de ce début d’année.
Ne manquez pas le carnet graphique qui clôture l’album, avec des esquisses somptueuses. Des personnages, des décors. De quoi s’attarder davantage sur les coulisses de cette intrigue prometteuse. Là-haut, personne ne vous entendra rêver.

Ter tome 1. L’étranger. Scénario de Rodolphe, dessin de Christophe Dubois. Éditions Daniel Maghen. 80 pages, 16 euros environ
Parution le 13 avril.
Un album qui s’accompagne d’une exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée du 23 mai au 8 octobre 2017
Couverture : Daniel Maghen

 

Posté le 27 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Petites balades parisiennes

Par Philippe Degouy

Même si les températures actuelles n’incitent guère à savourer le plaisir d'être en terrasse, le faible soleil et le printemps donnent des fourmis dans les jambes. L’envie de bouger, de visiter, et de retrouver Paris. L’occasion est belle de ressortir chaussures de marche et l’appareil photo. Et pourquoi pas avec cette nouvelle version du Paris balades du Routard (éd. Hachette). Une collection modernisée, relookée avec des photos couleurs. De quoi couper l’herbe sous le pied de certains lecteurs qui reprochaient son côté austère.
Le guide propose 25 balades thématiques pour nous pousser à observer, s’arrêter devant un détail architectural, à voir, à imaginer aussi. Humer l’atmosphère d’une impasse, d’une petite place qui a conservé tout le charme d’antan. Bonne idée du guide d’avoir repris cette citation de l’écrivain Henry Miller, si belle, si juste : « à Paris, les rues chantent, les pierres parlent, les maisons suintent l’histoire, la gloire et la romance. »

Vous ne savez pas où débuter ? Pas de problème, fiez-vous aux quinze coups de cœur (illustrés) des auteurs du guide. Du Paris des ancêtres gaulois au Paris des écrivains, en passant par le Paris insulaire. Autant de promenades originales. Envie de partager une partie de boules avec des Parisiens ? Rendez-vous tous les week-ends au centre des Arènes (le conseil offert avec la balade numéro 1). Et s’il pleut lors de votre visite à Paris ? Pas de panique, votre balade ne sera pas perdue. Rendez-vous au point de départ du parcours numéro 15, pour la découverte des passages couverts. Vous serez à l’abri de la pluie, mais pas de la tentation, avec la kyrielle de boutiques plus attractives les unes que les autres.

PARISBALADESLe Paris existentialiste, le Paris de la Bohème, le Paris égyptien, criminel... le choix du thème n’appartient qu’à vous. Vous êtes d’humeur coquine ? Suivez la balade 14 consacrée au Paris libertin. Vous ne serez pas déçus avec un parcours qui vous conduira sur les traces de lieux mythiques. Comme le Moulin-Rouge où subsistent les souvenirs de ses hôtesses aux noms pittoresques : Nini Pattes-en-l’Air, la Vénus de Bastringue et bien entendu, la Goulue.
Avouons un petit faible pour la visite du Paris de l’alchimie (la balade numéro 5). Une promenade de 5 kilomètres sur les traces de ces «faiseurs d’or » qui ont fait rêver plus d’un roi. Si vous avez de jeunes ados, ne manquez pas le 51 rue Montmorency où se trouve la maison du célèbre alchimiste Nicolas Flamel, ami du professeur Dumbledore dans la saga Harry Potter.

Un guide touristique illustré également d’encadrés historiques et d’explications de mots et d’expressions nés à Paris. Ainsi, pourquoi parler de poulets pour désigner les pandores ? « En 1871, Jules Ferry installa la préfecture de police sur l’emplacement de l’ancien marché aux volailles de Paris. » Et d’où viennent les expressions « cracher au bassinet », « rentrer à l’oeil » ou « aller au diable vauvert » ? Rendez-vous dans les pages de ce guide qui offre son lot de surprises de lecture. Même pour ceux qui n’aiment pas quitter leur home sweet home.
Dernier détail, pas la peine de vous encombrer de cartes. Le Routard y a pensé, avec une carte du métro et une carte par balade. Visiter Paris ? Ça marche !

« Bienvenue dans un Paris qui vous surprendra toujours. »

Paris balades 2017/18. Collection Le Routard. Éditions Hachette, 257 pages
Couverture : éditions Hachette

Posté le 27 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Et à la fin ce sont les rockers qui l’emportent

Par Philippe Degouy

Ne vous fiez pas au titre accrocheur, ces « Secrets du rock » (éd. La Librairie Vuibert) sont une véritable pépite, un juke-box de papier qui retrace toute l’histoire du rock. Depuis la naissance du mot jusqu’au drame du Bataclan.
Son auteur, Stéphane Koechlin, connaît la musique. Au propre comme au figuré. Son papa a fondé le magazine mythique Rock and Folk. C'est peu dire que son fils a baigné dans cet univers musical révolutionnaire.
Son ouvrage débute avec la naissance du mot rock'n roll, synonyme d’un mouvement d’indépendance d’une jeunesse américaine, libérée du carcan parental. Des jeunes qui rêvent de liberté, de héros, de belles bagnoles et de romances. Qui se souvient d’Alan Freed, l’homme qui donna ce nom à cette musique libératrice, mélange de country et de blues ?  « Le plus beau coup marketing et politique du XXe siècle, avec l’exploitation de la figure du Père Noël par Coca-Cola » souligne Stéphane Koechlin.

Le début d'une légende, décriée par les bégueules. La musique du diable. Emmenée par son roi, Elvis Presley (« on dirait un nom de science-fiction » aurait dit le guitariste Scotty Moore). Un chanteur blanc, né pauvre mais muni d’une voix à tomber. Comme Sam Phillips se plaisait à le répéter : « donnez-moi un chanteur blanc qui chante comme un Noir, et notre fortune est faite. »
Un roi devenu riche comme Cresus mais à la vie passée en accéléré. Une vie courte mais intense, le point commun avec bien d’autres rockers, adulés eux aussi : Gene Vincent, Eddie Cochran, Buddy Holly…
Quant à Jerry Lee Lewis, rescapé de cette folle hécatombe, il peut se vanter d’avoir détenu le titre de roi de la provoc. En privé, comme sur la scène. Avec ce fameux morceau Great Balls of Fire joué sur un piano en flammes en mars 1958. Difficile de faire mieux non? Comme une vague, le rock va rapidement submerger la musique, comme une terrible lame de fond, et dépasser les frontières américaines. « Le succès du rock tient à l’hédonisme qu’il nous fait partager. » En France, les Chats sauvages rivaliseront avec les Chaussettes noires. Eddy chantera avec Johnny, tandis que le Jimi Hendrix Experience donnera son premier concert en octobre 1966 à… Evreux, dans l’Eure. Jim Morrison, le poète gourou des Doors est endormi à jamais à Paris.

ROCKÀ défaut de secrets révélés, l’auteur multiplie les questions-réponses. Qui était cet Arthur Crudup à qui Elvis devait tant ? Pourquoi Elvis n’a-t-il jamais donné de concerts en Europe ? Qui était ce fameux colonel Parker qui le suivait comme son ombre ? Où a été donné le premier concert de rock ? Comment est mort Jim Morrison ? Autant de questions parmi d’autres qui permettent à l’auteur de rebondir sur l’histoire d’un genre qu’il affectionne. Qui lui a tant donné.

Un voyage musical qui se savoure, avec ces airs entêtants qui ravivent nombre de souvenirs. De ces concerts vécus ou regrettés : Monterey, Woodstock, Altamont, Wight... De ces premiers disques achetés, écoutés, encore et encore, au point d’être usés, griffés. Mais classés au rang de monuments historiques.
Le style de l’auteur, personnel, entraîne le lecteur au cœur de l’histoire. Celle du rock, mais aussi celle vécue par le narrateur. Qui n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel musicien ou album. Et voici que défilent les albums mythiques, Dark side of the Moon, Sergent Pepper’s, 13
Un Stéphane Koechlin habité par son sujet, qui distille des anecdotes personnelles. Et parfois des avis définitifs, ceux d'un connaisseur, mais qui peuvent faire débat. Comme en atteste son opinion sur les batteurs des années 80 : « je pourrais mettre le Danois Lars Ulrich aux côtés de Rick Allen, le redoutable Vulcain manchot. Tous les autres batteurs de cette époque me semblent être des fonctionnaires du bruit. »

Tout cela compose un chouette livre, rythmé par ses solos de guitare, de batterie. Un hommage émouvant aux musiciens, aux chanteurs, devenus, pour beaucoup d'entre eux, de véritables monuments. Il ne faudrait pas passer sous silence ces maîtres de l’artwork. Des artistes qui ont composé des pochettes de disques aussi belles que leurs contenus. Celles que les nostalgiques se disputent dans les brocantes.

Si, aujourd’hui, le rock’n roll a perdu quelque peu de sa superbe, avec la disparition de la majorité de ses saints, il est pourtant loin d’être agonisant. Dommage pour ses ennemis, qui étaient déjà penchés au-dessus de son berceau dans les années 50.
Comme le chantait le groupe Danny and the Juniors, « Rock’n Roll is Here to Stay. » Et comment. Même si, force est de constater que l’été de l’amour, dont on fête les 50 ans cette année, n’est plus qu’un lointain souvenir. Les fleurs, comme la jeunesse d'une époque, sont fanées.
Mais au final, ce sont les rockers qui l’emportent.

Les secrets du rock, par Stéphane Koechlin. La Librairie Vuibert, 348 pages, 19,90 euros
Couverture : éditions La Librairie Vuibert

Posté le 27 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Lagaffe, 60 gags pour 60 ans de rire

Par Philippe Degouy

Comme dans chaque société, quand on organise une fête, un anniversaire ou un départ, la note est envoyée au service comptabilité. Pour les 60 ans de Gaston Lagaffe, les éditions Dupuis ont mis les petits plats dans les grands. Et pour le discours, parole a été donnée, une fois n’est pas coutume, à monsieur Joseph Boulier, alias « le compteur », directeur financier.
Pas rancunier pour un sou (le comble pour un comptable), monsieur Boulier a oublié, le temps de la fête, les multiples dégâts occasionnés par les expériences de Gaston, petit chimiste raté, ses idées de bricolage farfelues et ses autres recettes de cuisine concoctées sur du matériel inadapté.

Comme l’a si bien dit monsieur Boulier lors de son discours, la rédaction de Spirou a vécu 60 ans au rythme du plus grand gaffeur de l’univers, ou peu s’en faut. Et puisque le sieur Gaston Lagaffe a fait tomber le gâteau d’anniversaire, comme en témoigne la couverture, Dupuis vous offre à la place 60 gags choisis avec soin parmi la crème de la crème. Un stock de quelque 900 planches.
On imagine sans peine le cruel dilemme des auteurs quant aux choix effectués. Tant de gags sont devenus cultes. Il n’y a que Gaston, en effet, pour transformer des escaliers en piste de ski, une salle de réception en billard géant ou imaginer un kart à partir d'un patin à roulettes.

LagaffeAnnivUne sélection qui permet de retrouver les principaux personnages de la saga, martyrisés, épuisés par les gaffes de Lagaffe. Mais beaux joueurs, ils sont venus à la fête, sans se faire prier : Fantasio, Lebrac, Prunelle, l’agent Longtarin, fraîchement sorti de psychiatrie, Jules-de-chez-Smith-en-face, mademoiselle Jeanne, Bertrand Labévue ou monsieur De Mesmaeker, désormais incapable de signer le moindre dossier.
Sans oublier toute la ménagerie de Lagaffe : son chat, sa mouette rieuse, sa souris blanche et ses poissons rouges. Les voisins, Ducran et LaPoigne, ont été invités. Après tout, ils ont subi eux aussi les gaffes de Gaston.
Parmi les gags repris dans l'album figure cette pépite où Gaston invente le banc solaire portatif, pour profiter de l’été en plein hiver. Un gag hilarant (de la Baltique) avec un Gaston qui dérange un pharmacien en pleine nuit froide et pluvieuse pour obtenir une crème contre les coups de soleil. Du comique de situation du plus bel effet.
Après le nid du Marsupilami, il faut reconnaître également la beauté de celui imaginé par Gaston dans la salle de documentation, douillet à souhait. Comme toutes les planches du maître Franquin, celle-ci laisse de nouveaux détails à découvrir, à chaque relecture.
Pour la petite histoire, cet album anniversaire bénéficie d’une restauration des couleurs réalisée par Frédéric Jannin, auteur également de la couverture.

Un dernier mot monsieur Boulier ? « Bon anniversaire Gaston Lagaffe, et puisse Hermès, dieu du commerce, faire en sorte que cette compilation se vende une nouvelle fois comme des petits pains. »
Bon, d’accord pour vous fêter Gaston, mais et ce courrier en retard  ? M’enfin !

Gaston. L’anniv’ de Lagaffe. Par Franquin et Jidéhem. Éditions Dupuis, 56 pages
Couverture : éditions Dupuis

Posté le 27 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Paris, le soleil qui illuminait le cinéma d'Audiard

Par Philippe Degouy

« Ah non, vous n'allez pas encore nous déballer toutes vos cartes postales. Le couplet sur Paris, ça revient comme du chou : les petits bistrots pas chers, la place du Tertre et les grandes filles du samedi. Et dans cinq minutes, il y en a un qui va sortir un ticket de métro et des photos de la foire du Trône.* » Mais si Lino, mais si. On va parler de Paris. Et même du Paris d’Audiard (Parigramme éd.), très beau livre rédigé par le journaliste et écrivain Philippe Lombard. Un spécialiste du cinéma français, grand amateur des répliques cultes, de tout ce qui alimente la nostalgie du bon vieux cinéma de papa. Que nous aimons tous.
Des dialogues signés Audiard, savoureux dans la bouche d'un Jean Gabin ou d'un Bernard Blier (« l'acteur se vautrait dans les dialogues comme dans un lit de plumes »). Qui se boivent comme du petit lait. Comme dans L’Incorrigible, avec cet extrait d’un dialogue entre Belmondo et le regretté Julien Guiomar : «tu ne connaîtras jamais l’atroce volupté des grands chagrins d’amour. Tout le monde n’a pas la stature d’un tragédien… Contente-toi donc du bonheur, la consolation des médiocres. »

Un cinéma d’Audiard qui est d'abord celui des copains d’abord, avec qui on aime boire un coup : Bernard Blier, Lino Ventura, André Pousse, Jean Carmet, Maurice Biraud, Annie Girardot ou Mireille Darc.
Un monument du cinéma qui n'aurait sans doute pas le même charme sans son élément premier : Paname. « Le Paris d’Audiard, c’est celui des trottoirs où les concierges sortaient des chaises à la belle saison. C’est celui d’avant les désillusions sur la nature humaine, le Paname des bistrots du coin, des bougnats, des Halles. Un Paris idéal qui tient autant de la réalité que du rêve. » Un Paris de cinéma, enjolivé. Car qui peut imaginer un instant des truands lettrés, capables de manier si bien les mots ou d’expliquer la différence entre périphrase et métaphore.
L'ouvrage, véritable coffre aux trésors, présente la liste des lieux fréquentés par Michel Audiard. Du 14e aux Champs, en passant par les Halles, les bons restaurants, les troquets typiques. Il rappelle également le casting typique des films d'Audiard. Avec ces personnages truculents : les flics, les chauffeurs de taxi (André Pousse, hilarant dans Un idiot à Paris) , les filles de joie (Suzanne-beau-sourire, Madame Mado…), les truands au langage fleuri (Jo-les-grands-pieds, Quinquin, Jo-le-trembleur, Louis-le-Mexicain…). Soit une belle galerie de personnages à qui le dialoguiste a confié ses plus belles réparties.

AudiardParisL’ouvrage s’apprécie également pour son iconographie. Bien choisie, elle nous permet de retrouver des endroits aujourd’hui disparus, des lieux mythiques comme le Vélodrome d’Hiver, temple du cyclisme où a excellé André Pousse, second rôle fétiche de Michel Audiard. Mais aussi la Brasserie Lipp, Chez Conti, les petits bistrots où Michel Audiard récoltait de nombreuses anecdotes savoureuses, des traits d’esprit qui se retrouvaient ensuite dans ses films.
Parmi les trésors photographiques de l'ouvrage, il est à épingler ce cliché (page 33) où Jean Gabin fait face à deux jeunes stars montantes : Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Il faut voir le regard de Delon face au « Vieux » : un mélange de respect et de fierté de pouvoir partager un moment unique face au Dabe. Simplement extraordinaire.

L’auteur aime partager son enthousiasme. Son livre est bourré de dialogues, de témoignages ou de petites histoires. Comme celle relative au conflit survenu entre Michel Audiard et François Truffaut, impitoyable critique du cinéma d'Audiard. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pompes, l’ami Audiard avait de la répartie. Après les attaques de Truffaut dans Les Cahiers du cinéma, Michel Audiard avait imaginé, raconte Philippe Lombard, acheter le magazine pour réaliser un numéro spécial Fernandel.

Si Paris est célébré dans presque tous les films de Michel Audiard, la comédie Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais elle cause  se veut plus résistante, comme un bras d’honneur adressé au béton, à l’urbanisation galopante de Paris.

Un Paris aimé, célébré, mais un Paris regretté. Car il est fini le cinéma d'Audiard. À ce propos, on peut reprendre en guise d'épilogue à cette chronique, les propos d’Annie Girardot, même s’ils sont sans doute excessifs : « aujourd’hui, tout est triste à Paris. On nous détruit nos petits faubourgs, on enlève les bistrots. Je me demande comment réagirait Michel Audiard s’il voyait ce qu’est devenu Paris. » Et oui, c'était toute une époque!

Le Paris de Michel Audiard. Toute une époque! Par Philippe Lombard. Éditions Parigramme, 129 pages, 14,90 euros
Couverture : éditions Parigramme

* extrait du film Un Taxi pour Tobrouk

Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Quand le roi Lire se raconte, sa mémoire n'en fait qu'à sa tête

Par Philippe Degouy

Une autobiographie ? Pas du tout. La mémoire n’en fait qu’à sa tête se présente comme un livre bien plus joyeux. Comme un coffre au trésor, rempli de rencontres marquantes, de lectures aimées, à partager.
Ce livre est un patchwork savoureux, présenté par Bernard Pivot dans un désordre apparent, composé de  (trop) courts chapitres, débutés par un extrait de livre lu par l’auteur. Ce n'est pas un dictionnaire non plus, les entrées se suivent sans réel fil conducteur. Nul besoin de lecture linéaire, on peut y piocher tel ou tel chapitre dans le désordre ou suivre l'ordre choisi. Qu'importe. « Plus je vieillis, plus mes lectures sont ponctuées d’arrêts commandés par ma mémoire. Elle aime déclencher sur moi des ricochets, le plus souvent littéraires. La mémoire n’en fait qu’à sa tête. C’est pourquoi, elle interrompt mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d’adieu. »

Pour paraphraser Michael Audiard, quand le roi Lire écrit, on le lit. Presque religieusement. À l’affût d’une anecdote savoureuse, d’un trait d’esprit, que l’on devine teinté d’un sourire ironique.
Pour peu, le lecteur pourrait se croire sur un plateau d’Apostrophes, dans le public, face à Bernard Pivot comme seul invité. On imagine bien la scène : l'auteur dans un bon fauteuil, avec une lumière douce. Qui se raconterait d'une voix douce, riante comme une bonne tablée lyonnaise. Avec des silences, comme pour mieux mettre l'accent ou créer du suspens. Comme Duras savait si bien le faire. L'auteure est d'ailleurs bien présente dans la mémoire de l'académicien.

PIVOTUn livre qui se savoure. Comme un verre de bon vin. En prenant soin de le respecter. On lit un chapitre, on y revient pour une phrase, un mot, une tournure.
Dans ce livre, on découvre d'étonnants souvenirs. Dont celui relatif à l'engagement de l'auteur au Figaro littéraire, non sur la base de ses connaissances, mais comme négociant en vin pour le compte du rédacteur en chef. Le vin, c’est une histoire de famille chez Bernard Pivot. Au point qu’il propose de l'ajouter au programme scolaire. Pourquoi pas, cela pourrait relancer la filière viticole. Remplacer l'histoire des rois de France par celle des millésimes.

Impossible, bien entendu, de passer au-dessus de son émission mythique du vendredi soir, Apostrophes. Un monument culturel. Une émission littéraire longtemps imaginée comme le moyen trouvé par les pros du marketing pour amener les lecteurs en librairie le samedi matin. Fausse route. « À la vérité, c’est par hasard qu’Apostrophes a été programmée à l’écran le vendredi. Aucun producteur ni animateur ne voulait s’y mettre. Pour ne pas risquer l’échec face au théâtre et au film des chaînes concurrentes. Il n’existe d’ailleurs aucune photo de la première d’Apostrophes. Pas un photographe d’agence ne s’était dérangé. »

L’importance du silence, façon Marguerite Duras, Lyon, l'hommage à Karen Blixen ou au regretté Jean-Pierre Melville, la haine qui existe entre écrivains. Les chapitres ne se ressemblent pas et surprennent. Souvent. On (re)découvre des auteurs moins connus du grand public, comme Michel Chrestien à qui rend hommage un Bernard Pivot, plutôt ému.
S'il ne dit pas tout sur lui, l'auteur nous gratifie d'un scoop. Monsieur l'académicien est généreux. Il concerne une rencontre filmée avec la poétesse Louise Labé. Un pur rôle pour Bernard Pivot. Forcé de cacher sa relation amoureuse avec l'intellectuelle. Bien joué.
Page après page, « Le petit Rimbaud », son surnom donné par Renée Massip, a de quoi raconter, au fil de ses décennies de littérature et de journalisme. Une dernière profession pour laquelle il partage avec Marguerite Duras le goût pour l’urgence de l’écriture, « le texte doit avoir en soi la force de la hâte avec laquelle il a été rédigé. » Au travers de certains chapitres, on devine aisément l'intérêt avoué pour les poètes de la chanson française. Dont Pierre Perret à qui l'on pense d'emblée quand Bernard Pivot relate ses émotions face à un décolleté prometteur. Ce moment furtif qui dévoile une jolie poitrine. Aimer les livres n'empêche pas d'être coquin.
 
D’une écriture drôle, ironique bien souvent, avec un talent d’autodérision, Bernard Pivot ne cède jamais à la tentation de dicter une règle ou un comportement. Pas réactionnaire pour un sou le journaliste-écrivain. « La langue française doit bouger, s’ouvrir, s’enrichir, vivre comme un grand corps musclé qui s’oxygène » dit-il, avec force et conviction. On lira avec autant de plaisir ce chapitre dédié au syndrome de Peter, non applicable à la jeunesse : « les débuts dans la vie requièrent de l’imprudence, de l’audace, de la folie. On est au bas de la hiérarchie et le principe de Peter ne s’applique pas encore. » Un syndrome de Peter qui lui a fait refuser le poste de présentateur du JT à la télévision française. La télévision a perdu une figure, les lettres ont gagné un ambassadeur.
Quant à parler de télévision, on pourrait croire l’amateur de livres opposé au petit écran. Pas du tout, Bernard Pivot la défend, du moins une certaine télévision. Celle qui crée du désir. De voyages, de lectures, de cinéma. N’en déplaise à Fabrice Luchini, cet autre amoureux des mots, pour qui « on ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer. »

Un auteur qui n'a pas renoncé à obtenir la réponse à certaines de ses attentes. Dont l'espoir, notamment, d'obtenir un hypothétique retour d'une missive amoureuse envoyée à une lointaine cousine. « Cela fait soixante et un ans que j’attends sa réponse. Ce doit être "non", probablement. » L'autodérision, encore.
C'est certain, on ne résume pas une telle existence en quelque 230 pages. Nul doute que le roi Lire en a gardé sous le coude, pour utiliser une expression populaire qui ne devrait pas lui déplaire. Lui seul décidera d'une suite. Le chef d'orchestre n'a pas déposé sa baguette. Sa mémoire est encore alerte et tout n'a pas été dit. Son ouvrage ne s'achève donc pas sur le point final qui clôture habituellement sa dictée.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, par Bernard Pivot. Éditions Albin Michel, 230 pages, 18 euros environ
Couverture : Éditions Albin Michel

 

Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Star Wars, le mythe raconté par ses objets cultes

Star Wars, « cette saga que Walt Disney aurait pu réaliser s’il était né 50 ans plus tard », n’en finit pas de séduire, de passionner et d’alimenter l’inspiration des auteurs. En témoigne ce beau livre rédigé par Arnaud Grunberg et Patrice Girod, Star Wars. Objets du mythe. La saga révélée par ses objets cultes. (éd. Hachette Heroes). Un beau livre à la couverture attractive qui invite ses lecteurs à pénétrer les coulisses de ce space opera. Arnaud Grunberg, l'un des auteurs, est à l’origine d’une des plus belles collections consacrée à Star Wars. Avec les 10.000 pièces de sa collection, il peut être considéré comme l’empereur de l’objet dérivé. Un trésor artistique connu de Tatooine à Jakku.
Une quête de l’objet rare débutée en 1977. De son côté, Patrice Girod, co-auteur, est spécialiste de l’œuvre de George Lucas. Il a notamment réalisé plusieurs expositions thématiques d'envergure, comme Star Wars, l’expo, ou Star Wars Identities.

STARWARSOBJETSEn quelque 450 photographies, voici composé un inventaire à la Prévert du troisième type. Un étonnant magasin de jouets virtuel pour adultes (munis d’un solide compte en banque), avec des pièces acquises avec passion au fil de quatre décennies. Comme l’explique Arnaud Grunberg, « les objets du livre ont été sélectionnés selon les critères qui ont présidé à leur acquisition : leur intérêt historique, esthétique, sentimental ou, plus rarement, anecdotique. Ils ont tous en commun d’être uniques au monde ou très rares. »
Étonnant ce masque en plâtre de Dark Vador, avec ses marques d’usure, les traces d'outillage. De même que les costumes les plus représentatifs, les casques ou les armes confectionnées à partir de modèles humains. Plus symboliques, ces deux petits tickets de cinéma datés de fin mai 1977, première semaine d’exploitation du film Star Wars, sont comme l'emballage d'une sucrerie : témoins d'un bon moment.
En gardiens du temple, les auteurs retracent l’origine et la confection d’objets mythiques, comme le sabre laser, les casques et masques des multiples créatures présentes dans les épisodes. Le tout agrémenté de documents personnels et d'entretiens.

Les objets, classés par épisode, retracent l’envers de cette saga dont le mot fin n’est pas encore écrit. Certaines pièces dépassent le cadre d'accessoires de tournage pour devenir des oeuvres d'art. Pour leur design, notamment. Il en va ainsi de ce casque de garde royal dans l’épisode VI. Superbe dans sa livrée rouge. On l’imagine parfaitement dans un intérieur moderne.
Comme à la Samaritaine, on trouve de tout dans cette collection : des pièces de décor, des costumes, des armes laser, des affiches inédites, des figurines, des bobines de film en 70 mm. Tout ce qui rappelle un voyage vers cette galaxie très, très lointaine. Proust avait sa madeleine, les cinéphiles ont ce livre.

Tous ces éléments, rassemblés avec passion et patience, témoignent de l’inventivité presque infinie des designers. Ces artistes à l'origine de pièces uniques, confectionnées avec des tonnes d’éléments recyclés. L’ouvrage fourmille d’anecdotes de tournage et de petites histoires souvent méconnues. Ainsi, ces morceaux de C3PO, détruit par les stormtroopers (les fans se souviennent de l'épisode sans peine), qui ont failli être utilisés comme décor dans le film Aliens. Mais ils étaient bien trop reconnaissables et donc l’idée fut écartée.

Sans aller jusqu’au péché de convoitise, difficile de ne pas ressentir une infime pointe de jalousie devant ce trésor exposé et magnifiquement mis en valeur par la photographie, soignée.
Que la place soit avec toi, cher lecteur, pour accueillir ce beau livre dans ta bibliothèque galactique.

Star Wars. Objets du mythe. La saga révélée par ses objets cultes. Préface de Robert Watts. Textes de Arnaud Grunberg et Patrice Girod. Éditions Hachette Heroes. 416 pages, 45 euros environ
Couverture : éditions Hachette Heroes

Fans de Star Wars? Vous aimerez aussi cet autre album, Star Wars cantina. 40 recettes d'une galaxie très lointaine (éd. Hachette Heroes). Chroniqué pour vous ici http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/04/rendez-vous-%C3%A0-la-star-wars-cantina-la-carte-est-fameuse.html

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Commando Sabre, avec les bons voeux de l’Oncle Ho

     Par Philippe Degouy

Peu nombreuses sont les bandes dessinées consacrées à la guerre du Vietnam. Avec Misty Mission, Michel Koeniguer, scénariste et dessinateur, retrace le conflit dans une saga d’un réalisme ahurissant. Publiée dans la collection Cockpit des éditions Paquet, Misty Mission 2 se situe à la fin de l’année 1967. Le lecteur retrouve les deux personnages principaux présentés dans le premier tome, entraînés dans un bourbier qui déshumanise ces gamins envoyés dans l’enfer vert. Nick Beaulieu, fils d’un riche entrepreneur sudiste, qui a décidé de laver l’honneur de sa famille en prenant part à cette guerre contre le communisme. Pilote, il a rejoint le Commando sabre, des avions de chasse F-100F chargés de missions spéciales (Misty Missions) au-dessus de la piste Hô-Chi-Minh. Un foutu job, risqué, où la chance de se faire descendre par les batteries ennemies est énorme. Ami d’enfance de Nick, Josh Latour est chargé quant à lui de missions de reconnaissance dans une jungle aussi hostile que l’ennemi qu’il traque. Arrêté quelques mois auparavant par la police de son bled sudiste, il n’a pas eu le choix. C’était l’envoi au Vietnam ou un séjour au pénitencier local.

MISTYMISSION2Engagés l’un et l’autre contre un ennemi impitoyable, ils constatent que quelque chose se prépare côté vietcong. D’importants mouvements de troupes ont lieu sur la piste Hô-Chi-Minh. Informés, les autorités militaires américaines minimisent les rapports. La fête du Têt n’est pas loin et une trêve aura lieu. Pas de raison de s’en faire. Quand l’enfer se déchaîne sur Saigon, Hué et d’autres sites majeurs, la surprise est totale. Sauf pour Nick et Josh, qui se croisent par hasard sur une base aérienne. Marqués par les combats, ils ne se reconnaissent plus, comme deux êtres vidés.
Comme l’explique Nick à son copilote : « tu sais quoi ? Je crois bien que je viens de perdre une partie de mon existence…Quelque chose qui ne reviendra jamais. » Bienvenue à la guerre.

Voilà pour le résumé de ce deuxième tome qui confirme notre enthousiasme exprimé l’an dernier pour le premier. Aux commandes du scénario et du dessin, Michel Koeniguer plonge ses lecteurs en plein cœur des combats. Il n’y a pas de héros dans son scénario. Chacun vit au rythme des missions et des patrouilles. Il flotte comme une odeur de peur et de sueur mélangée. La mort survient sans prévenir. Les hommes se shootent aux médicaments, pour rester éveillés, de peur de vivre les cauchemars.
L’odeur de napalm s’imprègne dans les uniformes, les visions de copains ensanglantés marquent les esprits.
Une scène résume toute l’horreur des combats de jungle, celle où Josh achève à coup de pelle de tranchée un vietcong blessé qui vient de poignarder un Américain.

L'enfer sur terre comme au ciel

Comme dans le premier épisode, les amateurs d’aviation ne seront pas déçus. L’auteur a quasiment fait décoller tout l’arsenal aérien américain. Outre le F-100 F Super Sabre utilisé par Nick et ses pilotes, on retrouve le fameux F-4, le vénérable A-1 Skyraider, les hélicos CH-53, Huey et Cobra. Tous mis en valeur dans des planches de toute beauté, d’une précision magnifique. Un résultat bluffant. Il ne manque que le bruit et l’odeur de kérosène. Uniformes, armes et véhicules terrestres ne sont pas en reste. Michel Koeniguer a reposé son travail sur une documentation imposante. Avec comme dans le premier tome des allusions cinématographiques et historiques. Il en va ainsi de cette case qui rend hommage au cliché de Larry Burrows publié en avril 1965 dans Life avec ce copilote d’hélicoptère mortellement touché par un tir venu du sol. Un cliché dramatique qui a fait le tour des rédactions à l’époque.
Dans les premières pages, l’auteur, qui situe l’action lors du retour en permission de Nick et Josh dans le « Monde » (l’Amérique pour les GI, ndla), consacre une parenthèse à l’autre drame vécu par les vétérans de retour du front : le mépris des planqués pour ces soldats partis au bout du monde pour combattre dans une guerre impopulaire.

Certes, l’album est parfaitement compréhensible sans avoir lu le premier tome, mais ce dernier mérite la lecture également. Nous l’avions chroniqué également lors de sa sortie http://blogs.lecho.be/lupourvous/2016/02/commando-sabre-fly-misty-for-me.html
Pour la petite histoire, Michel Koeniguer est aussi l’auteur de la trilogie Bomb Road, publiée aux éditions Paquet également. Conseillée également.

Misty Mission 2 ? Le dramatique tableau dressé par Michel Koeniguer de cette guerre du Vietnam qui a laissé des cicatrices jamais refermées. Un conflit qui peut être considéré comme la première guerre « rock'n roll ». Nombreux sont les tubes de cette époque qui ont rythmé la vie des GI sur place. Une musique omniprésente, y compris dans les hélicos.
En guise de bande son pour accompagner votre lecture, voici quelques titres emblématiques. Le Paint it black des Stones, mais aussi The Box Tops et The Letter, We gotta get out of this place des Animals, Fortunate Son du CCR, Machine Gun de Jimi Hendrix ou I feel like I’m fixing to die rag de Country Joe MacDonald and the Fish, sans oublier Edwinn Starr et son War? What is it good for?

 

Misty Mission 2. En enfer comme au paradis. Dessin et scénario de Michel Koeniguer. Éditions Paquet, 48 pages
Couverture : éditions Paquet

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