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Roman

Posté le 31 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«The Girls», ou la fin du Summer of Love

En cet été 2017, les plus anciens se souviennent, non sans nostalgie, de l'été de l'amour, celui de 1967. Pour beaucoup d'observateurs, cette ambiance de paix et d'amour a pris fin avec l'affaire Charles Manson, en août 1969. La fin de l'innocence pour l'Amérique. The Girls, roman rédigé par Emma Cline, mérite une relecture pour ce 50ème anniversaire du Summer of Love. Le voici réédité en format poche.
Pour traiter de ce drame, Emma Cline a choisi un angle personnel. Le suivi du parcours d’une jeune paumée, entraînée dans une secte, imaginaire, soit, mais que l'on devine sans peine inspirée par la Famille de Charles Manson.

Son point de départ? Cette question : comment une jeune fille de bonne famille, qui ne manque de rien, sauf de contacts humains, a pu se laisser entraîner dans un groupe au passé criminel?
Un roman en parfaite adéquation avec l’actualité. Avec ces jeunes, filles ou garçons, embrigadés dans des organisations radicalisées.

«C’était la fin des années soixante, ou l’été avant la fin, et ça ressemblait exactement à cela ; un été sans fin et sans forme». Pour Evy Boyd, adulte solitaire, en séjour sur la côte californienne, les souvenirs remontent à la surface. Face à cet océan qui semble lui ramener son passé avec les vagues échouées sur le sable. L'an 1969. Elle n’était encore qu’une gamine, mal dégrossie, avec un physique ingrat.
Incapable de susciter le désir, voire un regard sur elle. Seule avec sa mère depuis le départ de son père, Evy traîne son ennui avec son amie Connie. Jusqu’à cette rencontre fortuite avec ce groupe de filles mené par la sulfureuse Suzanne, jeune hippie au passé de délinquante. La seule à l’écouter, à lui accorder un peu d’attention en l’invitant au sein de sa communauté, dirigée par le gourou, Russell. «La vie était en réalité une salle d’attente, jusqu’à ce que quelqu’un vous remarque» se souvient Evy, l'adulte d'aujourd'hui.

EMMACLINESous l’impulsion de Suzanne et des autres filles de la Famille, comme se nommait ce regroupement d’individus perdus pour la société, Evy trouve enfin le contact humain recherché mais issu du mauvais côté de la ligne. Dans un monde de sexe, de drogues, de vols. Peu à peu, par petites touches, Evy va se mouler dans le groupe et trouver l’amour. Dans les bras du gourou, d’autres filles. Jusqu’à cette fameuse nuit sanglante d’août 1969 qui va marquer la fin d’une époque. Éjectée du groupe par Suzanne, Evy retrouve la solitude de son monde mais découvre que son rejet n’est qu’un geste d’amour de plus. Le dernier accordé par Suzanne. Pour empêcher Evy de passer de l’autre côté du rideau avec elle.
«Suzanne voyait la faiblesse qui était en moi, éclairée et évidente. Elle savait ce qui arrivait aux filles faibles».

Écrit de façon magistrale, le roman alterne entre présent et retour à l'année 1969. Entre la vie d’Evy adulte et celle de cette gamine perdue dans un monde trop dur pour elle.
Une fille malmenée par la vie, trompée par un rêve inaccessible. Comme d'autres gamines. «Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont tellement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu».

Un roman qui ne se laisse pas facilement reposer une fois commencé. Il prend à la gorge dès les premières pages. Emma Cline, jolie blonde aux yeux si doux, exact opposé de son héroïne, réussit à nous prendre dans ses filets pour ne plus nous relâcher.
Comme elle, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie pour cette pauvre fille, qui souffre de solitude dans un monde si cruel avec les faibles. Pas étonnant de la voir mordre à l’hameçon laissé par Suzanne et ses filles. «J’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir». Une gamine malmenée par la vie et qui essaie, tant bien que mal, de se maintenir à la surface. Avec comme seule bouée, ce groupe d’épaves, menées par Suzanne, dérivant sur l’océan de la vie.
Il faut (re)lire ce beau roman, intense et poignant. Il dénonce sans douceur cette solitude qui pousse les plus faibles à suivre des chemins de traverse pour ne plus être seuls au monde. Désespérément seuls.
Un premier roman pour Emma Cline et, d’emblée, une réussite qui prend aux tripes.

«Devenue adulte, je n’en reviens pas de la masse de temps que j’ai gaspillée (…) Ce qui m’importait en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention».

Philippe Degouy

«The girls», roman d’Emma Cline. Éditions 10/18, 360 pages
Couverture : éditions 10/18

Posté le 28 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Cauchemars d’outre-tombe

Riche héritière, Eva Rossbach vit avec un terrible secret de famille qui la ronge. Fragile, seule dans une grande maison, elle vit un cauchemar devenu récurrent nuit après nuit. Suffocante, elle se réveille en sursaut dans un cercueil capitonné. Au moment de pousser son dernier soupir, elle se retrouve dans son lit. Bien vivante. Mais avec les doigts en sang. Comme si elle avait gratté une surface dure avec l’énergie du désespoir. Un cauchemar qui s’avère en fait très réel. Mais comment la jeune femme se retrouve-t-elle dans un cercueil puis dans son lit au petit matin.? Aucune trace d’effraction n’a été constatée dans la maison. Un mystère complet. Au même moment, la demi-sœur d’Eva, Inge, est découverte morte dans une caisse en bois enterrée dans une forêt. La malheureuse a été enterrée vivante. Pour l’inspecteur Menkhoff, de la brigade criminelle de Cologne, le cauchemar d’Eva est intimement lié à la mort d’Inge.
«Menkhoff tenta d’imaginer ce que cette femme avait ressenti en entendant les pelletées de terre s’amasser sur la caisse dont elle était prisonnière
Qui est le cerveau malade à l’origine de cette machination?
Inutile d’en dire plus sur l’intrigue, de peur de mettre à terre un scénario particulièrement inventif.

Publié en allemand sous le titre Der Sarg (Le Cercueil), Enterrées vivantes (éd. de L'Archipel) permet de faire connaissance avec le thriller à l’allemande. L'auteur, Arno Strobel, est devenu une véritable star dans son pays avec plus 700 000 exemplaires vendus. Une belle découverte pour celui qui aura la curiosité d’explorer d’autres chemins dans ce genre littéraire largement dominé par les auteurs américains. Arno Strobel préfère jouer sur la psychologie plutôt que sur l’action pure, les échanges de coups de feu. Il fait fi de tout le decorum habituel. Menkhoff est un policier tourmenté par son divorce, colérique, peu charismatique. Mais un enquêteur efficace. Un bon flic. Son cerveau est sa meilleure arme.
EnterréesvivantesDans Enterrées vivantes, tout repose sur la psychologie. L'auteur s’amuse à nous effrayer avec un cauchemar auquel beaucoup d’entre nous pensons avec effroi : celui de se retrouver six pieds sous terre, bien vivant dans un cercueil. Les scènes du livre relatives à cette expérience vécue par Eva sont d’un tel réalisme que le lecteur ne peut s’empêcher de suffoquer avec la victime. En quelques lignes, l’auteur rend son lecteur claustrophobe, avec le besoin, impérieux, de sortir, de respirer à pleins poumons. «Lorsque Eva ouvrit les yeux, il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre où elle se trouvait. Un cercueil. Elle était allongée dans un cercueil. Le long cri qu’elle poussa lui glaça le sang. Elle leva les mains et appuya contre le couvercle capitonné. Quant à ses pieds, ils ne pouvaient bouger que de quelques centimètres avant de rencontrer un obstacle

Enterré vivant. Nul ne vous entendra crier.

Philippe Degouy

Enterrées vivantes. Thriller d’Arno Strobel. Éditions de l’Archipel, 300 pages, 21 euros environ
Couverture : éditions de l’Archipel

Posté le 21 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

On peut vivre sans frère, pas sans ami

Quand la réalité des flics de terrain rejoint la fiction dans un roman policier, cela donne Le dernier saut. Une œuvre écrite à quatre mains. Celles du romancier à succès Franck Hériot (La Femme que j’aimais, La Vengeance du djinn, Le Diable d’abord…) et de l’ancien patron du RAID, Jean-Louis Fiamenghi. Publié aux éditions Mareuil, le thriller plonge son lecteur au cœur du dispositif policier mis en place depuis la montée en puissance du terrorisme islamiste en France.

Décembre 2015. Max d’Orcino, alias Skyfall, est à la tête du RAID, formation de policiers d’élite. Renseigné par un indic, le groupe d’intervention est appelé à taper un trio de djihadistes impliqués dans une vague d’attentats perpétrés en plein Paris. Peu avant le départ en opération, Skyfall reçoit la photo du chef des terroristes. Un choc. Une cible dont il n’imaginait pas l’implication : Walid. Un homme avec qui le policier français a partagé ce que peuvent partager des frères d’armes. Deux hommes qui se doivent la vie depuis un stage de formation en Tunisie en 1985. Pour tenter d’éviter le pire, Skyfall prend la tête de l’opération. Pour tenter un assaut sans casse. En route vers l’objectif, défilent les souvenirs de formation en Tunisie trente ans plus tôt avec la cible encore du bon côté de la ligne. Pour Skyfall, cet assaut d'une planque ennemie sera le dernier saut que les deux hommes feront ensemble. Il le ressent. Il faudra ruser pour ramener à la raison Walid, rendu fou par sa haine de l’Occident... Inutile de dévoiler davantage l’intrigue, solidement ficelée.

Celle d'un thriller intelligent, qui remise au placard cette image (fausse) de superflic à la Belmondo. Et qui jette un regard dans le rétroviseur, pour se souvenir, une dernière fois, du banditisme à l’ère des beaux crânes des dernières décennies. À l’époque de l’Antigang de papa, le flagrant délit était la règle. «Les flics ne se contentaient pas d’enquêter, ils mettaient les mains dans le cambouis quand il fallait affronter des voyous équipés comme des forteresses volantes. Aujourd’hui, quand c’est un peu chaud, on fait appel au RAID. Ce n’est pas plus mal. Ça évite les quiproquos. L’ennemi sait à quoi s’en tenir
On devine dans ces propos de Skyfall une certaine forme de nostalgie exprimée en filigrane par Jean-Louis Fiamenghi. Ses années de jeune flic n’étaient pas roses, certes, mais loin de ressembler au quotidien des flics d’aujourd’hui, confrontés à des fanatiques religieux, sans peur de la mort et impossible à calmer : «les grandes heures des négociateurs semblaient bel et bien révolues face à la détermination des fous d’Allah, de ces suppôts de l’Etat islamique. Leur violence extrême menait la danse. Les barbares étaient de retour dans Paris. » Plus de seigneur du crime comme Mesrine avec qui sabrer le champagne au moment de l'arrestation.

DERNIERSAUTToute ressemblance avec des événements réels n’est pas une coïncidence. Les auteurs se sont largement inspirés des récentes attaques qui ont secoué la France, ainsi que de l’expérience de policier de Jean-Louis Fiamenghi. Si l’ouvrage n’est pas indispensable pour apprécier Le dernier saut, on ne peut qu’encourager la lecture des Mémoires de Jean-Louis Fiamenghi, Dans le secret de l’action (2016, Mareuil éditions).
L’auteur distille quantité de souvenirs personnels dans l’ouvrage de fiction. Dont ce gigot de sept heures dont il est question dans les premières pages. Un clin d'oeil à la recette de gigot donnée par Mesrine lui-même à l’auteur. Quant à Max d’Orcino, on devine bien que le personnage est façonné à partir de la personnalité et de la carrière bien remplie de Jean-Louis Fiamenghi.
Un roman qui laisse un peu de place aux bons sentiments, avec une histoire d’amour avortée entre Max et Farah. Sœur de Walid et farouche ennemie de ces milieux terroristes : «pas un, pas un seul n’est récupérable. Ils sont tous pourris jusqu’à la moelle. Tous sans exception
Ce roman, Le dernier saut, faut reconnaître, c’est du brutal. C’est plutôt un roman d’hommes, pour paraphraser Michel Audiard. Une plongée au cœur de la menace islamiste et des forces d’élite entraînées à la neutraliser.
Avec un super flic comme équipier d'écriture, Franck Hériot a développé une intrigue qui mise sur l’action, mais avec le souci de la crédibilité. Les descriptions des attentats sont d’un réalisme effroyable. Elles rappellent ces visions d’horreur qui restent ancrées dans nos mémoires.

Un roman qui rend également un hommage appuyé, nostalgique, à un endroit mythique, qui a vu défiler les plus grands criminels : le 36.
De l’action, des personnages bien taillés et une intrigue rattrapée, voire dépassée par la réalité, tout concourt à faire du Dernier Saut un roman qui ne se repose qu’à son épilogue. Que l’on devine tragique : «avec ces enfoirés de kamikazes en face, on peut être sûr qu’il y aura de la casse
Une lecture qui rappelle un vieux tube de Serge Reggiani, Les loups sont entrés dans Paris. Les paroles sont étonnantes d'actualité.

Philippe Degouy

Le dernier saut. Par Jean-Louis Fiamenghi et Franck Hériot. Mareuil éditions, 241 pages, 17 euros
Couverture : Mareuil éditions

Posté le 12 août 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Sous le masque, le diable à plusieurs

    Par Philippe Degouy

Thanatopracteur, Manon Virgo vit en permanence avec la mort. Celle de ses clients, qu’il faut rendre présentables aux familles. Une existence sans vie sociale. Quand son frère Ariel vient lui demander de l’héberger pour une nuit, elle sait d’emblée que les ennuis vont suivre. Drogué, petit délinquant, Ariel est un poids mort pour la famille. Mais c’est son frère, avec qui elle partage un lourd secret d’enfance. Après la mort mystérieuse d’un voisin, retrouvé suicidé, Manon et Ariel sont traqués par de mystérieux individus qui laissent des cadavres atrocement mutilés. Ariel est ciblé davantage. Les tueurs cherchent à récupérer un cube d’importance à leurs yeux.
Aidés par le capitaine Franck Raynal, Marion et Ariel découvrent qu’ils ont affaire à une secte sataniste quasiment intouchable, Akephalos. Sans pitié. Ses membres pratiquent des messes noires où sont assassinés des chiens et des humains offerts en offrande au dieu de l’enfer. Ariel et Manon ne pourront faire confiance à personne pour affronter le diable à multiples visages. Et échapper aux disciples d'Hadès...

Avec Du feu de l’enfer (éd. Presses de la Cité), son nouveau roman, Sire Cedric invite ses lecteurs à le suivre dans une intrigue sulfureuse située dans l'Hérault.
Comme Stephen King fidèle à son Maine adoré, Sire Cedric aime choisir un coin de sa belle France comme théâtre de ses romans. Choix judicieux qui permet de faire monter l’angoisse auprès de son public. Ses personnages sont souvent des individus sans histoires entraînés par le torrent d'une horreur déversée sur leur quotidien. Comme Manon, pourchassée par une bande de fous furieux qui se cachent sous des masques pour assouvir leur besoin de domination et de perversité animale. « Ils sont le diable. Le diable à plusieurs. Une entité invisible et fourbe qui ne respecte aucune règle. Ils vénèrent Hadès et Cerbère. La mortification de la chair et la vénération de la mort constituent leur credo, et la décapitation la conclusion quasi sexuelle de tout leur cérémonial. »
SIRE CEDRIC
Le crime est son métier, sa passion

C’est peu dire que Sire Cedric excelle dans la description des scènes de crimes. Son écriture, crue et imagée, a le goût métallique du sang, pour reprendre son expression. Dès la première page du livre, le lecteur est témoin d’une chasse dans laquelle le gibier, une jeune femme martyrisée, n’a aucune chance de s'en sortir. Nous voilà ferrés par une intrigue qui laissera bien peu de répit. Petit conseil, ne commencez pas la lecture en fin de journée, vous y passerez la nuit. Les rebondissements sont multiples, tout comme les fausses pistes. De quoi ravir les habitués, mais aussi les nouveaux venus, qui découvriront le côté taquin d'un auteur qui aime jouer avec son public.

Un excellent thriller, pour le moins efficace dans sa construction, que l’on peut accompagner d’une bande son composée par les morceaux parsemés dans le roman par l’auteur. Dont ceux-ci, Of Hell’s Fire, de Marduk, Carrion Flowers de Chelsea Wolfe. Nous ajouterons aussi le classique Hells Bells d'ACDC ou les Texans du groupe Ghoultown.
Pour les lecteurs qui ont connu l’époque du carré blanc à la télévision, précisons que ce roman n’est pas conseillé aux personnes sensibles. Certaines scènes sont plutôt éprouvantes si vous n’avez pas de tripes.
Les amateurs de films d’horreur et de thrillers bien poisseux (par le sang versé) seront quant à eux à la fête avec cet hommage au personnage de slasher (un tueur qui élimine les personnages un par un, ndla), cher au cinéma américain. Du feu de l’enfer atteint son but, magistralement même : déstabiliser l’auteur dès les premières pages. Pour ne plus le lâcher jusqu’au dernier mot.

Le livre refermé laisse la même impression que celle ressentie à la sortie de ce train fantôme présent dans chaque foire qui se respecte : le plaisir d’avoir tremblé. Avant de retrouver la sécurité du monde réel. La sécurité? Vraiment? Ne voyez-vous pas la menace qui vous entoure? «Ils» sont là. Partout. «Il existe sous la surface de notre société des cercles puissants, des hommes et des femmes qui ont ouvert les portes de l’enfer.» Vous tremblez?

Du feu de l’enfer. Thriller de Sire Cedric. Collection Sang d’encre. Éditions Presses de la Cité, 558 pages, 21,50 euros

Retrouvez l'univers de Sire Cedric sur son site : www.sire-cedric.com
Couverture : éditions Presse de la Cité

Posté le 7 juillet 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rien n'arrête Aloysius Pendergast, pas même la mort

Par Philippe Degouy

Souvenez-vous, à la fin de Mortel sabbat (éd. L'Archipel), épisode particulièrement mouvementé (lire notre chronique http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/04/mortel-sabbat-pour-linspecteur-pendergast.html ), l’inspecteur Pendergast disparaissait dans les flots de l’océan. Noyé. Disparu à jamais. Les semaines ont passé. Pour Constance Greene, sa pupille, la perte reste irréparable. Inconsolable, elle s’est réfugiée dans les souterrains de la demeure de Pendergast, pour vivre en ermite. Mais son instinct lui laisse penser que quelqu’un l’observe. De petites attentions sont régulièrement laissées devant sa porte. Une fleur, un poème, un dessin de son fils. Quelqu’un semble bien la connaître pour lui laisser autant d’indices personnels.
La surprise est totale quand elle découvre l'identité de l’intrus. Quelqu'un qu’elle croyait avoir tué. Un adversaire revenu pour elle, pour la séduire et en faire sa dame de compagnie sur son île transformée en sanctuaire. Une parade nuptiale qui donne à Constance l’occasion de préparer une vengeance terrible à l’encontre de cet ennemi implacable.
À des milliers de kilomètres, un autre coup de théâtre a lieu : le retour d’entre les morts d’Aloysius Pendergast. Recueilli blessé, flottant sur l'océan (lire Sabbat mortel) et retenu comme otage par ses sauveurs, des trafiquants de drogue, il a réussi à s’enfuir et rejoindre sa demeure new yorkaise. Vide. Ni Proctor, ni Constance ne sont présents. Pour Pendergast, la priorité est de retrouver sa tendre Constance. La sauver des griffes de celui avec qui elle est partie. Par divers éléments récoltés, le doute n'est plus permis pour Pendergast. Il sait qui est son adversaire. Hélas. Constance est en grand danger. Le temps presse pour la ramener à lui.

Preston2017Difficile de résumer Noir sanctuaire (éd. de l'Archipel),16e enquête de l’inspecteur Pendergast rédigée par le duo Douglas Preston et Lincoln Child, sans révéler les éléments de surprise concoctés par les auteurs.
Un thriller bien différent des précédents. Ni monstre, ni éléments fantastiques pour nous faire trembler. L’intrigue se veut plus intime. Familiale même. Mais diaboliquement façonnée, avec de nombreux coups de théâtre et quelques scènes éprouvantes.
Si l’on peut regretter les 80 premières pages, inutiles, cette nouvelle enquête ravira une fois de plus les fans de cet inspecteur pour le moins spécial. Drôle de type que cet Aloysius Xingu Leng Pendergast, aristocrate sudiste dont la devise familiale annonce la couleur : « Lucrum, sanguinem » (« l’honneur par le sang »). « Personne ne l’aimait au FBI, du fait de sa froideur. Il n’était pas homme à boire une bière avec les collègues en fin de journée. Peu apprécié de la jeune génération du Bureau qui jalousait son argent, sa liberté d’action et ses manières aristocratiques, il avait gagné le respect des plus anciens, qui le craignaient. » Très pâle, maigre, toujours habillé de noir. Un agent sans scrupule quand il s’agit d’arriver au bout de son enquête. Avec ses propres méthodes, protégé en haut lieu au FBI. Dans cet épisode, on en apprend plus sur son passé militaire, ainsi que sur l'identité de son protecteur au FBI.

D’épisode en épisode, les auteurs distillent une à une les pièces d’un puzzle familial plus que dramatique. Ce Noir sanctuaire peut être lu comme un roman de transition. Une pause entre deux enquêtes. Presque un huis-clos familial, à réserver aux fidèles de la saga. Le lecteur qui n’est pas familier avec le personnage récurent et son univers sera plus inspiré de découvrir les premiers épisodes. Au risque d’en sortir décontenancé, voire déçu. Le roman est bourré d’allusions aux romans précédents. Un petit jeu entre les auteurs et le lecteur. La découverte de l’identité du « méchant de service » ne surprendra que le fan.

Quant à la fin du roman, particulièrement sombre, elle prouve que le meilleur détective du FBI n’est pas à l’abri des affres de l’amour. Certaines blessures de l’âme sont plus douloureuses qu’une balle dans le corps, doit penser Pendergast alors que le mot fin s'écrit en bas de page de ce nouveau thriller.

Pure spéculation, certes, mais quelque chose nous dit que la prochaine enquête de Pendergast l’amènera au Tibet. Wait and see. Rendez-vous en mai 2018?

Noir sanctuaire. Une enquête de l’inspecteur Pendergast. Par Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions de l’Archipel, 440 pages, 24 euros
Couverture : éditions de l’Archipel.
www.editionsarchipel.com

Posté le 12 juin 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Délivrez-nous de nos amis

Par Philippe Degouy

Dixième roman déjà pour Olivier Maulin. L’auteur français revient pour célébrer des Retrouvailles (éditions du Rocher). Une couverture joyeuse avec ces verres de vin qui s’entrechoquent. Comme pour fêter quelque chose d’heureux. Mais le plaisir n’est souvent que temporaire, le coup de barre du lendemain peut s’avérer sévère. Laurent Campanelli aurait dû y penser avant de répondre à une invitation Facebook. Celle d’un ancien copain d’études, Michel d’Aubert, fils de bonne famille. Bonne et riche.
Fils de maçon italien, Laurent Campanelli n’a pas eu la chance de suivre et de réussir d’aussi bonnes études que son ami Michel. Lequel ne s’est jamais empêché de lui signaler cette différence de parcours et de caste.
Marié à Perrine, deux enfants, un job de cadre en informatique. Laurent semble rentré dans le moule. Même si sa vie n'a rien de terrible. Et quand son ami Michel l’invite sur Facebook pour passer un week-end en montagne dans un ancien centre de vacances racheté par son frère Yvon, Laurent accepte. L’occasion est belle, se dit-il, de se rappeler des souvenirs de jeunesse. Et de retrouver Flore, la sœur de Michel, un amour platonique d’adolescence.

Dès le début du week-end, les choses s’amorcent mal. Comme des nuages qui s'invitent dans un ciel d'azur. Le centre se trouve en pleine montagne, isolé comme jamais, sans confort, sans chauffage. De quoi irriter Laurent et Perrine.
Mais il leur faut faire bonne figure devant leurs hôtes. Sourire, accepter les blagues de potache. Faire semblant. L’alcool servi, encore et encore, les langues se délient peu à peu. Les vieilles rancoeurs remontent à la surface aussi. 
Devant la fratrie d’Aubert, Laurent se sent minable, moqué, méprisé. Et voici que se font sentir les remugles d’un passé qu’il ne fallait pas déranger. Laurent aurait dû se souvenir que dans les différentes classes sociales, l’amitié n’est souvent que de façade.
« Laurent maudissait ces salauds qui l’humiliaient. Il n’était pas de leur monde. Lui s’était battu. Il était devenu informaticien car il fallait qu’il gagne sa vie. Il se sentait seul et lâche. Il avait pitié de lui-même, abandonné de tous et incompris. »

RETROUVAILLESMichel, Yvon, Flore, des amis, soit, mais trop heureux de le rabaisser devant sa femme et ses enfants. Seul allié, l’alcool. Pour reprendre un peu d'assurance et tenter de briller. De répliquer et de jouer au caïd. Un peu de fierté retrouvée. Au point de répondre aux avances de Flore. L’erreur fatale d’un week-end glacial. Car cet acte consommé honteusement, dans une chambre de collégien, marquera le début d’un drame fomenté autour de ce minable de Laurent. Victime d’une sombre machination...
Difficile d’en dire plus sans risquer de déflorer une intrigue qui réserve une fin de toute beauté. Point d’orgue de retrouvailles diaboliques.

Olivier Maulin a réussi parfaitement à tromper ses lecteurs dans un roman qui peut se ranger parmi les thrillers. Avec une oeuvre pourtant débutée comme une joyeuse comédie, prometteuse pour les personnages.
Avec Facebook comme outil fantastique pour renouer avec d’anciennes amitiés. « Comme tout le monde, c’est dans le passé que Laurent avait tendance à rechercher le moyen de rendre sa vie un peu moins monotone. »
Un roman court, dont on perçoit assez rapidement l’évolution du drame, en crescendo. Comme dans ces réunions de famille où chacun règle ses comptes, au point de transformer rapidement une soirée en enfer. Olivier Maulin immerge ses lecteurs dans des retrouvailles transformées en arènes. Les voici transformés en témoins. Piégés eux aussi dans ce décor hivernal.
Un huis-clos tragique, articulé autour de ce centre de vacances, dénommé « Le bûcher des sorcières ». Immense, hostile, déserté, froid et isolé. Difficile de ne pas le comparer à l’hôtel Overloop du roman Shining de Stephen King.
Olivier Maulin connaît ses classiques et sait, lui aussi, surprendre, dérouter. Faire monter la tension jusqu’à la dernière goutte, avec des fausses pistes.
On savoure son talent pour ciseler des personnages fragiles, des losers à la fois drôles et pathétiques. Comme Laurent Campanelli, dont on perçoit très rapidement les fêlures. Incapable de se faire respecter de ses propres enfants. De briller en société, de ne pas jalouser ses propres amis. Si la comparaison peut sembler osée, après lecture de ce roman formidable, on repense à un épisode de la série Game of Thrones, Les noces pourpres. Les initiés sauront pourquoi.

Après ce roman, un coup de cœur qui se lit en une soirée, il vous sera bien difficile de regarder Facebook avec le même œil bienveillant. Avec, gravée en tête, cette citation célèbre, attribuée à Voltaire, « mon Dieu, délivrez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge. » Levons nos verres à ces retrouvailles. Éphémères hélas.

Les retrouvailles. Roman. Olivier Maulin, éditions du Rocher, 188 pages, 19,90 euros
Couverture : éditions du Rocher

Posté le 6 juin 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Appelez Zach si vous manquez d’assurance

Par Philippe Degouy

« J’aurais dû la fermer. Mais je ne la ferme jamais. Ce serait contraire à mon métier : je suis flic des Assurances. Mon boulot est de découvrir qui essaie de niquer les Assurances et comment. Je n’ai pas d’adjoint ni de chat et je suis une fille. Je suis Zacharie Lourne, mais vous pouvez m’appeler Zach. » Intègre, soucieuse de traquer le malfaisant, Zach avait ciblé ce fraudeur à la Porsche Cayenne. Un sale gosse de riche qui préférait un modèle britannique plus classe que cette Allemande. Et qui voulait arnaquer son assureur par une fausse déclaration de vol.
Dossier facile pour Zac, sauf que le papa du malfaisant était actionnaire de la boîte de Zach. Et la voilà limogée dans un bled de province pour lui apprendre à respecter les escrocs de bonne famille.
Sans se démonter, Zach accepte la sentence, avec philosophie, à défaut d'une épaule masculine sur qui se reposer. Sur place, elle se lance sur la trace d’un incendiaire de granges de ferme. Mais à défaut de pyromane, c’est un meurtrier qui va se mettre sur sa route.
Drôle de dossier d’ailleurs, avec des bourgeois locaux, présents à la messe le dimanche matin mais aussi à la tête d’un réseau d’amazones rurales. Le genre à pratiquer la bête à deux dos pour quelques billets. Une affaire qui roule, jusqu'au jour où un grain de sable grippe la mécanique. Et les voilà tous prêts à faire condamner une innocente pour le meurtre d’une vieille fille abattue à coup de 357 pour la faire taire. « Zach, vous avez mauvais esprit » lui martelait son boss de Paris avant de l’envoyer purger une peine illimitée dans ce trou du cul de la France profonde. Ces culs-terreux de Cossan auraient dû se méfier d’elle et ne pas se fier à son image de femme seule et fragile...

POLICEASSURANCERédigé par Stéphane Denis (Les événements de 67, Sisters, La tombe de mon père…), Police d’assurance (éd. Grasset) est un roman qui livre un savoureux et truculent portrait de la vie de province, « là où le matin est comme le soir, une lueur triste ». Plus que l’intrigue policière, la peinture de ce coin de France profonde se révèle particulièrement réussie, acerbe et drôle, avec cette mentalité de clocher opposée à l'esprit parisien de Zach. On sent, chapitre après chapitre, l’hommage adressé à Simenon et à la filmographie de Claude Chabrol, le cinéaste qui a décrit cette bourgeoisie de province dans plusieurs classiques du cinéma.
Que l’on pense notamment à Poulet au vinaigre avec le regretté Jean Poiret, parfait dans le rôle de flic cynique, aux répliques teintées de vitriol. La jeune Zach partage d’ailleurs ce goût pour l’humour pince-sans-rire et ce besoin, cette envie, de mettre les pieds dans le plat pour bousculer l’ordre établi.

Force est de constater que Stéphane Denis a pris un malin plaisir à rassembler cette belle brochette de personnages bas de plafond. On sent poindre la fausseté et le côté soupçonneux des campagnards face à l’étranger. Et pire encore quand il s’agit d’une jeune femme seule, venue de Paris. Qui semble fouiner, sans vouloir se mêler à la vie rurale articulée autour de la place du village et son bistrot. Tous les clichés relatifs à la campagne, vue de Paris comme un ailleurs exotique, sont rassemblés, grossis sous la loupe de l'écrivain. On peut se hasarder à présumer que Zach et son mauvais esprit, c'est un peu l'auteur qui se décrit. « À la campagne, on y devient vieux, sale et méchant. Je ne connais rien de plus agressif que la campagne. »

Un roman qui devrait en appeler d’autres avec la jeune Zach comme personnage récurrent, plutôt sympathique d'ailleurs dans son rôle de flic parisien envoyé au grand air.
La dernière page du roman annonce déjà de nouveaux ennuis pour Zach, désormais résignée à cet exil professionnel. Les forêts sombres et profondes de nos campagnes cachent parfois de bien mauvaises choses.
« Et on dit qu’il ne se passe rien en province ! »

Police d’assurance. Roman de Stéphane Denis. Éditions Grasset, 128 pages, 14 euros
Couverture : éditions Grasset

Posté le 1 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Mortel sabbat pour l’inspecteur Pendergast

C’est devenu un rendez-vous littéraire annuel. Le retour de l’inspecteur Aloysius Pendergast. Attendu comme le messie par les fans de ce personnage récurrent imaginé par le duo d’auteurs américains Douglas Preston et Lincoln Child.
Le dernier opus de la série, Noir sanctuaire, sera disponible dans sa version française le 3 mai prochain, publié par les éditions de l'Archipel.
Un thriller sorti avec la réédition en format poche du dernier opus, Mortel sabbat. Avant de lire Noir sanctuaire, la lecture de cet épisode s'impose puisque la nouveauté clôture l'intrigue. Nous republions notre chronique éditée en 2016. Pour ceux qui ont raté le début.

Égal à lui-même, l’inspecteur du FBI Aloysius Xingu Leng Pendergast aime se jouer des enquêtes complexes, tout comme des abrutis qui se mettent sur son chemin. Un personnage de policier albinos, toujours de noir vêtu, dernier descendant d’une famille de la noblesse du Sud des Etats-Unis. Avec lui, tout n’est que raffinement, répliques cyniques et intelligence largement supérieure à la moyenne. Pendergast et la mystérieuse Constance Greene, pour qui il fait office de tuteur, forment, depuis quelques romans, un couple étonnant. Qui déroute, sans nul doute.
Douglas Preston et Lincoln Child jouent avec délice de cette singularité pour amuser leurs lecteurs et dénoncer certains travers de notre société. Deux personnages surgis du passé, comme deux fantômes. Les auteurs ne manquent d’ailleurs pas de rappeler le teint spectral de leur cher inspecteur.

Pour ce nouveau roman, Pendergast livre une enquête à priori classique à Exmouth, petit port de la côte Est des Etats-Unis, non loin de Salem. Un artiste local, Percival Lake, l’a engagé pour retrouver le voleur du contenu de sa précieuse cave à vin. Sur place, l’inspecteur découvre une niche secrète où un homme a été emmuré vivant il y a bien longtemps. Les voleurs sont manifestement venus pour voler son squelette. Pourquoi ? Mystère. Quand un historien anglais est retrouvé assassiné avec des signes cabalistiques gravés sur son ventre, la vieille légende des sorcières de Salem refait surface. Tout comme les souvenirs de naufrageurs dont les descendants vivent à Exmouth. Pour Pendergast et Constance Greene, l’enquête prend une nouvelle tournure. Plus complexe qu’un simple vol de vin. Une enquête risquée à mener contre un ennemi plus retors que jamais. Comme surgi de l'enfer.

CoVERMORTELSABBATAvec «Mortel Sabbat», les deux auteurs s’amusent à brouiller les pistes pour dérouter les lecteurs. Une intrigue habilement saupoudrée de faits véridiques liés à la sorcellerie avec de nombreux personnages secondaires dont le masque tombe au fur et à mesure. Quant à parler d’intrigue, parlons-en au pluriel, car une deuxième se greffe sur la première dans le dernier tiers du roman. Avec des rebondissements qui risquent de frustrer le lecteur qui attend une fin classique. Les auteurs savent manier l’art de surprendre et leur épilogue va vous faire bondir. De rage ou de joie, c’est selon. Mais n’en disons pas plus, de peur de briser l’architecture savamment construite par nos deux compères. La suite s'annonce déjà captivante.

Le Maine, Salem, la chasse aux sorcières… autant d’allusions à peine voilées à l’univers du maître de l’horreur : Stephen King. Un clin d’œil qui s’accompagne également d’une fine allusion au film de John Carpenter, Fog. Autant de private jokes que les auteurs aiment distiller, roman après roman, à leur fidèle public.

Contrairement à d’autres romans de la série, celui-ci ne nécessite pas d’avoir lu le précédent. Il se révèle donc parfait si vous comptez aborder le rivage de l’univers de cet inspecteur sulfureux, sorte de Sherlock Holmes à l’américaine, nourri de légendes sudistes et fin tireur, avec son arme fétiche, le Les Baer M1911.

Terminons par un coup de chapeau pour la couverture. Sobre mais efficace avec ce crâne qui semble narguer celui qui le fixe. Il a beau jeu de sourire puisqu’il connaît, lui, le sort qui sera réservé aux fans de Pendergast dans le prochain tome. Une suite qui se devine dantesque au vu de l’épilogue ce «Mortel Sabbat». Mais chut.
Ouvrez-le et lisez-le. Si vous l’osez! 
Avant d'attaquer la suite, Noir sanctuaire. Pour de nouvelles nuits blanches en vue.

Philippe Degouy

«Mortel Sabbat», thriller de Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions J'ai Lu. 476 pages
Couverture : J'ai Lu

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Poissons, petits poissons roses, je vous compterai

« Enfoiré de Hodges qui avait tout gâché » pensait Brady Hartsfield, couché dans sa chambre 217, le corps devenu inerte après un violent coup reçu. Paralysé. Tout cela par la faute de ce sale flic qui l’avait empêché de commettre un massacre lors d’un concert pour ados. Avoir écrasé huit personnes avec cette Mercedes volée n'était pas suffisant. C’était il y a sept ans, en 2009. Aujourd’hui, grâce au traitement expérimental de ce bon docteur Babineau, il est capable de télékinésie et de prendre le contrôle de l’esprit de qui il veut. Grâce à des consoles de jeux trafiquées et offertes à des milliers de jeunes, il envisage un terrible projet : les pousser au suicide. Il deviendra alors le prince du suicide. « Des années durant, il a trompé tout son monde, en passant pour un légume. » La vengeance n’en sera que meilleure, grâce à son don de dédoublement de l’esprit. Si son enveloppe corporelle est bien foutue, il peut prendre le contrôle d'un autre corps, comme s’il s’agissait d’un drone piloté à distance.

En ville, Hodges est intrigué par de mystérieux suicides. Tous semblent reliés par la présence sur place d'une console de jeu. Et si Brady, autrefois génie de l'informatique, était derrière tout cela ? Son handicap serait-il simulé, comme le pense Hodges depuis des années ? Condamné par un cancer foudroyant, le vieux flic veut quitter le monde sur une victoire. La dernière. Vaincre Brady. Mission impossible ?

STEPHENKINGAprès les deux premiers volumes de la trilogie (Mr Mercedes et Carnets noirs) placés sous le signe du roman policier plus classique, Stephen King renoue avec le surnaturel pour l'épilogue. Sous un scénario qui mélange télékinésie et bidouillage informatique, Stephen King entraîne le lecteur dans un étrange duel de cerveaux. Ceux de Brady et de Hodges.  L’intrigue est davantage psychologique que dans les romans précédents et aborde notre vulnérabilité face à l'Internet.
Stephen King, que l'on devine peu esclave du Net, livre ici une évidente attaque des dangers du monde virtuel et des jeux vidéo. Comme le dit son personnage de psychopathe, « c’est ça le vrai pouvoir de l’esprit sur la matière. » Les victimes de Brady sont de gros consommateurs de temps passé sur console de jeux. Fragiles, déconnectés de la réalité. L’écriture du maître permet de faire passer le message en douceur, mais c’est bien cette dénonciation qui se cache dans la noirceur de ce roman. S'ajoute également l'omniprésence de la Camarde qui semble angoisser davantage l’auteur que son flic cancéreux.

Tout concourt à former un récit bien plus sombre que d’habitude. D’accord, l’auteur use et parfois abuse de grosses ficelles, mais nous sommes dans l’univers du maître. On se laisse manipuler avec plaisir. Lui seul a la clé de lecture. Étrangement, contrairement à ses autres romans, le King finit son roman, non par le clin d’oeil habituel à son Cher lecteur, mais par des propos sérieux. Un soutien aux suicidaires, avec le numéro de téléphone de SOS Suicide.

Mais si le vieux flic finit par trépasser, victime du crabe (le lecteur s'y attend dès le début), le mot fin de la trilogie s’écrit avec une petite touche d’optimisme. Comme une éclaircie dans un ciel d’orage. On lisant les dernières pages de Fin de ronde, qui montrent que dans le malheur on peut glisser un peu de beauté, on se demande si Stephen King a lu Michel Chrestien, alias Jacques Silberfeld. Ce serait étonnant, mais pas impossible.
Le roman terminé laisse le lecteur quelque peu désorienté par la perte de ce bon vieux Hodges, que l’on croyait invincible. Un flic aux méthodes radicales, mais efficaces.

Que penser de Fin de ronde ? Un excellent tome, parfait pour clôturer en beauté cette trilogie, même si notre coup de coeur restera décerné au premier tome. Pur avis personnel.

Fin de ronde. Thriller de Stephen King. Éditions Albin Michel, 426 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Albin Michel

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