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Posté le 15 mai 2017 par Philippe Degouy

La vie est un jeu qui fait mal

Par Philippe Degouy

« Il est des livres autour desquels on tourne durant des années, tant on répugne à se jeter dans l’océan des mots. Ce livre, je l’ai souvent amorcé, effleuré, guetté au loin dans la brume » (Christophe Bourseiller)

Certains livres dépassent le cadre littéraire pour offrir un beau cadeau aux lecteurs : une rencontre et des émotions. Tel est le cas avec Christophe Bourseiller, auteur de ces Mémoires d’un inclassable (éd. Albin Michel). Une biographie? Non, plutôt un puzzle à assembler chapitre après chapitre. Si son nom peut faire naître un point d’interrogation, son visage et le timbre de sa voix  devraient rappeler aux quadras un film devenu culte : Un éléphant ça trompe énormément. Il jouait dans cette comédie devenue culte le rôle de Lucien, étudiant intello amoureux des seins de Marthe. « Surtout le gauche » précisait-il. Simple clin d’œil pour situer l'homme, car réduire l’auteur à ce petit rôle populaire serait bien trop réducteur.
Comme le chat (qu’il déteste voir empaillé), Christophe Bourseiller a eu neuf vies, et sans doute autant à venir. Auteur de nombreux ouvrages, spécialiste des extrêmes en politique, homme de radio et de télévision, acteur… il aime répondre à ceux qui lui demandent ce qu’il fait dans la vie : « beaucoup. »

ChristopheBourseillerUn électron libre, qui a de qui tenir avec une famille décomposée, recomposée, libre comme le vent. Spéciale mais large d’esprit. « Qui peut se targuer d’être normal dans la tribu foutraque qui peuple mon enfance ? Ce ne sont que beaux parleurs, hurluberlus, libertins et transgresseurs » précise-t-il, comme pour excuser sa vie en forme de montagnes russes, rythmée par des rencontres et des instants décisifs avec de sacrés personnages :
Aragon, Jean Genet, Yves Robert, Jean Carmet, Danièle Delorme, Jean Rochefort, Bernadette Lafont, Fabrice Luchini. Pour ne citer que quelques monuments culturels.
Des rencontres et des belles, programmées ou non. Qu’importe, elles aboutissent à un constat : « l’humanité me rend perplexe. » Les causes de cette forme de mélancolie qui submerge parfois Christophe Bourseiller, familiales notamment, ne manquent pas. Avec trop peu d’amour côté masculin, mais une tendresse infinie offert par une mère artiste et une grand-mère protectrice. Aussi originale qu'une grand-mère peut être.

Le portrait se construit, chapitre après chapitre. Et réserve des anecdotes drôles ou beaucoup moins. Avec des anecdotes de tournage, savoureuses, des souvenirs d'enfance, liés au monde du théâtre. Une époque bénie pour Christophe Bourseiller, gamin précoce plongé dans le monde des arts et de la politique avant d'avoir l'âge de raison.

Alors? Réellement inclassable? Oui, et même fier de l’être. « Je me suis rendu indéchiffrable, inacceptable et inclassable. Mon crime ? J’ai balloté au gré des vents, j’ai humé les parfums de traverse. »

Son livre est bourré d’humour, et laisse entendre sa voix à chaque page. Il se referme sur une dernière note d’amour. Pour ses chers disparus. Sa famille mais aussi ses rencontres d’une vie, parties elles aussi. L'artiste est désormais seul sur la scène de la vie. Seul, ou presque. Le Pierrot lunaire hésite, observe son parcours, soucieux de l’image laissée aux yeux des autres. « Ai-je choisi le bon sentier ? J’en suis toujours à me le demander. »
Le lecteur, lui, ne se pose pas de questions. La lecture, agréable, colorée, alterne entre comédie et drame. Elle réserve aussi de très belles phrases. À l’instar de celle-ci, conclusion parfaite à ce parcours chahuté : « la vie est un jeu qui fait mal ».

Christophe Bourseiller. Mémoires d’un inclassable. Éditions Albin Michel. 224 pages, 17.00 euros environ
Couverture : éditions Albin Michel

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