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Posté le 7 août 2017 par Philippe Degouy

La victoire en pleurant, l’horreur de la campagne d’Italie

Par Philippe Degouy

Non, la Libération ne fut pas une marche triomphale. Et certainement pas en Italie, où elle a laissé de terribles cicatrices, pas encore refermées aujourd’hui. Il reste, au sein de nombreuses familles italiennes, ces souvenirs de libérateurs du Corps expéditionnaire français devenus de véritables bêtes fauves. Ces troupes coloniales françaises, marocaines notamment, qui ont déferlé au printemps 1944 sur de nombreux villages comme une immense vague de violence : Esperia, Lenola, Campodimele, Vallecorsa, Pico, Pontecorvo, Castro dei Volsci… Vols, viols de masse, saccages… rien ne fut épargné aux victimes de cette folie. Des faits baptisés sur un néologisme : marocchinate.
« Depuis que j’ai entendu parler des marocchinate, je me demande comment j’ai pu ignorer si longtemps ces événements » explique Eliane Patriarca dans son document Amère libération (éd. Arthaud). Pour l’auteure, la découverte, presque par hasard, de ce sujet historique, bien peu présent dans les livres d'histoire, a provoqué un électrochoc. Et l’envie de se rendre sur place. Comme une sorte de quête initiatique sur la terre de ses ancêtres.

AmereliberationDe Naples à Rome, avec un acharnement sur la région de la Ciociara, les troupes coloniales françaises, dont beaucoup de Marocains, ont laissé un sillon sanglant. Des troupes de montagne efficaces, de la chair à canon sacrifiable pour déloger les Allemands.
Ces razzias commises sur les petits villages italiens étaient pour ces goumiers une façon d’asservir le vaincu, de se rembourser les pertes subies. « Le pillage du vaincu est une pratique coutumière des tribus marocaines du Rif et de l’Atlas, le viol des femmes fait partie intégrante du butin de guerre » précise l’historienne Julie le Gac, interrogée dans le livre.
Chapitre après chapitre, les récits se succèdent, identiques d’un village à l’autre. Brutaux, à donner l’envie de vomir. « Comme une nuée de criquets, ils firent irruption dans les maisons, vandalisèrent, saccagèrent et commirent des violences sur les femmes, les hommes, les jeunes. Jusqu’au prêtre. » Quelque 12.000 hommes transformés en fauves sans pitié. À Esperia, « sur 2500 habitants, 700 femmes ont été violées. » Les témoins se souviennent encore de « leurs rires, des robes longues si étranges, de leur puanteur aussi, des anneaux portés au nez et à l’oreille. »

Un drame sans coupables

Comme un retour aux sources, l’auteure revient sur la terre de ses parents, de sa famille italienne. Soulagée de les savoir épargnés par ces souvenirs de guerre,  mais choquée par les témoignages récoltés de village en village. « Les habitants de Lenola disaient qu’ils avaient souffert davantage en trois jours avec les libérateurs qu’en neuf mois d’occupation allemande. » De fait, le bilan fait état d’une fourchette basse de quelque 3000 à 5000 viols commis durant la campagne d’Italie.  Des actes vus et relatés par les Américains. Horrifiés par ces crimes, beaucoup d’entre eux ont exprimé l’envie de tirer sur les goumiers plutôt que sur les Allemands.

Les marocchinate, un sujet toujours tabou, qui est resté occulté en France. Comme un fait à oublier, sans intérêt. Parfois, dit l'auteure,« il suffit d’une frontière pour arrêter l’Histoire. Jamais la France n’a reconnu officiellement les exactions du CEF, jamais personne n’a assumé la responsabilité de ces violences de masse commises au sein de l’armée française.» Une théorie avance la vengeance orchestrée par la France pour faire payer l’Italie après la déclaration de guerre de Mussolini à la France en juin 1940. Une théorie qui peut expliquer cette barbarie, mais pas l’excuser. Des écrits parlent d'une carte blanche donnée par le maréchal Juin à ses troupes. Mais aucune preuve n'a été apportée.

Plus que la haine des soldats français, c’est la sidération qui ressort de tous les témoignages rassemblés par Eliane Patriarca. « Ce qui advint à l’époque, on ne l’avait jamais vu, ce qu’ils firent aux femmes… comme des bêtes. » Ces viols de masse ont touché plus de la moitié de l’Italie, de la Sicile jusqu’à la Toscane. Commis lors de la lente remontée des troupes alliées.

Le livre refermé, il reste ce silence qui entoure le drame. Le lecteur reste choqué, surpris par ces témoignages d’un passé rarement évoqué. Comme le souligne l’auteure, il s’agit pourtant d’un crime contre l’humanité. Une action en justice contre la France pourrait d'ailleurs être lancée. Tous les éléments sont disponibles dans les archives.
« À jamais, les victimes des marocchinate restent liées à mon histoire, à la terre entre mer et montagnes dont je viens. »
Oui, on peut parler d’une Amère libération de l’Italie, pour reprendre le titre de ce document qui soulève un coin du tapis de l’histoire. Celui sous lequel sont (encore) cachés de nombreuses horreurs.
Un dossier terrible. Au point que certains témoins ont déclaré avoir presque regretté les Allemands, généralement plus « corrects » que les libérateurs. Un souvenir douloureux mais nécessaire, de l’avis des témoins : « il faut raconter pour que les jeunes sachent ce qu’est la guerre. »

Amère libération, par Eliane Patriarca. Éditions Arthaud, 224 pages, 19,9 euros
Couverture : éditions Arthaud

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