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Posté le 19 mai 2017 par Philippe Degouy

Au 36, on sert encore le poulet à l’ancienne

Par Philippe Degouy

Le 36, quai des Orfèvres, une adresse mythique à Paris. Qui fait rêver le touriste de passage et qui inspire écrivains et cinéastes. Un lieu chargé d’histoires, criminelles, mais qui ne sera bientôt plus qu’un émouvant souvenir. En cause, le déménagement, prévu fin 2017, des services de police dans un endroit bien plus moderne et sécurisé. Au 36, rue du Bastion, dans le quartier des Batignolles, dans le 17e, à quelques dizaines de minutes de là.
Journaliste spécialisée dans les affaires criminelles, Patricia Tourancheau invite le lecteur à la suivre au cœur d’un mythe, sur les traces des grands flics et des grandes affaires criminelles. L’enlèvement du baron Empain, Landru, la mort de Mesrine, Action directe, Guy Georges …  36Quai
Son livre fait figure d’état des lieux avant changement de locataire(s). Nombreux sont les anciens patrons à témoigner de leur vécu au sein de ces murs. Et c'est loin d'être triste.

Voici que se déroule chapitre après chapitre le récit d’une époque révolue, où les flics travaillaient avec les juges. Presque en totale liberté, moyennant l’obligation de faire du chiffre.
Le temps des bagarres de cow-boys, des suspects travaillés à coups de bottin ou au régime sec. Des flics qui avaient la dégaine de Belmondo façon Peur sur la ville, avec blouson de cuir, jeans et baskets.

Au 36, si les poulets font leurs adieux à la Seine, ils ne quittent pas pour autant la scène…de crime. Allez, debout les morts, on change de cimetière, pour reprendre cette citation populaire. Et on suit avec plaisir Patricia Tourancheau, de service en service, pour se replonger dans la mémoire de la police parisienne. Avec les témoignages, souvent croustillants, des patrons successifs : Jean-Louis Fiamenghi, Claude Cancès, Martine Monteil, Richard Marlet, Patrick Riou, Broussard, Pierre Ottavioli. Pour ne citer que quelques noms connus.

Entre deux affaires, le ton vire parfois à l’ambiance digne d’un San Antonio de Frédéric Dard. Avec ces pots de départ ou pris pour fêter la mise à l’ombre d’un beau crâne (un truand d'envergure, ndla). Bienheureux le fournisseur de pastis au 36.
On sourit, on rit, à l’évocation du passage régulier en les murs de Serge Gainsbourg, dont on connaissait la sympathie pour les flics. Il venait siroter quelques verres, pour se délecter de faits divers. Il aimait aussi, les soirs de sortie, être ramené chez lui en panier à salade, sirène hurlante. Rien ne lui faisait plus plaisir. Tant pis pour la discrétion.
Son portrait sur la chaise Bertillon, sérieux comme un pape, figure dans le cahier photographique présent dans le livre.
Il faut lire la présentation, par Martine Monteil, du petit musée des curiosités de la Mondaine. Une collection particulièrement glauque, qui ferait presque rougir un légionnaire. Avec des pièces plutôt étonnantes, comme cet album dédié à une collection de poils pubiens féminins. Un drôle d’herbier pour adulte. Un musée qui suivra le déménagement, lui aussi. Un héritage qui se transmet de génération de flics en génération.

Mais ces intermèdes destinés à décompresser ne doivent pas occulter le quotidien difficile de ces hommes et femmes, tous  confrontés au mal. Des flics qui ne cessent de se poser des questions. Sur leur job, sur les raisons du passage à l’acte des criminels. Pourquoi un type décide-t-il un matin de buter son voisin et de le découper? Pourquoi un autre se met à violer des gamines, ou étrangler une mammy pour trois sous en poche ? Des crimes qui laissent des officiers de police marqués durablement par la vision de la mort.
« La Camarde finit par s’insinuer partout et ressurgir la nuit. À un moment, on ne peut plus regarder la mort en face, on ne peut plus la voir en peinture, on ne peut plus la sentir. Les corps d’enfants, ces victimes torturées. Des morts insupportables qui troublent votre sommeil pendant longtemps. » Avec oui, confessent-ils, quelques fois, l’envie d’être le bourreau de criminels abjects.

Des criminels qui n’ont pas tous du sang sur les mains. Le crime porte plusieurs masques. À l’instar de celui porté par les proxénètes, exploiteurs de prostitué(e)s. Fernande Grudet, notamment. Celle qui est restée dans l’imaginaire collectif sous le nom de Madame Claude, l’amie des VIP. Ses passages au 36 sont relatés avec humour par l’auteure. Drôle de numéro aussi que Katia la Rouquine, tenancière de « maison de galanterie » et balance pour les condés.

Un document, passionnant de bout en bout, qui se referme sur un dossier toujours ouvert, celui relatif à un tueur en série, violeur de petites filles : le Grêlé. Surnom d'un criminel recherché depuis 1986, mais demeuré introuvable. Est-il encore en vie aujourd’hui ? Qu’importe, cette affaire poursuit toujours les superflics, frustrés de ne pas avoir serré ce malfaisant.

« Il s’engagea sous la voûte de la PJ. Il fut triste à l’idée que, dans si peu de temps, il ne viendrait plus ici chaque matin » (Georges Simenon, L’Amie de madame Maigret).


Le 36. Histoires de poulets, d’indics et de tueurs en série. Par Patricia Tourancheau. Éditions Le Seuil/Les Jours.fr, 395 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Le Seuil

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