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Posté le 10 juillet 2017 par Philippe Degouy

Alain Delon ou la solitude du samouraï

      Par Philippe Degouy

« Je connais bien la mélancolie d’Alain Delon. J’ai grandi avec ses films. Ils évoquent une façon d’être, de se tenir. » Ces mots, ceux de Stéphane Guibourgé, résument parfaitement son ouvrage, qui ressemble à une biographie mais qui n’en est pas une. Pas vraiment. L’auteur raconte le parcours de la star, certes, mais rédigé dans l’ombre du succès. En mettant à jour les faiblesses et la personnalité tourmentée d’un enfant blessé, qui a traîné sa mélancolie comme un boulet attaché à sa cheville. C’est touchant, et rassurant, de découvrir une star dépeinte comme un homme fragile qui nous ressemble. Dépouillé de ses signes extérieurs de réussite, cette simple carapace qui aide à mieux se supporter et à avancer. Oui, Stéphane Guibourgé connaît bien cette mélancolie né d’une enfance brisée. Car il a connu un parcours de jeunesse semblable, ou peu s'en faut. Un auteur qui se déclare blessé par la vie, comme Alain Delon. « J’ai depuis l’adolescence la réputation d’être un type arrogant, distant, ingérable. Je suis juste timide, sauvage même, et longtemps j’ai eu peur. »

Le cinéma d’Alain Delon ? Une course en avant, pour tenter de semer son passé. Ce sont aussi des rencontres marquantes, avec des pères de substitution, comme Luchino Visconti, René Clément, Jean-Pierre Melville.

AlaindelonCe livre n’est pas une hagiographie, même si l’auteur ne peut réfréner une certaine tendresse pour ce double, ce frère d’armes. Comme lui, il a choisi une certaine solitude pour éviter la trahison, la violence intérieure née d’une enfance difficile.
Alain Delon, sans faire partie de ses proches, il peut pourtant le cerner, le démasquer. « Je crois que Delon, depuis l’origine, est un homme qui a peur et qui ne le sait pas. Cette façon de ne pas s’accepter. De ne pas montrer, de ne pas exprimer sa tristesse, sa faiblesse. » Un sentiment de résistance face aux autres qui est sans doute à l’origine de cette façon de parler de lui à la troisième personne. Celui qui s’exprime devant les caméras, en entretien n’est pas Alain Delon, c’est un autre, un masque. L'armure du samouraï.
« Il faut se méfier des enfants bafoués. Ils n’avancent souvent que mus par la force tirée de l’humiliation par un inextinguible besoin de vengeance. » Retracer le parcours d’Alain Delon, pour l'auteur, c’est se raconter aussi, pour exorciser ses propres douleurs.

Une mélancolie d'Alain Delon qui se nourrit de ses souvenirs d’enfance, de cet enfant balloté par la vie. Blessé par une mère qui signe ses papiers d’engagement à l’armée, sans tenter de le retenir comme une mère aimante le ferait pour un gamin sur le départ en Indochine. Un enfant devenu adulte, et qui voit partir ses repères, ses idoles, ses amis. « Le cinéma de Delon est un monde en voie de disparition. Visconti, Gabin, Ventura, Audiard, Melville, Ronet, Bronson… » Tous partis. Comme ses femmes. Il n’a pas pu (voulu) les retenir. Et pourtant, il a connu les plus belles d'entre elles : Mireille, Nathalie, Romy et les autres. En y pensant, on revoit défiler les grands films d’une filmographie marquante. Qui ne sera jamais plus égalée : La piscine, Notre histoire, Adieu l’ami, Plein soleil, Rocco et ses frères, Le guépard, Le samouraï

Cette biographie, rédigée sous un angle inhabituel, qui n’oublie rien de la carrière de l’acteur, racontée par la bande, se veut également comme le portrait d’une époque disparue. Et là, pour le coup, la mélancolie est pour nous.
Aujourd’hui, Alain Delon aime la solitude, la compagnie de ses chiens. Ils lui permettent de vivre démasqué. D’être enfin Alain Delon. « Les chiens sont ce viatique vers l’apaisement des hommes durs. Ils savent adoucir puis éclairer une âme obscure. » Et les chiens ont cet énorme avantage sur l’homme, ils ignorent la trahison.
Un ouvrage, à l’écriture parfois rude mais toujours touchante, qui se lit avec grand plaisir, pour revivre, par flashes, une carrière qui a réservé aux cinéphiles d’intenses moments de cinéma. Un bel hommage à cette personnalité, plus sensible que l’on pense. Rendue humaine sous la plume de Stéphane Guibourgé. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »

La mélancolie d’Alain Delon, par Stéphane Guibourgé. Éditions Pierre Guillaume de Roux, 198 pages, 22 euros
Couverture : éditions PGR

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