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Posté le 15 mai 2017 par Philippe Degouy

Nimrod, l'éditeur qui relate la guerre sous l'angle humain

Entretien
Philippe Degouy

Spécialisées dans la publication de livres relatifs aux conflits et à ceux qui les font (Forces spéciales, pilotes, sniper...), les éditions Nimrod fédèrent un public fidèle autour d'une production qui privilégie la qualité à la quantité. Des ouvrages rédigés par des témoins d'opérations militaires méconnues, des soldats acteurs de récentes guerres (Irak ou Afghanistan notamment). Voire par  des personnages charismatiques, comme Marius, une légende au sein des commandos marines. Nous avons voulu en savoir plus sur Nimrod. Avec un entretien mené avec son fondateur, François de Saint-Exupéry. Des questions sur ses choix d'ouvrages à publier, son lectorat, ses succès, ses projets.

Débutons avec une question, futile sans doute mais qui doit brûler la langue de vos lecteurs depuis longtemps : avez-vous un lien de famille avec le célèbre écrivain-pilote, disparu en juillet 1944?

Antoine de Saint-Exupéry était un cousin germain de mon grand-père, mais ce fait n’a guère joué dans mon désir de devenir éditeur. Si je le dois à quelqu’un, c’est plutôt à ma mère qui a donné à ses enfants le goût de la lecture, ainsi qu’à quelques grands-parents ou oncles à la carrière militaire étonnante.

Le nom de Nimrod, qui en arabe et en hébreu symbolise l’acte de rébellion, est-il choisi en réaction au silence presque généralisé des éditeurs à l’encontre du genre militaire? Ou faut-il y voir une autre explication?

Nous avons choisi le nom de Nimrod car il s’agit, selon le Livre de la Genèse, du premier « héros sur terre ». Celui dont la mort aurait été provoquée par un simple moustique. Il y a dans cette histoire une thématique qui nous est chère : celle des « héros » et des tragédies vécues.
NIMRODOKOKPour le clin d’œil supplémentaire, le nom de code « Nimrod » est aussi celui qui a été attribué à l’opération antiterroriste menée par le célèbre SAS lors de la prise d’otages survenue à l’ambassade d’Iran à Londres en 1980. La première fois que le dénouement d’une prise d’otages était diffusé en quasi-direct à la télévision.

Les éditions Nimrod sont quasi les seules sur le marché francophone à publier des récits de vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Deux « sales guerres » quasi absentes dans les médias et découvertes par le public grâce à vos récits. Les prix remportés par beaucoup d'entre eux prouvent qu’il y a un réel intérêt de la part du public. Comment expliquer ce quasi black-out du genre au sein du monde littéraire?
Les éditions Nimrod publient des récits biographiques militaires, un genre qui a toujours été très populaire dans les pays anglo-saxons, mais qui était tombé en désuétude en France dans les années 1970.
J’imagine que les éditeurs, qui n’ont pas toujours eu une appétence particulière pour les récits militaires, avaient une vision très négative de cet univers après la guerre d’Algérie.
Aujourd’hui encore, des éditeurs, des libraires et des journalistes ont toujours du mal à imaginer qu’un militaire puisse raconter, avec sensibilité et émotion, des aventures vécues. Contrairement aux pays anglo-saxons où la littérature militaire a toute sa place dans les suppléments littéraires des journaux ou dans les rayons des librairies.

Comment s’effectue le choix d’une nouveauté, et quel est son parcours?
Nous publions à la fois des récits traduits de l’anglo-saxon et des récits français. En ce qui concerne les récits anglo-saxons, qui peuvent connaître jusqu’à cinquante parutions différentes ou plus chaque mois sur cette thématique, nous lisons énormément de nouveautés, en essayant de dénicher la pépite. Une histoire qui soit suffisamment universelle, qui apporte quelque chose de nouveau et de différent par rapport à celles déjà publiées. De quoi permettre de découvrir un parcours de vie étonnant et de mieux comprendre certaines réalités du terrain. Ce sont en effet les histoires humaines qui nous intéressent, plutôt que les analyses géostratégiques.
Côté français, nous sommes en permanence à la recherche de témoignages. Nous pouvons tout aussi bien approcher des militaires dont nous pensons qu’ils ont une histoire intéressante à raconter que publier l’un d’entre eux après une approche par mail ou par téléphone. Nous encourageons d'ailleurs les militaires francophones à nous contacter.

Quels sont les titres les plus vendus au sein de votre catalogue? On imagine que la biographie American Sniper rédigée par Chris Kyle occupe une jolie place avec son adaptation faite par Clint Eastwood. Mais qu'en est-il des autres titres?
À ce jour, American Sniper compte en effet parmi nos best-sellers avec plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus, mais il fait quasiment jeu égal avec le récit de Marius, Parcours Commando qui n’a pourtant pas été adapté au cinéma !
Sans atteindre de tels chiffres, d’autres récits ont reçu un accueil particulièrement enthousiaste. Comme Opérations spéciales, 20 ans de guerres secrètes - L’histoire incroyable du colonel Sassi pendant la Seconde guerre mondiale et la guerre d’Indochine, La guerre vue du ciel, les missions de combat du commandant Marc Scheffler en Afghanistan et en Libye. Pour n’en citer que quelques-uns.

Entre récits de fiction et documents historiques, peut-on estimer la clé de répartition dans le chiffre d’affaires de Nimrod?
Si nous avons en effet publié des « fictions militaires » au début de l'aventure, avec des auteurs tels qu’Andy McNab ou Chris Ryan, sans oublier les récits de guerre napoléonienne passionnants de Bernard Cornwell, avec son héros Richard Sharpe, nous avons malheureusement arrêté la publication de romans. Ceci pour nous concentrer exclusivement sur les documents. Nous retenterons peut-être l’expérience plus tard, pour éventuellement reprendre la publication des aventures de Richard Sharpe. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

Vous lancez cette année les éditions Seramis. Avec des récits de destins féminins. Le premier ouvrage, Une maison dans le ciel, a connu un beau succès public. Quelle sera la fréquence de publication? Quel est l’accueil du public?
Alors que Nimrod œuvre dans un univers militaire plutôt masculin par nature, Seramis s’intéresse à des destins de femmes, issues de tous univers. Le premier récit, Une maison dans le ciel, raconte l’histoire d’une Canadienne prise en otage par des miliciens islamistes. Un livre aussi poignant que bouleversant, qui devrait être adapté au cinéma l’année prochaine.
Notre deuxième parution chez Seramis raconte l’histoire d’une petite prématurée née à six mois d'aménorrhée. Une histoire vraie et émouvante, elle aussi, qui se lit comme un vrai thriller. Elle permet de découvrir un univers étonnant raconté par chacun des deux parents.
De la même manière que Nimrod, Seramis vise à publier cinq à six récits chaque année. Pour débuter. Le prochain ouvrage de Seramis concernera la vie plutôt chaotique d’une jeune autiste française.

Revenons à Nimrod et les projets en cours. Pouvez-vous nous en dire plus?
Sans trop en dévoiler, nous avons plusieurs projets très différents en cours de réalisation. Mais avec les mêmes contraintes éditoriales : une histoire vraie, un parcours humain, l’envie de découvrir un univers souvent méconnu.
Nous préparons ainsi un livre consacré au GIGN, mais à travers l’histoire des premiers membres de cette unité. Un autre document sera consacré à la Légion des volontaires français et à leur engagement sous l'uniforme allemand, à travers les mémoires inédites de l’un d’entre eux. Ancien combattant de la bataille de Berlin. Une histoire très éloignée des poncifs habituels.
De même, un livre sera rédigé par un pilote de chasse embarqué sur le Charles de Gaulle. D'autres surprises suivront. Patience (rires).

Notre récent projet anglo-saxon, déjà parti en traduction, n’est autre que la publication des mémoires d’un membre du Seal Team 6, une unité d’élite américaine qu'il ne faut plus présenter. L’homme en question a participé à plus de 400 missions opérationnelles au cours de sa carrière, dont plusieurs ont particulièrement marqué les esprits. Qu’il s’agisse de la libération du capitaine Phillips (pris en otage par des pirates somaliens) ou de la neutralisation de ben Laden.

Dernière question en guise de conclusion, avez-vous esssayé de dresser un portrait du lecteur lambda? Plutôt civil ou membre des forces armées?
Très honnêtement, nous ne le savons pas. Mais nous imaginons que le lectorat de Nimrod doit être plutôt civil. Beaucoup de militaires préfèrent sans doute se détendre en lisant autre chose qu'un livre qui leur rappelle le boulot… (rires)
Mais notre fierté, c’est quand ils se décident à lire l'un de nos récits, consacré à un univers qu’ils connaissent bien, et qu’ils apprécient cette lecture car ils s’y retrouvent pleinement.

 

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