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Posté le 29 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Les Sixties, cet âge d’or pour l'automobile

    Par Philippe Degouy

Publié aux éditions E/P/A, Voitures de collection des années 60 invite à redécouvrir des modèles d’exception, ceux qui ont laissé une marque dans l’histoire automobile. Les années 60? Un âge d'or pour le secteur. Avec des modèles qui ont marqué la légende, des lignes superbes. Vous avez, enfant, collectionné les miniatures? Et si vous passiez maintenant aux modèles à échelle réelle? Une invitation proposée par Patrick Lesueur, directeur de publication.

Jaguar type E, Porsche 911, Ford Capri, Citroën Méhari, Simca Coupé 1200 ou Alpine A110. Les stars sont présentes sur le tapis rouge. Le rêve sous le capot, plus sexy que le tigre de la publicité. On se risque sur le bizarre? Comme avec cette ZIL 114, copie soviétique de la Lincoln Continental. Pour l'avoir dans le garage, petit père (des peuples, ou pas), il faudra débourser quelque 20.000 euros sur le marché de la collection. Pour 300 ch quand même. Et un look plus qu'impressionnant. C'est certain, vous ferez sensation sur le parking de votre grande surface préférée.

Chaque modèle du livre, richement illustré, est présenté avec sa genèse, ses caractéristiques et sa cote sur le marché de la collection. Des tarifs qui donnent une idée du prix juste mais qui ne sont pas forcément ceux que vous débourserez. « Il est souvent plus sage de surpayer raisonnablement une voiture en bon état que de suivre aveuglément l’estimation en achetant une voiture médiocre » précisent les auteurs de ce beau livre dirigé par Patrick Lesueur.

VOITUREDECOLLECTIONOutre ce passionnant défilé de beautés mécaniques, l'album destine de courts chapitres pratiques aux lecteurs susceptibles de rejoindre le rang des collectionneurs.
En gardant à l’esprit que « tout ce qui est ancien n’est pas forcément digne d’intérêt. »
Pas besoin de disposer de fonds importants pour se faire plaisir. Les larfeuilles moins fournis peuvent se consoler avec des modèles des années 70 et 80 plus abordables et qui pourraient prendre de la valeur avec le temps.
Quant à savoir si la voiture est encore un fructueux placement, la question reste ouverte. « Si la folie spéculative des années 80 semble loin, dans les ventes aux enchères ou les négociations entre particuliers, les beaux exemplaires commandent toujours des prix élevés et sont âprement disputés. »
À titre d’exemple, une Ferrari 275 GTB vous coûtera au minimum le prix d’un appartement moyen. La Jensen Interceptor de 1966 réclamera un chèque  de 15 à 20.000 euros pour le plaisir de conduire ce modèle original. Raisonnable dépense.
Et que sont quelques (grosses) liasses de billets à mettre sur la table pour apprécier la beauté d’une Facel Vega ou d’un coupé Sting Ray.
Vous avez déjà une Mustang? Achetez donc une Dodge Charger, sa rivale à la ville comme à l’écran (dans le classique Bullitt). Du brutal, un jouet pour grands garçons. Le cinéma? Voilà un bon thème pour débuter une collection. Une 2CV pour rendre hommage à la soeur kamikaze dans Le gendarme à Saint-Tropez, une Mustang, comme dans Un homme et une femme, ou la fameuse Aston Martin du film Goldfinger. Dans cet épisode de la saga James Bond, ce n’était d’ailleurs pas une DB5 mais une DB4 Vantage série 5. Avec la classe de série.
Page après page, on (re)découvre des modèles connus, oubliés, voire carrément inconnus du grand public. Comme cette Sovam 850 de 1965. Et que dire de cette Sabra Sport produite par la firme israélienne Autocars Company Ltd. Un petit cabrio pas vilain du tout à regarder.

Vous voulez débuter une collection? La bonne idée. Un chapitre dévoile les étapes à suivre. Quelle voiture choisir? Comment l’acheter? À quoi faut-il faire attention à l’achat, en sachant que les faux abondent, comme dans le marché de l’art? Pourquoi faut-il rejoindre un club de collectionneurs? Autant de questions parmi d’autres qui trouveront une réponse. Et éviter les déconvenues.

Un beau livre, nostalgique à souhait, qui se referme sur un dernier conseil, judicieux  : « une automobile de collection est d’abord et avant tout conçue pour rouler. Rien de pire en effet que l’immobilisation prolongée, qui entartre les radiateurs et oxyde les huiles. Une voiture qui roule régulièrement est une voiture fiable. »
Ceci dit, en voiture Simone et... roulez jeunesse.

Voitures de collection des années 1960. Sous la direction de Patrick Lesueur. Éditions E/P/A/ 257 pages, 19,90 euros
Couverture : éditions E/P/A

Posté le 24 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Ecce Playas, le Truman show du terrorisme

Par Philippe Degouy

Il suffit parfois de la promesse d'un sujet d'article ou de livre prometteur pour déplacer des montagnes, ou du moins pousser un auteur curieux à parcourir plus de 8000 kilomètres pour le découvrir et l’approfondir. Artiste et écrivain britannique, Jason Oddy publie Notes du désert. Son premier livre. Le récit d'un voyage au milieu de nulle part, dans l’un des coins les plus reculés des Etats-Unis : au cœur du Nouveau-Mexique.
Un Etat moins populaire que la Californie, soit, mais qui réserve bien des surprises à ses visiteurs. Terriens ou pas. Des espaces infinis, qui semblent capables d’héberger le monde entier, à donner le vertige. Véritable paradis pour tout misanthrope, qui n’aura pas l’occasion d’être plongé dans ce tourisme de masse si envahissant.
Seul au monde pourrait être la devise du Nouveau-Mexique. Des déserts immenses où rouillent les restes de voitures et d’anciennes mines abandonnées. Des vestiges de motels désaffectés, parfaits comme décors pour des thrillers de série B, voient passer les rares voitures. Un trop plein d’espace qui ne manque pas de charme pour qui cherche l'inspiration.

« L’idée de plonger au fond de ce qui était en train de secouer l’Amérique m’avait emmené jusqu’au Bootheel, un coin perdu dans le Sud-Ouest du Nouveau-Mexique. Quelques ranchs, quelques mines désaffectées. Et d’innombrables migrants traversant la frontières. » Parmi ces fantômes d’un passé révolu, la petite ville de Playas. Un trou perdu comme il en existe tant dans l’Amérique profonde. Une grand-rue, quelques boutiques, un restaurant local et des buissons transportés par les bourrasques. Le tout sous la chaleur écrasante de l’été. Un vrai décor de film à la Tarantino.
Jugé parfait également par le gouvernement américain pour servir de terrain d’entraînement « en vrai » aux forces de police du pays. Une ville, construite dans les années 70, rachetée clés sur porte pour 5 millions de dollars, habitants compris à la compagnie minière Phelps Dodge.
Une ville devenue terrain d’entraînement pour les soldats, les policiers destinés à la lutte contre le terrorisme. Un parc d’attractions pour forces de police où l’enfer se déchaîne chaque jour. De 9h à 5. Benvenidos a Playas, New Mexico. La ville de la terreur.

NOTESDESERTSur le ton du candide de service, Jason Oddy observe et relate dans ses notes du désert cet étrange cérémonial qui se déroule dans les rues de ce coin paumé d’Amérique. Entraîné malgré lui dans la lutte contre le terrorisme qui a suivi les actes du 11 septembre. Revenue à la vie grâce à la terreur, Playas sert maintenant de vitrine à l’étranger. Les alliés de Washington peuvent ainsi louer la ville et ses hôtes pour quelque 10.000 dollars la journée. Décors réalistes, explosions et citoyens de Playas déguisés en terroristes orientaux compris.

« Dans ce coin reculé du Nouveau-Mexique, Playas, qui ne créait plus rien, s’était ainsi rendue parfaitement indispensable. Offerte au service de la sécurité des Etats-Unis. La ville réinventée. » Le Truman show du terrorisme en sorte.
Si le lecteur a quelques fois l’impression d’être dans une fiction, le récit relève pourtant de la réalité, avec un auteur qui sert de guide, véritable éponge qui absorbe tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend. Playas, une ville qui aurait pu se reconvertir dans quelque chose de plus lucratif mais qui s’est rassemblée avec enthousiasme sous l’ombre de la bannière étoilée. Avec cette impression de participer à sa manière au combat contre les forces du Mal. « Ce que l’on fait à Playas est d’essayer d’empêcher l’histoire de se répéter. »

À quelques heures de route de Playas, Roswell n’a rien à lui envier question originalité. Ici aussi, la ville a su se redresser. Sur un autre segment. Plus juteux pour le commerce : les aliens. Ceux qui auraient crashé une soucoupe en été 1947. Depuis, la ville se nourrit des complots, des propos d'experts, des touristes venus voir le site du « crash » et dépenser les dollars dans les boutiques et le musée international des ovnis.
Avec ce don d’observation, Jason Oddy dresse un portrait hilarant, en quelques touches d’humour britannique, de ce microcosme qui vit dans un autre monde. Il s’en passe des choses au Nouveau-Mexique, où l’on découvre avec l'auteur les traces d’anciens scientifiques nazis, « invités » par les Américains après la défaite de l’Allemagne en 1945. Il reste des vestiges de leur passage dans le désert de White Sands, avec cet étrange musée de missiles, dressés comme des totems.

Comment, après tout cela, en vouloir à l’auteur de voir des lapins géants et des cubes volants dans la nuit. Le désert peut détraquer toute notion de réalité pour un Britannique à la recherche d’un raccourci pour rejoindre l’Arizona. Un raccourci que jamais il ne trouva. Car la vérité est ailleurs, alors que résonnent dans le désert  les paroles du tube patriotique de Darryl Worley, Have you forgotten, devenu l'hymne de guerre de Playas :  « have you forgotten how it felt that day? To see your homeland under fire and her people blown away. Have you forgotten when those towers fell? »

Notes du désert. Par Jason Oddy. Éditions Grasset, 256 pages, 20,00 euros
Couverture : éditions Grasset

Posté le 23 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Au 36, on sert encore le poulet à l’ancienne

Par Philippe Degouy

Le 36, quai des Orfèvres, une adresse mythique à Paris. Qui fait rêver le touriste de passage et qui inspire écrivains et cinéastes. Un lieu chargé d’histoires, criminelles, mais qui ne sera bientôt plus qu’un émouvant souvenir. En cause, le déménagement, prévu fin 2017, des services de police dans un endroit bien plus moderne et sécurisé. Au 36, rue du Bastion, dans le quartier des Batignolles, dans le 17e, à quelques dizaines de minutes de là.
Journaliste spécialisée dans les affaires criminelles, Patricia Tourancheau invite le lecteur à la suivre au cœur d’un mythe, sur les traces des grands flics et des grandes affaires criminelles. L’enlèvement du baron Empain, Landru, la mort de Mesrine, Action directe, Guy Georges …  36Quai
Son livre fait figure d’état des lieux avant changement de locataire(s). Nombreux sont les anciens patrons à témoigner de leur vécu au sein de ces murs. Et c'est loin d'être triste.

Voici que se déroule chapitre après chapitre le récit d’une époque révolue, où les flics travaillaient avec les juges. Presque en totale liberté, moyennant l’obligation de faire du chiffre.
Le temps des bagarres de cow-boys, des suspects travaillés à coups de bottin ou au régime sec. Des flics qui avaient la dégaine de Belmondo façon Peur sur la ville, avec blouson de cuir, jeans et baskets.

Au 36, si les poulets font leurs adieux à la Seine, ils ne quittent pas pour autant la scène…de crime. Allez, debout les morts, on change de cimetière, pour reprendre cette citation populaire. Et on suit avec plaisir Patricia Tourancheau, de service en service, pour se replonger dans la mémoire de la police parisienne. Avec les témoignages, souvent croustillants, des patrons successifs : Jean-Louis Fiamenghi, Claude Cancès, Martine Monteil, Richard Marlet, Patrick Riou, Broussard, Pierre Ottavioli. Pour ne citer que quelques noms connus.

Entre deux affaires, le ton vire parfois à l’ambiance digne d’un San Antonio de Frédéric Dard. Avec ces pots de départ ou pris pour fêter la mise à l’ombre d’un beau crâne (un truand d'envergure, ndla). Bienheureux le fournisseur de pastis au 36.
On sourit, on rit, à l’évocation du passage régulier en les murs de Serge Gainsbourg, dont on connaissait la sympathie pour les flics. Il venait siroter quelques verres, pour se délecter de faits divers. Il aimait aussi, les soirs de sortie, être ramené chez lui en panier à salade, sirène hurlante. Rien ne lui faisait plus plaisir. Tant pis pour la discrétion.
Son portrait sur la chaise Bertillon, sérieux comme un pape, figure dans le cahier photographique présent dans le livre.
Il faut lire la présentation, par Martine Monteil, du petit musée des curiosités de la Mondaine. Une collection particulièrement glauque, qui ferait presque rougir un légionnaire. Avec des pièces plutôt étonnantes, comme cet album dédié à une collection de poils pubiens féminins. Un drôle d’herbier pour adulte. Un musée qui suivra le déménagement, lui aussi. Un héritage qui se transmet de génération de flics en génération.

Mais ces intermèdes destinés à décompresser ne doivent pas occulter le quotidien difficile de ces hommes et femmes, tous  confrontés au mal. Des flics qui ne cessent de se poser des questions. Sur leur job, sur les raisons du passage à l’acte des criminels. Pourquoi un type décide-t-il un matin de buter son voisin et de le découper? Pourquoi un autre se met à violer des gamines, ou étrangler une mammy pour trois sous en poche ? Des crimes qui laissent des officiers de police marqués durablement par la vision de la mort.
« La Camarde finit par s’insinuer partout et ressurgir la nuit. À un moment, on ne peut plus regarder la mort en face, on ne peut plus la voir en peinture, on ne peut plus la sentir. Les corps d’enfants, ces victimes torturées. Des morts insupportables qui troublent votre sommeil pendant longtemps. » Avec oui, confessent-ils, quelques fois, l’envie d’être le bourreau de criminels abjects.

Des criminels qui n’ont pas tous du sang sur les mains. Le crime porte plusieurs masques. À l’instar de celui porté par les proxénètes, exploiteurs de prostitué(e)s. Fernande Grudet, notamment. Celle qui est restée dans l’imaginaire collectif sous le nom de Madame Claude, l’amie des VIP. Ses passages au 36 sont relatés avec humour par l’auteure. Drôle de numéro aussi que Katia la Rouquine, tenancière de « maison de galanterie » et balance pour les condés.

Un document, passionnant de bout en bout, qui se referme sur un dossier toujours ouvert, celui relatif à un tueur en série, violeur de petites filles : le Grêlé. Surnom d'un criminel recherché depuis 1986, mais demeuré introuvable. Est-il encore en vie aujourd’hui ? Qu’importe, cette affaire poursuit toujours les superflics, frustrés de ne pas avoir serré ce malfaisant.

« Il s’engagea sous la voûte de la PJ. Il fut triste à l’idée que, dans si peu de temps, il ne viendrait plus ici chaque matin » (Georges Simenon, L’Amie de madame Maigret).


Le 36. Histoires de poulets, d’indics et de tueurs en série. Par Patricia Tourancheau. Éditions Le Seuil/Les Jours.fr, 395 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Le Seuil

Posté le 22 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Alain Delon ou la solitude du samouraï

      Par Philippe Degouy

« Je connais bien la mélancolie d’Alain Delon. J’ai grandi avec ses films. Ils évoquent une façon d’être, de se tenir. » Ces mots, ceux de Stéphane Guibourgé, résument parfaitement son ouvrage, qui ressemble à une biographie mais qui n’en est pas une. Pas vraiment. L’auteur raconte le parcours de la star, certes, mais rédigé dans l’ombre du succès. En mettant à jour les faiblesses et la personnalité tourmentée d’un enfant blessé, qui a traîné sa mélancolie comme un boulet attaché à sa cheville. C’est touchant, et rassurant, de découvrir une star dépeinte comme un homme fragile qui nous ressemble. Dépouillé de ses signes extérieurs de réussite, cette simple carapace qui aide à mieux se supporter et à avancer. Oui, Stéphane Guibourgé connaît bien cette mélancolie né d’une enfance brisée. Car il a connu un parcours de jeunesse semblable, ou peu s'en faut. Un auteur qui se déclare blessé par la vie, comme Alain Delon. « J’ai depuis l’adolescence la réputation d’être un type arrogant, distant, ingérable. Je suis juste timide, sauvage même, et longtemps j’ai eu peur. »

Le cinéma d’Alain Delon ? Une course en avant, pour tenter de semer son passé. Ce sont aussi des rencontres marquantes, avec des pères de substitution, comme Luchino Visconti, René Clément, Jean-Pierre Melville.

AlaindelonCe livre n’est pas une hagiographie, même si l’auteur ne peut réfréner une certaine tendresse pour ce double, ce frère d’armes. Comme lui, il a choisi une certaine solitude pour éviter la trahison, la violence intérieure née d’une enfance difficile.
Alain Delon, sans faire partie de ses proches, il peut pourtant le cerner, le démasquer. « Je crois que Delon, depuis l’origine, est un homme qui a peur et qui ne le sait pas. Cette façon de ne pas s’accepter. De ne pas montrer, de ne pas exprimer sa tristesse, sa faiblesse. » Un sentiment de résistance face aux autres qui est sans doute à l’origine de cette façon de parler de lui à la troisième personne. Celui qui s’exprime devant les caméras, en entretien n’est pas Alain Delon, c’est un autre, un masque. L'armure du samouraï.
« Il faut se méfier des enfants bafoués. Ils n’avancent souvent que mus par la force tirée de l’humiliation par un inextinguible besoin de vengeance. » Retracer le parcours d’Alain Delon, pour l'auteur, c’est se raconter aussi, pour exorciser ses propres douleurs.

Une mélancolie d'Alain Delon qui se nourrit de ses souvenirs d’enfance, de cet enfant balloté par la vie. Blessé par une mère qui signe ses papiers d’engagement à l’armée, sans tenter de le retenir comme une mère aimante le ferait pour un gamin sur le départ en Indochine. Un enfant devenu adulte, et qui voit partir ses repères, ses idoles, ses amis. « Le cinéma de Delon est un monde en voie de disparition. Visconti, Gabin, Ventura, Audiard, Melville, Ronet, Bronson… » Tous partis. Comme ses femmes. Il n’a pas pu (voulu) les retenir. Et pourtant, il a connu les plus belles d'entre elles : Mireille, Nathalie, Romy et les autres. En y pensant, on revoit défiler les grands films d’une filmographie marquante. Qui ne sera jamais plus égalée : La piscine, Notre histoire, Adieu l’ami, Plein soleil, Rocco et ses frères, Le guépard, Le samouraï

Cette biographie, rédigée sous un angle inhabituel, qui n’oublie rien de la carrière de l’acteur, racontée par la bande, se veut également comme le portrait d’une époque disparue. Et là, pour le coup, la mélancolie est pour nous.
Aujourd’hui, Alain Delon aime la solitude, la compagnie de ses chiens. Ils lui permettent de vivre démasqué. D’être enfin Alain Delon. « Les chiens sont ce viatique vers l’apaisement des hommes durs. Ils savent adoucir puis éclairer une âme obscure. » Et les chiens ont cet énorme avantage sur l’homme, ils ignorent la trahison.
Un ouvrage, à l’écriture parfois rude mais toujours touchante, qui se lit avec grand plaisir, pour revivre, par flashes, une carrière qui a réservé aux cinéphiles d’intenses moments de cinéma. Un bel hommage à cette personnalité, plus sensible que l’on pense. Rendue humaine sous la plume de Stéphane Guibourgé. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »

La mélancolie d’Alain Delon, par Stéphane Guibourgé. Éditions Pierre Guillaume de Roux, 198 pages, 22 euros
Couverture : éditions PGR

Posté le 20 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

La vie est un jeu qui fait mal

Par Philippe Degouy

« Il est des livres autour desquels on tourne durant des années, tant on répugne à se jeter dans l’océan des mots. Ce livre, je l’ai souvent amorcé, effleuré, guetté au loin dans la brume » (Christophe Bourseiller)

Certains livres dépassent le cadre littéraire pour offrir un beau cadeau aux lecteurs : une rencontre et des émotions. Tel est le cas avec Christophe Bourseiller, auteur de ces Mémoires d’un inclassable (éd. Albin Michel). Une biographie? Non, plutôt un puzzle à assembler chapitre après chapitre. Si son nom peut faire naître un point d’interrogation, son visage et le timbre de sa voix  devraient rappeler aux quadras un film devenu culte : Un éléphant ça trompe énormément. Il jouait dans cette comédie devenue culte le rôle de Lucien, étudiant intello amoureux des seins de Marthe. « Surtout le gauche » précisait-il. Simple clin d’œil pour situer l'homme, car réduire l’auteur à ce petit rôle populaire serait bien trop réducteur.
Comme le chat (qu’il déteste voir empaillé), Christophe Bourseiller a eu neuf vies, et sans doute autant à venir. Auteur de nombreux ouvrages, spécialiste des extrêmes en politique, homme de radio et de télévision, acteur… il aime répondre à ceux qui lui demandent ce qu’il fait dans la vie : « beaucoup. »

ChristopheBourseillerUn électron libre, qui a de qui tenir avec une famille décomposée, recomposée, libre comme le vent. Spéciale mais large d’esprit. « Qui peut se targuer d’être normal dans la tribu foutraque qui peuple mon enfance ? Ce ne sont que beaux parleurs, hurluberlus, libertins et transgresseurs » précise-t-il, comme pour excuser sa vie en forme de montagnes russes, rythmée par des rencontres et des instants décisifs avec de sacrés personnages :
Aragon, Jean Genet, Yves Robert, Jean Carmet, Danièle Delorme, Jean Rochefort, Bernadette Lafont, Fabrice Luchini. Pour ne citer que quelques monuments culturels.
Des rencontres et des belles, programmées ou non. Qu’importe, elles aboutissent à un constat : « l’humanité me rend perplexe. » Les causes de cette forme de mélancolie qui submerge parfois Christophe Bourseiller, familiales notamment, ne manquent pas. Avec trop peu d’amour côté masculin, mais une tendresse infinie offert par une mère artiste et une grand-mère protectrice. Aussi originale qu'une grand-mère peut être.

Le portrait se construit, chapitre après chapitre. Et réserve des anecdotes drôles ou beaucoup moins. Avec des anecdotes de tournage, savoureuses, des souvenirs d'enfance, liés au monde du théâtre. Une époque bénie pour Christophe Bourseiller, gamin précoce plongé dans le monde des arts et de la politique avant d'avoir l'âge de raison.

Alors? Réellement inclassable? Oui, et même fier de l’être. « Je me suis rendu indéchiffrable, inacceptable et inclassable. Mon crime ? J’ai balloté au gré des vents, j’ai humé les parfums de traverse. »

Son livre est bourré d’humour, et laisse entendre sa voix à chaque page. Il se referme sur une dernière note d’amour. Pour ses chers disparus. Sa famille mais aussi ses rencontres d’une vie, parties elles aussi. L'artiste est désormais seul sur la scène de la vie. Seul, ou presque. Le Pierrot lunaire hésite, observe son parcours, soucieux de l’image laissée aux yeux des autres. « Ai-je choisi le bon sentier ? J’en suis toujours à me le demander. »
Le lecteur, lui, ne se pose pas de questions. La lecture, agréable, colorée, alterne entre comédie et drame. Elle réserve aussi de très belles phrases. À l’instar de celle-ci, conclusion parfaite à ce parcours chahuté : « la vie est un jeu qui fait mal ».

Christophe Bourseiller. Mémoires d’un inclassable. Éditions Albin Michel. 224 pages, 17.00 euros environ
Couverture : éditions Albin Michel

Posté le 11 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Joue aux échecs, je te dirai qui tu es!

Par Philippe Degouy

Jugé élitiste, compliqué, snobé par les amateurs de jeux vidéo, le jeu d’échecs mérite pourtant un autre regard. Pour la beauté de ses règles, les parties qui nécessitent don de la stratégie et mémoire des coups à jouer. Une belle école de la vie également. Il nécessite des prises de risque ou au contraire une prudence justifiée.
Publié aux éditions Atlas, Le grand livre des échecs  se présente comme un manuel pratique destiné aux débutants mais aussi aux joueurs confirmés. D’un abord accessible, il ne tombe pas dans le piège du manuel d’apprentissage trop simpliste, celui qui ne permet pas de progresser. Après la présentation de l’échiquier (case blanche toujours à droite, ndla) des pièces (la Dame sur sa couleur) et de leurs déplacements, les auteurs invitent à découvrir les différentes ouvertures, les tactiques, la façon de déjouer des situations de jeu inextricables, celle de déchiffrer une partie écrite, de noter les coups...

Une présentation du jeu qui se veut interactive avec le lecteur. L’ouvrage propose ainsi de nombreuses situations de jeu, celles que vous rencontrerez au fil d’une partie, et vous propose de les résoudre, moyennant un peu de réflexion. Pas de panique, les réponses commentées sont disponibles comme filet de sécurité.
Avec sa mise en page moderne et ses nombreuses illustrations, le grand livre permet de progresser rapidement. D’apprendre des coups et des tactiques qui feront la différence lors de votre prochaine partie. « Se plonger dans les combinaisons célèbres pour s’inspirer des solutions des plus grands joueurs, avoir une compréhension pointue d’une partie, savourer le goût de la victoire, telles sont les ambitions du guide. »

ECHECSDe nombreux conseils de maîtres sont distillés au fil des pages. À ne pas négliger, car ils relèvent du bon sens et peuvent parfois décider de l’issue d’une partie. Comme « le danger de se raccrocher à des recettes toutes faites qui ont réussi dans d’autres parties. La routine et trop de confiance en vous sont vos ennemis sur l’échiquier
Les expressions courantes dans le jeu d'échecs sont expliquées, histoire de savoir, notamment, la différence entre mat et pat, ce que l’on désigne comme la Voie lactée…  Qu'est-ce qu'une ouverture anglaise, savoir utiliser le gambit du Roi...
Un jeu qui comporte aussi une part de psychologie. La façon de déplacer les pions et de contrer les attaques permet de deviner le tempérament du joueur dans la vie courante. « On peut distinguer quatre profils de joueurs : le timoré, le prudent, le courageux et le téméraire. »

Un ouvrage dont la lecture peut (doit) s’accompagner d’un échiquier et d’un carnet de notes. Pour mieux visualiser les tactiques et parties expliquées.
Avec un peu de chance, de persévérance dans le jeu, et de talent, votre nom figurera peut-être un jour dans la liste des maîtres des échecs. Celle présente en fin d’ouvrage rend hommage aux plus grands d'entre eux : Garry Kasparov, Boris Spassky, Anatoly Karpov, Bobby Fisher, Max Euwe, Victor Kortchnoï… Autant de modèles pour des générations de joueurs. Outre une biographie sommaire, chaque fiche présente les coups célèbres des champions. Comme cette défense Alekhine, jouée à la surprise générale, par Bobby Fisher contre Boris Spassky au championnat du monde de Reykjavik en 1972.
À vous les Blancs.

Le grand livre des échecs. Apprendre à maîtriser les règles du jeu. Éditions Atlas, 256 pages. 20 euros
Couverture : éditions Atlas

Posté le 1 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 27 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Quand le roi Lire se raconte, sa mémoire n'en fait qu'à sa tête

Par Philippe Degouy

Une autobiographie ? Pas du tout. La mémoire n’en fait qu’à sa tête se présente comme un livre bien plus joyeux. Comme un coffre au trésor, rempli de rencontres marquantes, de lectures aimées, à partager.
Ce livre est un patchwork savoureux, présenté par Bernard Pivot dans un désordre apparent, composé de  (trop) courts chapitres, débutés par un extrait de livre lu par l’auteur. Ce n'est pas un dictionnaire non plus, les entrées se suivent sans réel fil conducteur. Nul besoin de lecture linéaire, on peut y piocher tel ou tel chapitre dans le désordre ou suivre l'ordre choisi. Qu'importe. « Plus je vieillis, plus mes lectures sont ponctuées d’arrêts commandés par ma mémoire. Elle aime déclencher sur moi des ricochets, le plus souvent littéraires. La mémoire n’en fait qu’à sa tête. C’est pourquoi, elle interrompt mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d’adieu. »

Pour paraphraser Michael Audiard, quand le roi Lire écrit, on le lit. Presque religieusement. À l’affût d’une anecdote savoureuse, d’un trait d’esprit, que l’on devine teinté d’un sourire ironique.
Pour peu, le lecteur pourrait se croire sur un plateau d’Apostrophes, dans le public, face à Bernard Pivot comme seul invité. On imagine bien la scène : l'auteur dans un bon fauteuil, avec une lumière douce. Qui se raconterait d'une voix douce, riante comme une bonne tablée lyonnaise. Avec des silences, comme pour mieux mettre l'accent ou créer du suspens. Comme Duras savait si bien le faire. L'auteure est d'ailleurs bien présente dans la mémoire de l'académicien.

PIVOTUn livre qui se savoure. Comme un verre de bon vin. En prenant soin de le respecter. On lit un chapitre, on y revient pour une phrase, un mot, une tournure.
Dans ce livre, on découvre d'étonnants souvenirs. Dont celui relatif à l'engagement de l'auteur au Figaro littéraire, non sur la base de ses connaissances, mais comme négociant en vin pour le compte du rédacteur en chef. Le vin, c’est une histoire de famille chez Bernard Pivot. Au point qu’il propose de l'ajouter au programme scolaire. Pourquoi pas, cela pourrait relancer la filière viticole. Remplacer l'histoire des rois de France par celle des millésimes.

Impossible, bien entendu, de passer au-dessus de son émission mythique du vendredi soir, Apostrophes. Un monument culturel. Une émission littéraire longtemps imaginée comme le moyen trouvé par les pros du marketing pour amener les lecteurs en librairie le samedi matin. Fausse route. « À la vérité, c’est par hasard qu’Apostrophes a été programmée à l’écran le vendredi. Aucun producteur ni animateur ne voulait s’y mettre. Pour ne pas risquer l’échec face au théâtre et au film des chaînes concurrentes. Il n’existe d’ailleurs aucune photo de la première d’Apostrophes. Pas un photographe d’agence ne s’était dérangé. »

L’importance du silence, façon Marguerite Duras, Lyon, l'hommage à Karen Blixen ou au regretté Jean-Pierre Melville, la haine qui existe entre écrivains. Les chapitres ne se ressemblent pas et surprennent. Souvent. On (re)découvre des auteurs moins connus du grand public, comme Michel Chrestien à qui rend hommage un Bernard Pivot, plutôt ému.
S'il ne dit pas tout sur lui, l'auteur nous gratifie d'un scoop. Monsieur l'académicien est généreux. Il concerne une rencontre filmée avec la poétesse Louise Labé. Un pur rôle pour Bernard Pivot. Forcé de cacher sa relation amoureuse avec l'intellectuelle. Bien joué.
Page après page, « Le petit Rimbaud », son surnom donné par Renée Massip, a de quoi raconter, au fil de ses décennies de littérature et de journalisme. Une dernière profession pour laquelle il partage avec Marguerite Duras le goût pour l’urgence de l’écriture, « le texte doit avoir en soi la force de la hâte avec laquelle il a été rédigé. » Au travers de certains chapitres, on devine aisément l'intérêt avoué pour les poètes de la chanson française. Dont Pierre Perret à qui l'on pense d'emblée quand Bernard Pivot relate ses émotions face à un décolleté prometteur. Ce moment furtif qui dévoile une jolie poitrine. Aimer les livres n'empêche pas d'être coquin.
 
D’une écriture drôle, ironique bien souvent, avec un talent d’autodérision, Bernard Pivot ne cède jamais à la tentation de dicter une règle ou un comportement. Pas réactionnaire pour un sou le journaliste-écrivain. « La langue française doit bouger, s’ouvrir, s’enrichir, vivre comme un grand corps musclé qui s’oxygène » dit-il, avec force et conviction. On lira avec autant de plaisir ce chapitre dédié au syndrome de Peter, non applicable à la jeunesse : « les débuts dans la vie requièrent de l’imprudence, de l’audace, de la folie. On est au bas de la hiérarchie et le principe de Peter ne s’applique pas encore. » Un syndrome de Peter qui lui a fait refuser le poste de présentateur du JT à la télévision française. La télévision a perdu une figure, les lettres ont gagné un ambassadeur.
Quant à parler de télévision, on pourrait croire l’amateur de livres opposé au petit écran. Pas du tout, Bernard Pivot la défend, du moins une certaine télévision. Celle qui crée du désir. De voyages, de lectures, de cinéma. N’en déplaise à Fabrice Luchini, cet autre amoureux des mots, pour qui « on ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer. »

Un auteur qui n'a pas renoncé à obtenir la réponse à certaines de ses attentes. Dont l'espoir, notamment, d'obtenir un hypothétique retour d'une missive amoureuse envoyée à une lointaine cousine. « Cela fait soixante et un ans que j’attends sa réponse. Ce doit être "non", probablement. » L'autodérision, encore.
C'est certain, on ne résume pas une telle existence en quelque 230 pages. Nul doute que le roi Lire en a gardé sous le coude, pour utiliser une expression populaire qui ne devrait pas lui déplaire. Lui seul décidera d'une suite. Le chef d'orchestre n'a pas déposé sa baguette. Sa mémoire est encore alerte et tout n'a pas été dit. Son ouvrage ne s'achève donc pas sur le point final qui clôture habituellement sa dictée.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, par Bernard Pivot. Éditions Albin Michel, 230 pages, 18 euros environ
Couverture : Éditions Albin Michel

 

Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Paris, le soleil qui illuminait le cinéma d'Audiard

Par Philippe Degouy

« Ah non, vous n'allez pas encore nous déballer toutes vos cartes postales. Le couplet sur Paris, ça revient comme du chou : les petits bistrots pas chers, la place du Tertre et les grandes filles du samedi. Et dans cinq minutes, il y en a un qui va sortir un ticket de métro et des photos de la foire du Trône.* » Mais si Lino, mais si. On va parler de Paris. Et même du Paris d’Audiard (Parigramme éd.), très beau livre rédigé par le journaliste et écrivain Philippe Lombard. Un spécialiste du cinéma français, grand amateur des répliques cultes, de tout ce qui alimente la nostalgie du bon vieux cinéma de papa. Que nous aimons tous.
Des dialogues signés Audiard, savoureux dans la bouche d'un Jean Gabin ou d'un Bernard Blier (« l'acteur se vautrait dans les dialogues comme dans un lit de plumes »). Qui se boivent comme du petit lait. Comme dans L’Incorrigible, avec cet extrait d’un dialogue entre Belmondo et le regretté Julien Guiomar : «tu ne connaîtras jamais l’atroce volupté des grands chagrins d’amour. Tout le monde n’a pas la stature d’un tragédien… Contente-toi donc du bonheur, la consolation des médiocres. »

Un cinéma d’Audiard qui est d'abord celui des copains d’abord, avec qui on aime boire un coup : Bernard Blier, Lino Ventura, André Pousse, Jean Carmet, Maurice Biraud, Annie Girardot ou Mireille Darc.
Un monument du cinéma qui n'aurait sans doute pas le même charme sans son élément premier : Paname. « Le Paris d’Audiard, c’est celui des trottoirs où les concierges sortaient des chaises à la belle saison. C’est celui d’avant les désillusions sur la nature humaine, le Paname des bistrots du coin, des bougnats, des Halles. Un Paris idéal qui tient autant de la réalité que du rêve. » Un Paris de cinéma, enjolivé. Car qui peut imaginer un instant des truands lettrés, capables de manier si bien les mots ou d’expliquer la différence entre périphrase et métaphore.
L'ouvrage, véritable coffre aux trésors, présente la liste des lieux fréquentés par Michel Audiard. Du 14e aux Champs, en passant par les Halles, les bons restaurants, les troquets typiques. Il rappelle également le casting typique des films d'Audiard. Avec ces personnages truculents : les flics, les chauffeurs de taxi (André Pousse, hilarant dans Un idiot à Paris) , les filles de joie (Suzanne-beau-sourire, Madame Mado…), les truands au langage fleuri (Jo-les-grands-pieds, Quinquin, Jo-le-trembleur, Louis-le-Mexicain…). Soit une belle galerie de personnages à qui le dialoguiste a confié ses plus belles réparties.

AudiardParisL’ouvrage s’apprécie également pour son iconographie. Bien choisie, elle nous permet de retrouver des endroits aujourd’hui disparus, des lieux mythiques comme le Vélodrome d’Hiver, temple du cyclisme où a excellé André Pousse, second rôle fétiche de Michel Audiard. Mais aussi la Brasserie Lipp, Chez Conti, les petits bistrots où Michel Audiard récoltait de nombreuses anecdotes savoureuses, des traits d’esprit qui se retrouvaient ensuite dans ses films.
Parmi les trésors photographiques de l'ouvrage, il est à épingler ce cliché (page 33) où Jean Gabin fait face à deux jeunes stars montantes : Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Il faut voir le regard de Delon face au « Vieux » : un mélange de respect et de fierté de pouvoir partager un moment unique face au Dabe. Simplement extraordinaire.

L’auteur aime partager son enthousiasme. Son livre est bourré de dialogues, de témoignages ou de petites histoires. Comme celle relative au conflit survenu entre Michel Audiard et François Truffaut, impitoyable critique du cinéma d'Audiard. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pompes, l’ami Audiard avait de la répartie. Après les attaques de Truffaut dans Les Cahiers du cinéma, Michel Audiard avait imaginé, raconte Philippe Lombard, acheter le magazine pour réaliser un numéro spécial Fernandel.

Si Paris est célébré dans presque tous les films de Michel Audiard, la comédie Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais elle cause  se veut plus résistante, comme un bras d’honneur adressé au béton, à l’urbanisation galopante de Paris.

Un Paris aimé, célébré, mais un Paris regretté. Car il est fini le cinéma d'Audiard. À ce propos, on peut reprendre en guise d'épilogue à cette chronique, les propos d’Annie Girardot, même s’ils sont sans doute excessifs : « aujourd’hui, tout est triste à Paris. On nous détruit nos petits faubourgs, on enlève les bistrots. Je me demande comment réagirait Michel Audiard s’il voyait ce qu’est devenu Paris. » Et oui, c'était toute une époque!

Le Paris de Michel Audiard. Toute une époque! Par Philippe Lombard. Éditions Parigramme, 129 pages, 14,90 euros
Couverture : éditions Parigramme

* extrait du film Un Taxi pour Tobrouk

Posté le 17 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Denis Safran, médecin de choc au milieu des flics

   Par Philippe Degouy

Souligner que Denis Safran fut le premier médecin à entrer au Bataclan avec les forces d'assaut après la tuerie de novembre 2015 serait bien trop réducteur. Car ce médecin a connu plusieurs existences. «Ma vie est un arbre, avec un tronc, mon métier de médecin, et des branches, comme autant de chemins de traverse
Chef d’un service d’anesthésie-réanimation, plus tard devenu un élément clé de l’organisation de l’hôpital Georges-Pompidou où il a notamment développé une culture policière, il a rejoint la BRI (Brigade de recherche et d’intervention), mieux connue sous son ancien nom, l’Antigang. Une nouvelle carrière entamée à un âge digne de profiter d’une retraite possible. Au sein de la BRI, il va y apporter un élément jusqu’alors absent : la présence d’un médecin lors de chaque missions. Lui, va gagner le pouvoir d'étancher sa soif d'action, ce besoin d'adrénaline pour vivre.
Son témoignage, «Médecin de combat» (éd. Grasset), répond longuement à cette question : mais pourquoi et comment un grand médecin dont les grands-parents ont été arrêtés par des policiers français en 1940 s’est retrouvé au cœur des missions de la BRI. Pour les soigner et partager leur vie dangereuse.

MEDECINAvec le journaliste Vincent Rémy, qui apporte en voix off certains éclairages personnels sur la vie du médecin, l’ouvrage plonge le lecteur au cœur d'un quotidien hors du commun. Celui d'un scientifique qui ne regrette nullement sa retraite comme médecin et qui prend désormais plaisir à profiter pleinement de son temps passé avec les policiers de la BRI. Entre entraînements au tir, descentes en rappel d’hélicoptère et descentes au petit matin chez un suspect à interpeller. Sans compter sa fonction de conseiller ministériel. Une vie bien remplie, qu’il adore. Le coup de téléphone pour une urgence, le pied pour ce sexagénaire. Une vie pépère sur sa péniche garée en bord de Seine? Une idée inimaginable.
Oui bon, mais alors, finalement, pourquoi cette passion pour la police? «Parce que la police française n’est plus celle de 1940. C’est une police républicaine. Au service des gens

De ses démêlés avec les gestionnaires d’un hôpital, les conflits d’intérêt entre médecins qui plombent le quotidien au détriment des patients, aux interventions de crise avec ses amis policiers, ses frères d’armes, rien n’est occulté. Ses drames familiaux non plus. L’ouvrage est rédigé sans langue de bois par un homme qui n’a pas peur de heurter, de pousser un coup de gueule. Quand on vit avec la mort en permanence, on y va franco.

Son témoignage relatif à ses interventions au Bataclan et à l’Hyper Casher glace d’effroi. Le récit clinique d’une situation digne d’une zone de guerre. Avec de nombreux blessés par balle, qu’il faut trier entre les cas urgents ou non, ceux qui vont vivre ou mourir. «Ce qui allait me frapper au Bataclan, c’est l’extrême jeunesse des victimes. Des gamins, ça c’est rude.» Pour l’Hyper Casher comme pour le Bataclan, le constat est identique. Avec la même détresse des victimes, les mêmes corps mutilés par des munitions de guerre.
«Putain, heureusement que tu es là !» Un cri du cœur lancé par ses collègues policiers, fréquemment entendu par Denis Safran en opération. Sans doute la meilleure conclusion à apporter à cet ouvrage sur lequel plane des airs de cornemuse écossaise. L’une des passions du médecin, avec l’amour de la mer et des bons cigares.
Un médecin de combat qui sait que «le jour où il ne se sentira plus apte à porter la lourde combinaison des flics de la BRI et à crapahuter à leurs côtés, le jour où il risquera de mettre le groupe en danger, il arrêtera, mais extrêmement frustré

«Médecin de combat. Du bloc opératoire aux unités d'élite de la police», par Denis Safran et Vincent Rémy. Éditions Grasset, 208 pages, 18 euros environ
Couverture : éditions Grasset

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