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Posté le 31 août 2017 par Philippe Degouy

«The Girls», ou la fin du Summer of Love

En cet été 2017, les plus anciens se souviennent, non sans nostalgie, de l'été de l'amour, celui de 1967. Pour beaucoup d'observateurs, cette ambiance de paix et d'amour a pris fin avec l'affaire Charles Manson, en août 1969. La fin de l'innocence pour l'Amérique. The Girls, roman rédigé par Emma Cline, mérite une relecture pour ce 50ème anniversaire du Summer of Love. Le voici réédité en format poche.
Pour traiter de ce drame, Emma Cline a choisi un angle personnel. Le suivi du parcours d’une jeune paumée, entraînée dans une secte, imaginaire, soit, mais que l'on devine sans peine inspirée par la Famille de Charles Manson.

Son point de départ? Cette question : comment une jeune fille de bonne famille, qui ne manque de rien, sauf de contacts humains, a pu se laisser entraîner dans un groupe au passé criminel?
Un roman en parfaite adéquation avec l’actualité. Avec ces jeunes, filles ou garçons, embrigadés dans des organisations radicalisées.

«C’était la fin des années soixante, ou l’été avant la fin, et ça ressemblait exactement à cela ; un été sans fin et sans forme». Pour Evy Boyd, adulte solitaire, en séjour sur la côte californienne, les souvenirs remontent à la surface. Face à cet océan qui semble lui ramener son passé avec les vagues échouées sur le sable. L'an 1969. Elle n’était encore qu’une gamine, mal dégrossie, avec un physique ingrat.
Incapable de susciter le désir, voire un regard sur elle. Seule avec sa mère depuis le départ de son père, Evy traîne son ennui avec son amie Connie. Jusqu’à cette rencontre fortuite avec ce groupe de filles mené par la sulfureuse Suzanne, jeune hippie au passé de délinquante. La seule à l’écouter, à lui accorder un peu d’attention en l’invitant au sein de sa communauté, dirigée par le gourou, Russell. «La vie était en réalité une salle d’attente, jusqu’à ce que quelqu’un vous remarque» se souvient Evy, l'adulte d'aujourd'hui.

EMMACLINESous l’impulsion de Suzanne et des autres filles de la Famille, comme se nommait ce regroupement d’individus perdus pour la société, Evy trouve enfin le contact humain recherché mais issu du mauvais côté de la ligne. Dans un monde de sexe, de drogues, de vols. Peu à peu, par petites touches, Evy va se mouler dans le groupe et trouver l’amour. Dans les bras du gourou, d’autres filles. Jusqu’à cette fameuse nuit sanglante d’août 1969 qui va marquer la fin d’une époque. Éjectée du groupe par Suzanne, Evy retrouve la solitude de son monde mais découvre que son rejet n’est qu’un geste d’amour de plus. Le dernier accordé par Suzanne. Pour empêcher Evy de passer de l’autre côté du rideau avec elle.
«Suzanne voyait la faiblesse qui était en moi, éclairée et évidente. Elle savait ce qui arrivait aux filles faibles».

Écrit de façon magistrale, le roman alterne entre présent et retour à l'année 1969. Entre la vie d’Evy adulte et celle de cette gamine perdue dans un monde trop dur pour elle.
Une fille malmenée par la vie, trompée par un rêve inaccessible. Comme d'autres gamines. «Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont tellement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu».

Un roman qui ne se laisse pas facilement reposer une fois commencé. Il prend à la gorge dès les premières pages. Emma Cline, jolie blonde aux yeux si doux, exact opposé de son héroïne, réussit à nous prendre dans ses filets pour ne plus nous relâcher.
Comme elle, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie pour cette pauvre fille, qui souffre de solitude dans un monde si cruel avec les faibles. Pas étonnant de la voir mordre à l’hameçon laissé par Suzanne et ses filles. «J’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir». Une gamine malmenée par la vie et qui essaie, tant bien que mal, de se maintenir à la surface. Avec comme seule bouée, ce groupe d’épaves, menées par Suzanne, dérivant sur l’océan de la vie.
Il faut (re)lire ce beau roman, intense et poignant. Il dénonce sans douceur cette solitude qui pousse les plus faibles à suivre des chemins de traverse pour ne plus être seuls au monde. Désespérément seuls.
Un premier roman pour Emma Cline et, d’emblée, une réussite qui prend aux tripes.

«Devenue adulte, je n’en reviens pas de la masse de temps que j’ai gaspillée (…) Ce qui m’importait en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention».

Philippe Degouy

«The girls», roman d’Emma Cline. Éditions 10/18, 360 pages
Couverture : éditions 10/18

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