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Roman

Posté le 20 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver, le charme de l'homme invisible

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Poissons, petits poissons roses, je vous compterai

« Enfoiré de Hodges qui avait tout gâché » pensait Brady Hartsfield, couché dans sa chambre 217, le corps devenu inerte après un violent coup reçu. Paralysé. Tout cela par la faute de ce sale flic qui l’avait empêché de commettre un massacre lors d’un concert pour ados. Avoir écrasé huit personnes avec cette Mercedes volée n'était pas suffisant. C’était il y a sept ans, en 2009. Aujourd’hui, grâce au traitement expérimental de ce bon docteur Babineau, il est capable de télékinésie et de prendre le contrôle de l’esprit de qui il veut. Grâce à des consoles de jeux trafiquées et offertes à des milliers de jeunes, il envisage un terrible projet : les pousser au suicide. Il deviendra alors le prince du suicide. « Des années durant, il a trompé tout son monde, en passant pour un légume. » La vengeance n’en sera que meilleure, grâce à son don de dédoublement de l’esprit. Si son enveloppe corporelle est bien foutue, il peut prendre le contrôle d'un autre corps, comme s’il s’agissait d’un drone piloté à distance.

En ville, Hodges est intrigué par de mystérieux suicides. Tous semblent reliés par la présence sur place d'une console de jeu. Et si Brady, autrefois génie de l'informatique, était derrière tout cela ? Son handicap serait-il simulé, comme le pense Hodges depuis des années ? Condamné par un cancer foudroyant, le vieux flic veut quitter le monde sur une victoire. La dernière. Vaincre Brady. Mission impossible ?

STEPHENKINGAprès les deux premiers volumes de la trilogie (Mr Mercedes et Carnets noirs) placés sous le signe du roman policier plus classique, Stephen King renoue avec le surnaturel pour l'épilogue. Sous un scénario qui mélange télékinésie et bidouillage informatique, Stephen King entraîne le lecteur dans un étrange duel de cerveaux. Ceux de Brady et de Hodges.  L’intrigue est davantage psychologique que dans les romans précédents et aborde notre vulnérabilité face à l'Internet.
Stephen King, que l'on devine peu esclave du Net, livre ici une évidente attaque des dangers du monde virtuel et des jeux vidéo. Comme le dit son personnage de psychopathe, « c’est ça le vrai pouvoir de l’esprit sur la matière. » Les victimes de Brady sont de gros consommateurs de temps passé sur console de jeux. Fragiles, déconnectés de la réalité. L’écriture du maître permet de faire passer le message en douceur, mais c’est bien cette dénonciation qui se cache dans la noirceur de ce roman. S'ajoute également l'omniprésence de la Camarde qui semble angoisser davantage l’auteur que son flic cancéreux.

Tout concourt à former un récit bien plus sombre que d’habitude. D’accord, l’auteur use et parfois abuse de grosses ficelles, mais nous sommes dans l’univers du maître. On se laisse manipuler avec plaisir. Lui seul a la clé de lecture. Étrangement, contrairement à ses autres romans, le King finit son roman, non par le clin d’oeil habituel à son Cher lecteur, mais par des propos sérieux. Un soutien aux suicidaires, avec le numéro de téléphone de SOS Suicide.

Mais si le vieux flic finit par trépasser, victime du crabe (le lecteur s'y attend dès le début), le mot fin de la trilogie s’écrit avec une petite touche d’optimisme. Comme une éclaircie dans un ciel d’orage. On lisant les dernières pages de Fin de ronde, qui montrent que dans le malheur on peut glisser un peu de beauté, on se demande si Stephen King a lu Michel Chrestien, alias Jacques Silberfeld. Ce serait étonnant, mais pas impossible.
Le roman terminé laisse le lecteur quelque peu désorienté par la perte de ce bon vieux Hodges, que l’on croyait invincible. Un flic aux méthodes radicales, mais efficaces.

Que penser de Fin de ronde ? Un excellent tome, parfait pour clôturer en beauté cette trilogie, même si notre coup de coeur restera décerné au premier tome. Pur avis personnel.

Fin de ronde. Thriller de Stephen King. Éditions Albin Michel, 426 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Albin Michel

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rencontre avec Sire Cedric, l'horreur lui va si bien

     Par Philippe Degouy

Qui est Sire Cedric, souvent surnommé le Stephen King français ? Nous avons voulu découvrir l'auteur qui se cache derrière des thrillers violents, capables de vous faire passer une nuit blanche (ou deux). Après un contact avec l'attachée de presse, un entretien est rapidement organisé avec un écrivain à l'allure de rock star, style heavy metal.
L'accueil est chaleureux, l'auteur (toulousain) a le contact facile. Disposé à répondre à nos questions. Sur son univers, sa méthode de travail, ses goûts, ses projets. Sire Cedric joue le jeu de la promotion avec patience et le sourire. Toujours. En bon professionnel, fier de présenter son bébé. Pas celui de Rosemary, le sien : Du feu de l'enfer, son dernier roman publié aux Presses de la Cité (et lu pour vous http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/03/sous-le-masque-le-diable-%C3%A0-plusieurs.html). Sans révéler les éléments de surprise qu'il contient, voici son histoire racontée en quelques lignes. Juste pour vous donner une idée de son contenu.
Thanatopractrice, la jeune Manon Virgo ne vit que pour son travail. Pas d'amoureux, pas de vie privée. Juste un frère, Ariel, petit délinquant minable, drogué et sans avenir. Un jour, il vient se réfugier chez elle après un mauvais trip. Pour Manon, c'est encore des ennuis à l'horizon. Cette fois c'est sérieux. Son crétin de frère a volé une voiture à des gens puissants. Une voiture mais aussi un objet précieux que ces personnes veulent récupérer. Pour cet objet, ils n'hésitent pas à tuer, horriblement. Manon et Ariel découvrent avec horreur qu'ils ont en face d'eux les membres d'une secte satanique. Des fous furieux que rien ne semble stopper. Pas même la police, qui semble infiltrée. Pour Manon et Ariel, la survie ne tient plus qu'à un fil...

Pour notre première question, allons droit au but, pourquoi ce thème du satanisme pour votre nouveau roman ?

Merci. Question difficile pour débuter. (rires) J'avoue que c'est une thématique qui me fascine. Et depuis toujours. J'adore faire peur aux gens et inventer des histoire pour terrifier. Pour divertir mon lecteur et qu'il en redemande. On est tous fascinés, intrigués par toutes les histoires racontées sur les sectes, mettant en scène des notables, des hommes politiques. Des gens intouchables qui se réuniraient pour faire des orgies, pour torturer des gens et pourquoi pas, aller jusqu'au meurtre. On ne saura jamais si c'est vrai ou pas, mais il suffit de se promener sur l'Internet pour découvrir toutes les théories du complot qui prolifèrent. Pour un écrivain, c'est un sujet en or. Je n'ai eu qu'à puiser les éléments pour écrire ce roman sur une terrifiante société secrète. Tout ce que je raconte pourrait être réel et se passer sous nos yeux sans que personne ne s'en rende compte.

Dans le roman, vous évoquez, par l'intermédiaire d'un journaliste, la terrible affaire Dutroux. La piste des réseaux, de même que celle relative à une secte satanique, un moment inquiétée. Autant de pistes qui n'ont abouti à rien. Quel est votre avis d'écrivain ?

Sire-Cedric-auteur Je ne donnerais pas d'avis sur le fond car je n'ai pas toutes les pièces du puzzle. Je me contente de tracer des lignes entre des points. Il y a des faits troublants, qui attisent l'imagination, forcément. Il faut garder à l'esprit que la réalité est sans doute bien plus sordide que ce que l'on peut imaginer.  Mes romans d'horreur permettent de mettre en lumière des peurs qu'on a en nous. Par la fiction, on peut prendre de la distance et mettre en perspective des faits. Dans la réalité, on n'aura jamais les clés. On restera donc sur des interrogations. Et si c'était vrai ? Les romans d'horreurs, les miens, mais pas seulement, nous permettent de décompresser, d'évacuer nos peurs, notre sentiment d'injustice.

Comment prépare-t-on l'écriture d'un thriller relatif à un sujet aussi sulfureux que les sectes ? On va sur le terrain, on rencontre des professionnels du crime ?

Du feu de l'enfer est sans doute mon roman le plus documenté. Né d'abord d'une envie, celle de traiter d'un sujet qui inquiète, mais qui captive : les sectes. Sataniques, dans le cas de mon roman. J'ai enquêté sur les Hellfire clubs anglais, des sociétés secrètes qui ont réellement existé en Angleterre, au 18e siècle. Des bourgeois qui se livraient à des jeux sexuels, et autres cérémonies infernales. La documentation rassemblée, je trace ensuite les portraits des personnages.
Puis, je réalise un plan précis du livre. Comme une toile d'araignée. Pour surprendre le lecteur de A à Z. J'ai la chance d'avoir eu des contacts avec des policiers, des médecins légistes, des thanatopracteurs. Pour pouvoir reproduire avec justesse toutes les scènes dans mon livre. Je vais ensuite sur le terrain pour effectuer des reportages. Tout doit être crédible. Je prends donc des photos, des croquis. Pour la poursuite dans le jardin des plantes à Montpellier, par exemple, j'y suis allé pour effectuer le parcours présenté dans le roman.  Tous les décors du livre sont inspirés de décors réels. Rien n'est laissé au hasard. Pour moi c'est aussi un plaisir de me documenter sur des sujets que je connais pas.

Comment s'écrivent les scènes violentes, votre marque de fabrique ? Aussi précises qu'un coup de bistouri, omniprésentes dans votre oeuvre. Du feu de l'enfer ne fait pas exception

Elles nécessitent beaucoup de travail, mais cela fait partie du plaisir. Je nourris une passion pour l'horreur depuis mon enfance. Dans mes histoires, j'ai vraiment envie de terrifier le lecteur, au plus profond. Pour cela, il faut que la technique soit irréprochable. Que j'arrive au travers des mots, à donner l'illusion au lecteur qu'il marche dans les pas des personnages. Il doit avoir peur avec eux, même s'il ne se passe rien. Subir l'action, aussi. Il faut savoir retranscrire la violence, pour surprendre le lecteur. L'horrifier aussi. Qu'il goûte l'odeur du sang répandu (après tout, il est venu pour cela, ndla). Les explosions de lumière dans les yeux quand survient un coup en plein visage. C'est un long travail, mais c'est jouissif. J'adore le faire. Sculpter cette matière première pour arriver au but : faire bondir de peur le lecteur.
Et d'un roman à l'autre, j'agis de façon différente. Je m'amuse aussi à dégoûter mon lecteur, en lui montrant des images qu'il n'a pas envie de voir. Mais c'est  un contrat entre lui et moi. Mon but est de lui en donner pour son argent. Il y a un vrai plaisir ludique avec lui. Cette connivence vaut aussi dans les codes utilisés, que les fans s'amusent à dénicher, et dans le decorum utilisé. Comme les masques sans bouche, empruntés au groupe de rock Ghost.
Au final, on avoue, on laisse tomber le masque : non, ce n'est pas sérieux, c'est juste un jeu. D'où le sourire en coin permanent. On s'amuse. Pour désamorcer nos peurs réelles.

SIRE CEDRICLes lecteurs qui vous suivent depuis le début aimeraient sans doute vous  poser une question. Le duo composé par les enquêteurs Eva Svärta et Alexandre Vauvert va-t-il revenir un jour sur le devant de la scène, dans un prochain roman ?

(Sourire) Oui, mais pas de suite. Je souhaite aborder d'autres choses avant leur retour. Explorer d'autres approches. Leur retour devra s'effectuer sur un coup d'éclat. Je ne prendrai pas le risque de décevoir le lecteur.

Peut-on dresser un portrait-robot du lecteur de vos livres ?

Avec l'habitude de fréquenter les salons du livre, en France comme à l'étranger, de rencontrer mes fans, je me rends compte que, de plus en plus, je suis lu par toutes les générations. Les ados, les parents et les grands-parents. Des lecteurs friands de romans policiers ou d'angoisse. Il y a néanmoins une majorité de femmes. Tout simplement parce qu'elles lisent plus que les hommes (un avis qui appartient à l'auteur, ndla). Trois lecteurs sur quatre sont des lectrices.
Ce qui me fait plaisir, réellement, c'est que certains lecteurs, a priori pas intéressés par l'horreur, me suivent et apprécient mon travail. C'est très gratifiant de les voir me suivre de livre en livre, et les rencontrer lors de salons. Parfois en famille.

Le lecteur, je lui dois tout. Un auteur n'existe que grâce à lui. J'insiste sur ce point. Il n'y a pas de meilleure récompense que d'avoir un livre lu par un public. Une histoire, c'est une aventure commune, partagée entre le travail d'un auteur et la lecture. Je fais la moitié du chemin, avec mon livre, et le lecteur y met tout son imaginaire.

Et que lit un écrivain de thrillers pour se détendre ?

Adolescent, je lisais surtout de l'horreur et du fantastique. Surtout des auteurs anglo-saxons, ils étaient les meilleurs écrivains sur le marché. Je pense à Stephen King, à Dean Koontz. En France, je cite Serge Brussolo... Depuis quelques années, il y a une nouvelle génération d'auteurs français, comme Franck Thilliez, Jean-Christophe Grangé, Olivier Norek... Cette nouvelle vague a retrouvé une excellence littéraire qui a manqué pendant des décennies. J'ose le dire (sourire).
Aujourd'hui, je lis surtout des écrivains français, qui oeuvrent dans le mystère et le genre policier. Je suis heureux de pouvoir le refaire. On est désormais bien loin des polars de gare des années 80, qui étaient illisibles. Les auteurs ont enfin une profondeur et des fulgurances littéraires. Les personnages sont fouillés, les dialogues de qualité. C'est fin, en prise avec la société actuelle. Et cela nourrit mon imaginaire d'ultra-réalisme. Mais je lis aussi tout ce qui me tombe sous la main. Des biographies, des essais, des livres plus techniques. Tout ce qui peut alimenter mes romans.

Une dernière question, pour la route : que fait un écrivain de thrillers pour décompresser après la sortie de son livre ?

En ce qui me concerne, il n'y a pas de temps morts. J'écris tout le temps, et partout. Une idée exploitable peut jaillir d'une rencontre, d'une information lue ou entendue et donner lieu au départ d'un nouveau roman. En fait, j'écris en décompressant. (rires) Dans les chambres d'hôtels pendant la promotion de mes livres, en vacances. Mon inspiration se nourrit du quotidien. Je ne sais d'ailleurs jamais vers quoi je m'oriente.
J'espère qu'en me surprenant, je continuerai à surprendre mes lecteurs.
Merci pour cette rencontre, et à bientôt.

 

 

 

 

 

 

Posté le 10 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Sous le masque, le diable à plusieurs

    Par Philippe Degouy

Thanatopracteur, Manon Virgo vit en permanence avec la mort. Celle de ses clients, qu’il faut rendre présentables aux familles. Une existence sans vie sociale. Quand son frère Ariel vient lui demander de l’héberger pour une nuit, elle sait d’emblée que les ennuis vont suivre. Drogué, petit délinquant, Ariel est un poids mort pour la famille. Mais c’est son frère, avec qui elle partage un lourd secret d’enfance. Après la mort mystérieuse d’un voisin, retrouvé suicidé, Manon et Ariel sont traqués par de mystérieux individus qui laissent des cadavres atrocement mutilés. Ariel est ciblé davantage. Les tueurs cherchent à récupérer un cube d’importance à leurs yeux. Aidés par le capitaine Franck Raynal, Marion et Ariel découvrent qu’ils ont affaire à une secte sataniste quasiment intouchable, Akephalos. Sans pitié. Ses membres pratiquent des messes noires où sont assassinés des chiens et des humains offerts en offrande au dieu de l’enfer. Ariel et Manon ne pourront faire confiance à personne pour affronter le diable à multiples visages. Et échapper aux disciples d'Hadès...

Avec Du feu de l’enfer (éd. Presses de la Cité), son nouveau roman, Sire Cedric invite ses lecteurs à le suivre dans une intrigue sulfureuse située dans l'Hérault.
Comme Stephen King fidèle à son Maine adoré, Sire Cedric aime choisir un coin de sa belle France comme théâtre de ses romans. Choix judicieux qui permet de faire monter l’angoisse auprès de son public. Ses personnages sont souvent des individus sans histoires entraînés par le torrent d'une horreur déversée sur leur quotidien. Comme Manon, pourchassée par une bande de fous furieux qui se cachent sous des masques pour assouvir leur besoin de domination et de perversité animale. « Ils sont le diable. Le diable à plusieurs. Une entité invisible et fourbe qui ne respecte aucune règle. Ils vénèrent Hadès et Cerbère. La mortification de la chair et la vénération de la mort constituent leur credo, et la décapitation la conclusion quasi sexuelle de tout leur cérémonial. »
SIRE CEDRIC
Le crime est son métier, sa passion

C’est peu dire que Sire Cedric excelle dans la description des scènes de crimes. Son écriture, crue et imagée, a le goût métallique du sang, pour reprendre son expression. Dès la première page du livre, le lecteur est témoin d’une chasse dans laquelle le gibier, une jeune femme martyrisée, n’a aucune chance de s'en sortir. Nous voilà ferrés, par une intrigue qui laissera bien peu de répit. Ne commencez pas la lecture ce soir, vous y passerez la nuit. Les rebondissements sont multiples, tout comme les fausses pistes. De quoi ravir les habitués, mais aussi les nouveaux venus, qui découvriront le côté taquin d'un auteur qui aime jouer avec son public.

Un excellent thriller, pour le moins efficace dans sa construction, que l’on peut accompagner d’une bande son composée par les morceaux parsemés dans le roman par l’auteur. Dont ceux-ci, Of Hell’s Fire, de Marduk, Carrion Flowers de Chelsea Wolfe. Nous ajouterons aussi le classique Hells Bells d'ACDC ou les Texans du groupe Ghoultown.
Pour les lecteurs qui ont connu l’époque du carré blanc à la télévision, précisons que ce roman n’est pas conseillé aux personnes sensibles. Certaines scènes sont plutôt éprouvantes si vous n’avez pas de tripes.
Les amateurs de films d’horreur et de thrillers bien poisseux (par le sang versé) seront quant à eux à la fête avec cet hommage au personnage de slasher (un tueur qui élimine les personnages un par un, ndla), cher au cinéma américain. Du feu de l’enfer atteint son but, magistralement même : déstabiliser l’auteur dès les premières pages. Pour ne plus le lâcher jusqu’au dernier mot.

Le livre refermé laisse la même impression que celle ressentie à la sortie de ce train fantôme présent dans chaque foire qui se respecte : le plaisir d’avoir tremblé. Avant de retrouver ensuite la sécurité du monde réel. La sécurité? Vraiment? Ne voyez-vous pas la menace qui vous entoure? «Ils» sont là. Partout. «Il existe sous la surface de notre société des cercles puissants, des hommes et des femmes qui ont ouvert les portes de l’enfer.» Vous tremblez?

Du feu de l’enfer. Thriller de Sire Cedric. Collection Sang d’encre. Éditions Presses de la Cité, 558 pages, 21,50 euros

Retrouvez l'univers de Sire Cedric sur son site : www.sire-cedric.com
Couverture : éditions Presse de la Cité

Posté le 1 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«Avec tes yeux», Sire Cedric nous fait voir l'horreur

Et si vous pouviez voir à travers les yeux d’un tueur en série. En direct de la scène de crime. Terrifiante pensée n’est-ce pas?
Avec tes yeux, Sire Cedric risque de raccourcir vos nuits et de perturber votre sommeil.

Avant de dévorer son nouveau roman, Du feu de l’enfer (Presses de la Cité), pourquoi ne pas (re)lire le précédent, republié au format poche chez Pocket. Une intrigue qui défile comme un film en accéléré. Nul temps mort à regretter, à peine quelques moments de répit sont accordés par l’auteur. Pour permettre à ses lecteurs de reprendre un peu de leur souffle. Avant de les replonger aussitôt dans un climat d’horreur pure qui réserve des moments pénibles pour les âmes sensibles. Vous voilà prévenus si vous n’avez pas les tripes pour débuter la lecture.
On imagine sans peine Sire Cedric devant son ordinateur, le sourire aux lèvres à l’idée de manipuler ses lecteurs. Ses voies sans issue sont nombreuses. Vous pensez découvrir l’identité du tueur, et vous voilà soudain sur une fausse piste, une impasse. L’intrigue est multidirectionnelle et pour le moins glaçante. Parfaite pour une nuit venteuse de fin d’hiver.

CEDRICAVECTESYEUXL’histoire en quelques lignes? Dans une mauvaise passe professionnelle et sentimentale, l’infographiste Thomas Stevenson n’arrive plus à dormir et fait des cauchemars. D’horribles cauchemars. Pour s’en débarrasser, il décide de consulter un docteur pour quelques séances d'hypnose. Mais la première déclenche chez lui un processus étrange : il voit désormais à travers les yeux d’un tueur en série. Ses crises fréquentes le laissent tremblant de peur, les yeux révulsés. D’autant que les crimes sont d’une cruauté extrême, avec un tueur qui retire les yeux de ses victimes, comme autant de trophées.
«Une nouvelle fois, il cherche à s’arracher à la scène. De toutes ses forces. Sans y parvenir. Il voit la main lever le couteau à huîtres. Presser la pointe au coin de l’œil gauche de la femme. La lame pénètre dans l’orbite. Le couteau s’enfonce jusqu’à la garde. La vision dépasse tous ses cauchemars. Toutes ses terreurs les plus profondes. Il savait que j’étais là. Derrière ses yeux. Comment une telle chose est-elle possible?»

En essayant de stopper les crimes, Thomas croise la route de Nathalie Barjac, jeune gendarme qui a juré de retrouver le meurtrier de son amie, et de Fox, une experte en piratage informatique. Deux femmes qui vont l’aider à maintenir la tête hors de l’eau face à un criminel qui sait que Thomas est sur ses traces. L’aider? Vraiment? Et si la solution du dossier était à chercher dans le passé de Thomas? Nous n’en dirons pas plus.

Qui est noir, qui est blanc? Difficile de le savoir tant Sire Cedric a réussi à bétonner ses effets. Jusqu’à cet épilogue qui redistribue les cartes et laisse le lecteur sur le flanc. Soufflé par cette ultime pirouette d’un scénario machiavélique.
Si les esprits taquins penseront à Jean Gabin et sa réplique «t’as de beaux yeux tu sais», les cinéphiles remarqueront quant à eux l’allusion au film de Luis Bunuel, Un chien andalou, avec cette fameuse scène de l’œil féminin tranché par le rasoir d’un homme. Insupportable à regarder.
Chroniquer un bon thriller sans en révéler la fin relève bien souvent du numéro d’équilibriste. Et plus encore avec Sire Cedric dont les romans (La mort en tête, Le premier sang, De fièvre et de sang, Angemort …) sont construits comme des châteaux de cartes. Avec tes yeux ne fait pas exception.
Nul doute que sa sortie en format poche aura le même succès que sa version originale. Une évidence qui crève les yeux.

Philippe Degouy

Avec tes yeux, thriller de Sire Cedric. Éditions Pocket, 8 euros environ.
Comme Du feu de l'enfer, ce Pocket sera disponible 9 mars prochain
Couverture : éditions Pocket
www.sire-cedric.com

Posté le 25 janvier 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Stephen King, fournisseur officiel de mauvais rêves

L’hiver est désormais bien installé. Le vent souffle sous un ciel sinistre et froid. Avec la pluie qui frappe contre les fenêtres, comme autant de petits doigts invisibles. L'ambiance parfaite pour savourer le dernier ouvrage paru de Stephen King, «Le bazar des mauvais rêves» (éd. Albin Michel), et partager avec lui un peu de son angoisse. Vingt nouvelles parfaites pour titiller notre imagination et nous laisser le rejoindre dans un autre monde. Avec la pluie qui redouble d'intensité, et nous dissuade de quitter ce bon vieux fauteuil, hôte de nos plus belles lectures.

Des nouvelles inédites ou plus anciennes, connues mais retravaillées par le maître. Et offertes à la vente comme autant de bibelots disposés sur la couverture d’un vide-grenier. Le lecteur passe en revue le sommaire, de bas en haut, de haut en bas, à la recherche du titre le plus accrocheur, le plus prometteur. Il se laisse rapidement tenter, le maître de la peur sait vendre sa «camelote» (sic). Romancier à succès, Stephen King aime aussi écrire des nouvelles, ça le rend heureux. Un artisan de l’écriture qui aime la complicité développée année après année avec son lectorat, fidèle. «Voici la marchandise, mon cher Fidèle Lecteur (les majuscules sont de l’auteur, ndla). Ce soir, je vends un peu de tout
Avant de lever le rideau sur ses nouvelles, Stephen King les présente dans une sorte de making of. Il y parle de ses sources d’inspiration, de la facilité d’écriture ou au contraire d’efforts nécessaires  pour coucher sur papier une idée qui lui semblait bonne, a priori.
«Quand mes histoires sont rassemblées, je me sens toujours comme un marchand ambulant, un marchand qui ne vient que le soir à minuit. Avec des objets dans lesquels se cachent les cauchemars

STEPHENkingbazarDans «La Dune», un vieux juge, un pied déjà dans la tombe, confie à son avocat qu’il a découvert une dune où s’inscrivent régulièrement les noms de personnes qui vont mourir prochainement. Des inscriptions comme tracées par un bâton. Mais tenu par qui ? Et qui sera la prochaine victime ?
Dans «Mile 81», récit qui débute l'ouvrage, un break de marque inconnue, recouvert de boue, attend ses victimes sur une aire de repos abandonnée, comme il en existe partout sur le réseau routier américain. Un break qui est bien plus qu’une voiture. Un monstre venu de l'espace qui dévore ceux qui s’approchent de trop près.

Coup de coeur pour «Nécro». Michael Anderson, journaliste débutant, est engagé par un magazine à potins pour rédiger des nécrologies féroces mais fictives. Le jeu est grisant mais provoque la mort réelle des personnes visées. Un pouvoir qui va le conduire aux portes de la folie quand il découvre les victimes collatérales de ses nécrologies rédigées «pour rire». Une nouvelle qui permet également à l’auteur de dispenser un cours magistral de journalisme en quelques pages. L’exploit n’est pas mince.

Le recueil se termine par une petite pépite : «Le tonnerre en été». Une nouvelle version du thème, usé jusqu’à la corde, de la fin de notre civilisation, détruite par le feu nucléaire. Une belle histoire d’amitié entre un survivant, en répit, et son chien. Robinson et Gandalf vont partager leurs derniers moments sur Terre, condamnés à court terme par les radiations. Ensemble, jusqu’au bout. Un pur régal, qui n’a rien de sinistre, avec un héros qui a décidé de vivre sa passion pour la moto jusqu’à son dernier souffle. Nul besoin d'effets spéciaux pour cadrer l'intrigue dans cet univers apocalyptique.
Au total, ce sont vingt nouvelles sans fins déclarées. Comme le souligne Stephen King, «dans la vie réelle, le seul point final est à la page des nécrologies.» La sagesse faite homme.

«Comme je suis content qu’on soit encore là, toi et moi. Tout ce que tu vois là, au fil des pages, est artisanal. Je t’en prie, cher Fidèle Lecteur, jettes-y un œil, mais s’il te plaît, sois prudent. Les meilleurs objets présentés ont des dents

Une bonne cuvée que ce «Bazar des mauvais rêves». Avec un auteur plus complice que jamais avec ses lecteurs, qui les fait trembler avec des scènes de la vie courante, banales, sans avoir besoin d’effets spéciaux pour engendrer l'angoisse. Les héros, ou plutôt les victimes, pourraient être vous ou moi. C'est cela qui est flippant. Le cauchemar au quotidien.
Vous qui entrez dans l’univers de Stephen King, oubliez tout. Et tremblez. Avec plaisir (ou qui vous voulez).

Philippe Degouy

«Le bazar des mauvais rêves». Nouvelles de Stephen King. Éditions Albin Michel, 605 pages
Couverture : éditions Albin Michel

Posté le 23 janvier 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«Opération Napoléon», un thriller venu du froid

Si vous aimez la littérature scandinave, vous connaissez certainement le romancier islandais Arnaldur Indridason, père du commissaire Erlendur, son personnage récurrent.  
Revoici l'auteur, promis à un nouveau succès public avec la publication en format poche chez Points de son roman «Opération Napoléon».
Un thriller venu du froid qui débute en 1945, dans les derniers moments du régime nazi.
Un avion Ju-52 aux couleurs américaines transporte des officiers allemands et américains en direction de l’Amérique. Mais une violente tempête au-dessus de l’Islande provoque la chute de l’avion sur un glacier local. L'avion est alors rapidement englouti dans les glaces. Bien des années plus tard, une expédition américaine est lancée, pour tenter de le retrouver. En vain. Les décennies passent.
De nos jours. Un satellite détecte par hasard des traces du crash. Une expédition américaine est organisée avec de gros moyens pour enfin retrouver l’épave et, surtout, son précieux chargement. Le chef de l’expédition a pour ordre d’éliminer les témoins si nécessaire. Un plan prévu sans failles, mais c'était sans compte la ténacité d’une jeune islandaise, Kristin, bien décidée à retrouver son frère. Porté disparu depuis l'arrivée des militaires américains sur l'île.
Ce qu'elle va découvrir va radicalement changer sa vie.

Alternant entre thriller et roman historique, avec de fréquents flashbacks vers l’année 1945, «Opération Napoléon» n’a rien à envier aux romans anglo-saxons, à qui il rend d'ailleurs un vibrant hommage.
Dès les premières pages, le lecteur est pris dans une intrigue qui se referme sur lui comme les glaces autour de cette mystérieuse épave d’avion allemand. Dans le jargon littéraire, on appelle cela un page-turner. Soit un ouvrage qui force son lecteur à aller plus loin, page après page. De fait, il faut une solide volonté pour le stopper en cours de lecture. Indridason connaît son métier et sait ferrer sa proie. De chapitre en chapitre, le lecteur veut savoir ce qui se cache dans la carlingue de cet avion. De l’or? Une bombe atomique allemande? Ou... quelqu'un de bien plus important.

NAPOLEONCôté personnages, le casting est composé comme celui d’un western à l'ancienne. Avec les bons, les Islandais, incarnés par la jeune Kristin, à laquelle on s’attache, comme une sœur. Et en face, les méchants : les forces spéciales américaines, vues comme une force d’occupation dans la petite île. À ces personnages, il faut aussi ajouter le climat nordique. Ce froid, cette neige, terribles conditions climatiques qui accompagneront la lecture. Si bien décrites que l’on a presque besoin d’enfiler une petite laine pour chasser cette impression de froid que l'on ressent en permanence.

Pourquoi cette référence à l'empereur dans le titre? Bonne question. Demandez-vous simplement ce qu'est devenu Napoléon à la fin de son règne. Et, sur la base des indices laissés par l'auteur dans son formidable jeu de pistes, vous trouverez la réponse. Et vous tremblerez.

Une oeuvre qui ne relâche son étreinte qu’au dernier mot. La scène finale laisse le lecteur estomaqué. Pris par surprise par un simple nom et une date. Clés d’une intrigue solidement bâtie. Bien joué Arnaldur.

«Ce que vous appelez la vérité n’existe plus. La vérité et le mensonge ne sont que des moyens d'arriver à une fin.»

Philippe Degouy

«Opération Napoléon», thriller d’Arnaldur Indridason. Points, 432 pages, 8 euros
Couverture : Points

Posté le 18 novembre 2016 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Patrick Dewaere, un fauve aux griffes de cristal

Qui a oublié Patrick Dewaere ?  Cet éternel enfant sauvage du cinéma français, avec ses faux airs de dilletante, son sourire moqueur et sa fossette à la Kirk Douglas. Quel tragique destin pour cet écorché vif qui a choisi sa fin, un jour de juillet 1982. D'un coup de carabine, seul dans sa chambre de sa demeure parisienne, dans le 14e.
Un acteur raconté sous la forme d'un roman par Enguerrand Guépy dans «Un fauve» (éd. Du Rocher). La mode est aux exofictions, ou biographies romancées. En voici un nouvel exemple, réussi et accrocheur. En quelque 190 pages, le lecteur revisite un pan du cinéma français à travers le portrait de Patrick Dewaere. Avec ses films devenus des classiques. Comme Les valseuses, Adieu poulet, Le juge Fayard, Un mauvais fils ou le truculent Préparez vos mouchoirs. Rien à jeter.

DEWAERELe roman retrace la dernière journée de l'acteur. En cet été 1982, l’acteur veut retrouver les projecteurs. Prouver enfin à la critique et au grand public qu’il mérite qu’on lui donne sa chance. Enfin. Pour un rôle de gagnant. Pas moins que celui de Marcel Cerdan, ce champion de boxe devenue une icône. Un projet de film de Claude Lelouch pour lequel Patrick Dewaere s’est bien préparé. Il a mis de côté alcool, drogues et sa vie d’aventurier. Il s’est entraîné physiquement. Cette fois, la victoire ne peut lui échapper, pense-t-il, avec les souvenirs de ses débuts au Café de la Gare qui reviennent en mémoire. Une belle époque pour lui et ses potes. Dont Mich (Coluche, ndla), son meilleur ami, chez qui il a envoyé sa femme. Pour avoir le calme nécessaire à la préparation de son rôle. De son côté, Lelouch n'est pas tranquille. Il sait qu’il a engagé un acteur à risque, celui dont on se méfie dans le milieu. Une tête brûlée qui n’obéit qu’à lui-même. Un fauve que l'on ne peut dompter. Capable du pire comme du meilleur. Qui n'hésite pas à faire le coup de poing. «Un gars qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu.» Mais qui possède un jeu excellent.

Tout le film repose sur son poulain. Lelouch le sait, et espère, en son for intérieur, que Patrick a pu dominer cette faiblesse qui le ronge et le pousse parfois à déconner. Un manque de confiance en soi, lié aux cicatrices d’une enfance difficile, toujours présentes dans sa tête. «On ne fait pas de vieux os quand on est né si désarmé, quand on n’a pas trouvé pourquoi cela clochait.» Mais cette fois, il va leur montrer, à tous, qu’il a sa place dans ce monde du cinéma.
Mais il a suffi d’un coup de téléphone pour abattre cette volonté de vaincre. Celui de cette compagne qui lui annonce par téléphone que tout est fini entre eux et qu’elle ne reviendra pas.
Pauvre idiot, pense-t-il, tandis que le monde s’écroule autour de lui, dans ce restaurant où il fête le début du tournage. Le ciel pourtant si bleu quelques instants auparavant, est devenu sombre, avec le retour d'idées noires dans sa tête. «Tu pensais enfin à la consécration ? Mais n’as-tu pas compris qu’ils ne te donneront jamais ce que tu réclames

Juillet, Paris profite de l’été. Lui ne le remarque même plus. Il rejoint son domicile, niché au fond d’une impasse. Seul, abattu par ce nouveau coup dur. Il n’y aura pas de Marcel Cerdan sur grand écran. Il n'a plus la volonté. Il descend dans sa cave, aménagée en stand de tir, et remonte avec sa carabine, un cadeau de Mich. Son dernier geste sera pour elle. Quand il appuiera sur la détente pour le baiser de la mort. Libératoire. Cette fois, le fauve a rentré ses griffes. Définitivement.

«Avec sa disparition, s’éteignait le dernier spécimen d’une génération qui ne croyait pas au show-business».

Sensible et fidèle à son sujet, ce roman se lit d’une traite. On suit cet homme miné de l’intérieur par un mal être trop puissant pour être vaincu. Il a pu, un temps, être occulté à coup d’alcool et de drogues, mais il a toujours été là. Pour vaincre sa proie, par surprise.
Même si la fin de l’histoire est connue dès le départ, le lecteur suit avec intérêt le parcours de Patrick Dewaere et ne peut que ressentir de l’empathie pour l’acteur. Si fragile derrière sa carapace d’acteur survolté et difficile à dompter. Non, «ce n’était pas un fauve ni un fou. C’était juste du cristal. Du cristal, ce que nous sommes tous. Sauf que lui en avait une conscience plus aiguë que le commun des mortels

Philippe Degouy

«Un fauve», roman de Enguerrand Guépy. Éditions du Rocher, 194 pages
17,90 euros
Couverture : éditions du Rocher

Posté le 21 octobre 2016 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«The girls», trop paumées pour être honnêtes

Étrange coïncidence que la parution, en fin d'été, de deux romans à l’intrigue plus ou moins semblable.  Après «California Girls» (chroniqué sur le blog également), de Simon Liberati, «The Girls», rédigé par la jeune auteure américaine Emma Cline, aborde également le dossier Charles Manson, daté de 1969. Si Simon Liberati livre une approche plus globale, plus fidèle à la réalité, comme une enquête menée de l’intérieur, Emma Cline a choisi quant à elle un angle plus personnel. Plus romancé, avec le suivi du parcours d’une jeune paumée, entraînée dans une secte, imaginée mais que l'on devine sans peine inspirée par la Famille de Charles Manson.

Son point de départ? Cette question : comment une jeune fille de bonne famille, qui ne manque de rien, sauf de contacts humains, a pu se laisser entraîner dans un groupe au passé criminel ?
Un roman en parfaite adéquation avec l’actualité. Avec ces jeunes, filles ou garçons, embrigadés dans des organisations radicalisées.

«C’était la fin des années soixante, ou l’été avant la fin, et ça ressemblait exactement à cela ; un été sans fin et sans forme». Pour Evy Boyd, adulte solitaire, en séjour sur la côte californienne, les souvenirs remontent à la surface. Face à cet océan qui semble lui ramener son passé avec les vagues échouées sur le sable. L'an 1969. Elle n’est encore qu’une gamine, mal dégrossie, avec un physique ingrat, incapable de susciter le désir, voire un regard sur elle. Seule avec sa mère depuis le départ de son père, Evy traîne son ennui avec son amie Connie. Jusqu’à cette rencontre fortuite avec ce groupe de filles mené par la sulfureuse Suzanne, jeune hippie au passé de délinquante. La seule à l’écouter, à lui accorder un peu d’attention en l’invitant au sein de sa communauté, dirigée par le gourou, Russell. «La vie était en réalité une salle d’attente, jusqu’à ce que quelqu’un vous remarque» se souvient Evy, l'adulte d'aujourd'hui.
GirlsSous l’impulsion de Suzanne et des autres filles de la Famille, comme se nommait ce regroupement d’individus perdus pour la société, Evy trouve enfin le contact humain recherché mais également situé du mauvais côté de la ligne. Dans un monde de sexe, de drogues, de vols. Peu à peu, par petites touches, Evy va se mouler dans le groupe et trouver l’amour. Dans les bras du gourou, d’autres filles. Jusqu’à cette fameuse nuit sanglante d’août 1969 qui va marquer la fin d’une époque. Éjectée du groupe par Suzanne, Evy retrouve la solitude de son monde mais découvre que son rejet n’est qu’un geste d’amour de plus. Le dernier de Suzanne. Pour empêcher Evy de passer de l’autre côté du rideau avec elle.
«Suzanne voyait la faiblesse qui était en moi, éclairée et évidente. Elle savait ce qui arrivait aux filles faibles».

Écrit de façon magistrale, le roman alterne entre présent et retour à l'année 1969. Entre la vie d’Evy adulte et celle de cette gamine perdue dans un monde trop dur pour elle.
Une fille malmenée par la vie, trompée par un rêve inaccessible. Comme d'autres gamines. «Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont tellement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu».
Un roman qui ne se laisse pas facilement reposer une fois commencé. Il prend à la gorge dès les premières pages. Emma Cline, jolie blonde aux yeux si doux, exact opposé de son héroïne, réussit à nous prendre dans ses filets pour ne plus nous relâcher. Comme elle, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie pour cette fille, qui souffre de solitude dans un monde si cruel avec les faibles. Pas étonnant de la voir mordre à l’hameçon laissé par Suzanne et ses filles. «J’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir». Une gamine malmenée par la vie et qui essaie, tant bien que mal, de se maintenir à la surface. Avec comme seule bouée, ce groupe d’épaves, mené par Suzanne, dérivant sur l’océan de la vie.
Il faut lire ce beau roman, intense et poignant. Il dénonce sans douceur cette solitude qui pousse les plus faibles à suivre des chemins de traverse pour ne plus être seuls au monde. Désespérément seuls.
Un premier roman pour Emma Cline et, d’emblée, une réussite qui prend aux tripes.
«Devenue adulte, je n’en reviens pas de la masse de temps que j’ai gaspillée (…) Ce qui m’importait en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention».

Philippe Degouy

«The girls», roman d’Emma Cline. Éditions Quai Voltaire, 336 pages, 21 euros environ
Couverture : éditions Quai Voltaire

Posté le 11 octobre 2016 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Ayrton Senna, ce héros lancé à tombeau ouvert vers l'autre monde

Maudite voiture garée, cachée par ce virage. Dernière pensée survenue avant l'impact. Le choc, les voitures froissées. Plus de peur que de mal pour les passagers. Mais des flashes revenus en tête pour Bernard Chambaz. La mort du fils, Martin, victime d'un accident de voiture. Et celle de Senna, en course. Un autre jeune pris par la faucheuse. Deux destins différents mais avec une part commune et la même douleur pour ceux qui restent. Un bête accident au bord d'un lac écossais, et voilà une idée de roman à développer. Traiter de la perte, du deuil. Avec en guise de fil rouge la vie et la disparition d'un champion automobile, Ayrton Senna, l'idole d'une génération. Modèle de réussite, porté sur un piédestal. Traité comme un demi-dieu.
«Ce cénotaphe que je voudrais leur dresser est un tombeau de papier». Un roman, «À tombeau ouvert», publié aux éditions Stock, piloté de main de maître par un auteur qui livre sa vision personnelle de la perte. Avec un Senna qui endosse à merveille le costume du héros antique Achille, avec «sa sensibilité extrême liée à une insondable fureur».

Ce dimanche 1er mai 1994 avait pourtant bien débuté. Il faisait beau, si nos souvenirs sont intacts. Et pourtant, ce jour reste marqué dans l’esprit des amateurs de compétition automobile comme l’un des jours les plus noirs. Avec la disparition d’Ayrton Senna, un pilote naturellement doué pour le pilotage, élevé au rang de demi-dieu par ses admirateurs. Toujours à fond, à rouler à tombeau ouvert vers la victoire.
Imola, cette vieille cité étrusque. La voilà théâtre d'un drame vu par plus de deux milliards de spectateurs. «Le son coupé, l’écran de télévision ressemble plus que jamais à un cercueil de verre. Avec un héros qui circule entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants».
Terrible dimanche que ce 1er mai, déjà endeuillé, par la perte de Roland Ratzenberger, la veille, victime d’une sortie de route. Comme une terrible prémonition ressentie par Ayrton Senna. Un homme qui se sait entouré depuis toujours par l’ombre de la faucheuse, qui ne tardera pas à le réclamer. Une mort qu’il a appris à fréquenter, à apprivoiser. Non sans émotion quand elle prend, par surprise, la vie à ses amis pilotes. «Ayrton sent avec une acuité particulière la mort le cerner. Sa proximité ne lui fait pas peur. Il n’hésite pas à en parler et il en parle sans baisser les yeux».

AtombeauouvertLa mort, la perte, le destin «sur lequel on n’a aucun contrôle». Autant de thèmes qui façonnent ce roman que l’on savoure. Comme un beau paysage qui défile dans le rétroviseur d’un bolide lancé sur l’autoroute. S’y croisent des pilotes aujourd’hui disparus. Des légendes, elles aussi, qui ont eu également cette volonté de gagner le rang de héros. Bandini, De Cesaris, ou Clark, l’idole absolue de Senna. Sa propre divinité, qu'il croyait invulnérable.
Un roman qui remonte à la genèse d’une carrière exceptionnelle. Sans verser dans la biographie pure et dure d’Ayrton Senna. Cela a déjà été fait par d’autres. Ce qui rend accessible le roman à tous.
Les grandes dates de la carrière du pilote, les classements, les possibles erreurs biographiques, tout cela n’a guère d’importance. Il faut voir cette vie brisée comme une tragédie antique, selon le point de vue choisi par l’auteur.
Une pièce dramatique qui s’achève avec les dernières heures de vie de ce personnage public. Taciturne, charismatique, et sur lequel semble reposer la main de la Camarde.
Ces derniers moments de vie, imaginés, détaillés, par l’auteur, produisent un certain malaise. Comme si le lecteur était invité à accompagner le pilote vers son funeste destin. «À 14h13, les coureurs s’élancent pour un nouveau premier tour. (…) C’est alors le début du septième tour, la courte ligne droite avant le virage de Tamburello, un soudain problème de direction. La voiture lui échappe, il freine, le mur fonce vers lui». Comme un baiser avec la mort, pour sceller une union.

Avec les flashbacks, l’évocation de courses d’antan et le visage d’anciens champions rappelés à nos souvenirs, c’est toute l’histoire de la formule un qui se voit retracée devant les yeux du lecteur. Avec le son sourd, puissant, des moteurs de bolides qui arrive aux oreilles. Par petites touches impressionnistes.
Un beau roman, plaisant, qui dépasse la biographie d’Ayrton Senna, pour séduire un public bien plus large. Bernard Chambaz nous épargne d’ailleurs les chapitres techniques sur la compétition pour se recentrer sur l’humain et la tragédie de la disparition. Pour lui, c’est aussi une certaine façon d’exorciser la perte de son fils, Martin. Avec pudeur. Il ne verse jamais dans le mélo.
Précisons d'ailleurs que si le deuil, la mort et le souvenir sont au centre du livre, ce dernier ne verse pas dans la sinistrose. Que du contraire, il se veut joyeux, baigné de la lumière de ce soleil brésilien, étincelant, auquel Senna avait rendu hommage avec la couleur de son casque.

«Le roman, c’est la matière même de nos vies qui le fonde, la joie et le deuil et la joie, notre jeunesse. Mais pourquoi les compliments ont-ils plus de poids quand vous êtes mort» ?

Philippe Degouy

«À tombeau ouvert», roman de Bernard Chambaz. Éditions Stock, 209 pages, 18 euros environ
Couverture : éditions Stock

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