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Posté le 18 avril 2017 par Philippe Degouy

Sous la rouille d'une carrosserie bat encore un coeur

Belles endormies. Un beau livre, publié par les éditions E-T-A-I, qui raconte en images l’histoire d’une cinquantaine de légendes de l’automobile réduites à l'état d'épaves. Des voitures parmi les plus rares au monde. Elles attendent, en vain, qu’un prince charmant (au compte bancaire bien fourni) vienne les réveiller et leur redonner le lustre d’antan.
C’est aussi une rencontre et une promesse formulée par le photographe Herbert W. Hesselmann : ne jamais révéler le nom du propriétaire de ce patrimoine ni l’emplacement du trésor, un petit village du Midi de la France. Une aventure commencée au début des années 80 avec la possibilité offerte au photographe d’entrer dans un lieu magique, jalousement préservé du public et gardé par un riche propriétaire, quelque peu excentrique. Plus amoureux de ses vignes que de ses voitures.

Des belles endormies gardées sous un cocon végétal, dans l‘espoir d’un hypothétique retour à la vie. Devant ces épaves, couvertes de plantes sauvages, de mousse, magnifiées par les photos de Herbert W. Hesselmann, on imagine leur histoire. Ce qu’elles ont pu vivre du temps de leur splendeur. Des secrets entendus, des conversations surprises. Toute la mémoire de leurs propriétaires. Comment sont-elles arrivées dans ce parc envahi par les hautes herbes ? L’histoire ne le dit pas avec précision. Elles ont été retrouvées sur un bord de route, achetées pour une bouchée de pain ou reçues gratuitement. Cliché après cliché revient en mémoire le souvenir de lecture du roman de Stephen King, Christine.  Envoûté par l'ambiance qui se dégage de ce livre, le lecteur pourrait presque entendre dans le silence du parc, le démarrage soudain d'un moteur, un air de rock endiablé sortir d'une radio.
Une écurie automobile plutôt hétéroclite mais aux noms prestigieux. Chevrolet Bel Air, Cord L-29, Ferrari 340 America, Jaguar Type E, Lotus Elite, Panhard Dynamic 16CV, Lincoln Continental , Bugatti type 50 (produite à 66 exemplaires seulement)…

BELLESENDORMIES« La Ferrari qui appartenait au prince Rainier ne se garera plus jamais devant l’Hôtel de Paris à Monaco. Sous une bâche, une Rolls-Royce attend des jours meilleurs qui ne viendront sans doute plus jamais. Le délicat parfum de son cuir Connolly a cédé la place à la puanteur des déjections de poules » raconte Halwart Schrader, auteur des textes du livre, hommage au photographe, décédé.
Magnifiées par les clichés, ces beautés défient le temps avec une grâce intacte, malgré des phares cassés, absents, une mine défaite. Le charme opère encore. Le lecteur amoureux de belles carrosseries rutilantes ne peut s’empêcher de fulminer, face à ces mécaniques négligées. Remorquées par un vulgaire tracteur agricole, comme un taureau de combat conduit à l’abattoir.

Pour les besoins de la publication de son reportage dans les médias, et pour respecter son engagement, Hesselmann avait imaginé un prénom fictif pour le propriétaire et l'existence d'un manoir de Rampart inexistant. De quoi tenir les curieux éloignés du trésor. Mais le secret avait été rapidement éventé par la presse, obligeant le propriétaire de ce patrimoine de rouille et de tôles froissées, Michel Dovaz, à déménager vers un ailleurs plus secret encore. Avec armes et bagages. Ou plutôt voitures et poules. En quelque 24 heures. Comme un rêve évanoui dans la nature.

Aujourd’hui, « si elles n’ont pas été envoyées à la casse, les belles endormies rouillent encore quelque part. Certaines, vendues à un nouveau propriétaire, profitent sans doute d’une seconde vie. Quant aux autres, sans doute n’y a-t-il rien à tenter. Ce que la nature a commencé, elle doit le terminer. » 

Drôle de happy end pour un bien étrange conte de fée automobile, superbement raconté dans ce beau livre photographique.

Belles endormies, par Herbert W. Hesselmann et Halwart Schrader. Éditions E-T-A-I, 213 pages
Couverture : éditions E-T-A-I

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