Accueil Les Marchés Mon Argent Sabato

Posté le 22 mai 2017 par Philippe Degouy

En un combat douteux au Vietnam

Par Philippe Degouy

Si chacun connaît les romans de John Steinbeck, qu'en est-il de son oeuvre journalistique ? Rééditées chez Perrin, ses Dépêches du Vietnam méritent une lecture. Pour la qualité de l'écriture mais aussi pour le témoignage apporté. Elles furent écrites sur place, en pleine guerre du Vietnam. Non pas dans un bureau climatisé, mais sur le terrain, dans la jungle, sous le feu ennemi. À 65 ans, déjà malade et fatigué, l'auteur, farouche anticommuniste, a rédigé des dizaines de lettres envoyées au magazine Newsday. Toutes adressée à Alicia. Un hommage rendu à l’épouse défunte du patron du magazine.

Sur place, en totale liberté, John Steinbeck a suivi son instinct pour humer l’ambiance de cette guerre. Et en dresser les grandes lignes dans ses dépêches. « Si je pars pour l’enfer, c’est parce que je n’ai jamais eu beaucoup de sympathie pour le spectateur innocent. Je préfère être un spectateur coupable. Pour voir, entendre, sentir et toucher. »
Un voyage qui lui a permis aussi de retrouver ses fils, tous les deux envoyés au Vietnam. Curieux de tout, il a testé, comme un enfant dans un magasin de jouets, presque toutes les machines de l’armement américain. Il faut lire la lettre dédiée aux pilotes d’hélicoptères, comparés à des musiciens. « La délicatesse de la coordination de leurs mains sur les commandes me rappelle les mains sûres de Pablo Casals sur le violoncelle. » Même en pleine jungle, la poésie n'est jamais absente.

Des lettres qui se révèlent tantôt drôles et cyniques, tantôt dramatiques. Mais toujours solidement documentées et réalistes. John Steinbeck ne s’est pas contenté, comme certains journalistes à Saigon, de rester dans sa chambre, à recopier les communiqués. Lui a enfilé le treillis et les rangers pour suivre l’action sur le terrain. Parfois au prix de prise de risques. Toujours, il a appliqué les bons conseils des vétérans pour éviter de se prendre une balle. Celui de Robert Capa, notamment : « ne bouge plus. S’ils ne t’ont pas descendu, c’est qu’ils ne t’ont pas vu ».
Des lettres, inspirées par le suivi d'une unité, puis d'une autre. Une expérience engrangée pour se faire une opinion sur les combats, la vie à l'arrière, les victimes civiles prises entre deux feux ou la sauvagerie d’un ennemi sans pitié. « Le Vietcong a la même impulsion altruiste, la même inclinaison démocratique et les mêmes méthodes pour parvenir à ses fins que la Mafia en Sicile. La terreur et la torture sont ses armes. » Les descriptions de corps mutilés, de femmes et d’enfants abattus lui inspirent le dégoût, et des déclarations plus crues, mais humaines : « Charlie est un véritable fils de pute. Il ne renoncera à aucune horreur, aucun mensonge. » Il ne manquera pas non plus de relater les méfaits des troupes alliées, mais qui ne furent pas une généralité, contrairement à ceux de Charlie.
VIETNAMÀ peine moins virulentes furent ses lettres adressées aux jeunes planqués aux cheveux longs, restés en Amérique pour manifester. « Quand je les vois, je ne crois plus que nous, les vieux, ayons le monopole de l’idiotie. »

Un écrivain plein d‘humour, qui n’hésite pas à se moquer de lui-même dans ses lettres. De ses difficultés à suivre les GI’s dans ces terrains boueux, humides, où il fallait regarder ses pieds pour éviter les pièges, les serpents, les mines….
Rester à Saigon n’était pas moins dangereux  : « dans les rues, toute personne, tout endroit peut soudain être l’occasion d’une éruption de violence et de destruction. C’est une impression qui ne te quitte pas une minute. »
Et malgré le danger d'un ennemi omniprésent, Steinbeck est tombé amoureux de ce pays, décrit dans ses lettres comme le paradis sur Terre : « la variété des paysages donnerait des démangeaisons à n’importe quel agent de voyages. C’est certainement un des plus beaux pays qu’il m’ait été donné de voir. »
Des lettres rédigées sur la guerre, la peur au ventre, mais aussi les soucis domestiques. Comme la difficulté de trouver de l’eau potable. « C’est pour cette raison qu’on sert tant de thé glacé et que tant de bière est consommée. »

Une vision de la guerre en Asie qui « suit une courbe parabolique. Du doute quant à l’engagement de l’Amérique, au soutien marqué exprimé sur place puis le retour au doute quant à la sagesse de la participation américaine.»
Une guerre étrange, impopulaire car impossible à raconter au pays.
« C’est une guerre à sentir, sans ligne de front, sans arrières. Elle est partout comme un gaz léger, toujours présent. »

« Qui est coupable, qui est innocent ? » Une question restée sans réponse pour John Steinbeck. Il est néanmoins resté fidèle aux soldats engagés, dont il a partagé le quotidien durant de longues semaines. Ses Dépêches du Vietnam, passionnantes, sont émouvantes, historiques. De retour du front, l'auteur n’écrira plus rien jusqu’à sa mort survenue le 20 décembre 1968.

Dépêches du Vietnam. Par John Steinbeck. Collection Tempus. Éditions Perrin, 320 pages
Couverture : éditions Perrin

 

Réactions