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Roman

Posté le 10 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Appelez Zach si vous manquez d’assurance

Par Philippe Degouy

« J’aurais dû la fermer. Mais je ne la ferme jamais. Ce serait contraire à mon métier : je suis flic des Assurances. Mon boulot est de découvrir qui essaie de niquer les Assurances et comment. Je n’ai pas d’adjoint ni de chat et je suis une fille. Je suis Zacharie Lourne, mais vous pouvez m’appeler Zach. » Intègre, soucieuse de traquer le malfaisant, Zach avait ciblé ce fraudeur à la Porsche Cayenne. Un sale gosse de riche qui préférait un modèle britannique plus classe que cette Allemande. Et qui voulait arnaquer son assureur par une fausse déclaration de vol.
Dossier facile pour Zac, sauf que le papa du malfaisant était actionnaire de la boîte de Zach. Et la voilà limogée dans un bled de province pour lui apprendre à respecter les escrocs de bonne famille.
Sans se démonter, Zach accepte la sentence, avec philosophie, à défaut d'une épaule masculine sur qui se reposer. Sur place, elle se lance sur la trace d’un incendiaire de granges de ferme. Mais à défaut de pyromane, c’est un meurtrier qui va se mettre sur sa route.
Drôle de dossier d’ailleurs, avec des bourgeois locaux, présents à la messe le dimanche matin mais aussi à la tête d’un réseau d’amazones rurales. Le genre à pratiquer la bête à deux dos pour quelques billets. Une affaire qui roule, jusqu'au jour où un grain de sable grippe la mécanique. Et les voilà tous prêts à faire condamner une innocente pour le meurtre d’une vieille fille abattue à coup de 357 pour la faire taire. « Zach, vous avez mauvais esprit » lui martelait son boss de Paris avant de l’envoyer purger une peine illimitée dans ce trou du cul de la France profonde. Ces culs-terreux de Cossan auraient dû se méfier d’elle et ne pas se fier à son image de femme seule et fragile...

POLICEASSURANCERédigé par Stéphane Denis (Les événements de 67, Sisters, La tombe de mon père…), Police d’assurance (éd. Grasset) est un roman qui livre un savoureux et truculent portrait de la vie de province, « là où le matin est comme le soir, une lueur triste ». Plus que l’intrigue policière, la peinture de ce coin de France profonde se révèle particulièrement réussie, acerbe et drôle, avec cette mentalité de clocher opposée à l'esprit parisien de Zach. On sent, chapitre après chapitre, l’hommage adressé à Simenon et à la filmographie de Claude Chabrol, le cinéaste qui a décrit cette bourgeoisie de province dans plusieurs classiques du cinéma.
Que l’on pense notamment à Poulet au vinaigre avec le regretté Jean Poiret, parfait dans le rôle de flic cynique, aux répliques teintées de vitriol. La jeune Zach partage d’ailleurs ce goût pour l’humour pince-sans-rire et ce besoin, cette envie, de mettre les pieds dans le plat pour bousculer l’ordre établi.

Force est de constater que Stéphane Denis a pris un malin plaisir à rassembler cette belle brochette de personnages bas de plafond. On sent poindre la fausseté et le côté soupçonneux des campagnards face à l’étranger. Et pire encore quand il s’agit d’une jeune femme seule, venue de Paris. Qui semble fouiner, sans vouloir se mêler à la vie rurale articulée autour de la place du village et son bistrot. Tous les clichés relatifs à la campagne, vue de Paris comme un ailleurs exotique, sont rassemblés, grossis sous la loupe de l'écrivain. On peut se hasarder à présumer que Zach et son mauvais esprit, c'est un peu l'auteur qui se décrit. « À la campagne, on y devient vieux, sale et méchant. Je ne connais rien de plus agressif que la campagne. »

Un roman qui devrait en appeler d’autres avec la jeune Zach comme personnage récurrent, plutôt sympathique d'ailleurs dans son rôle de flic parisien envoyé au grand air.
La dernière page du roman annonce déjà de nouveaux ennuis pour Zach, désormais résignée à cet exil professionnel. Les forêts sombres et profondes de nos campagnes cachent parfois de bien mauvaises choses.
« Et on dit qu’il ne se passe rien en province ! »

Police d’assurance. Roman de Stéphane Denis. Éditions Grasset, 128 pages, 14 euros
Couverture : éditions Grasset

Posté le 8 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Délivrez-nous de nos amis

Par Philippe Degouy

Dixième roman déjà pour Olivier Maulin. L’auteur français revient pour célébrer des Retrouvailles (éditions du Rocher). Une couverture joyeuse avec ces verres de vin qui s’entrechoquent. Comme pour fêter quelque chose d’heureux. Mais le plaisir n’est souvent que temporaire, le coup de barre du lendemain peut s’avérer sévère. Laurent Campanelli aurait dû y penser avant de répondre à une invitation Facebook. Celle d’un ancien copain d’études, Michel d’Aubert, fils de bonne famille. Bonne et riche.
Fils de maçon italien, Laurent Campanelli n’a pas eu la chance de suivre et de réussir d’aussi bonnes études que son ami Michel. Lequel ne s’est jamais empêché de lui signaler cette différence de parcours et de caste.
Marié à Perrine, deux enfants, un job de cadre en informatique. Laurent semble rentré dans le moule. Même si sa vie n'a rien de terrible. Et quand son ami Michel l’invite sur Facebook pour passer un week-end en montagne dans un ancien centre de vacances racheté par son frère Yvon, Laurent accepte. L’occasion est belle, se dit-il, de se rappeler des souvenirs de jeunesse. Et de retrouver Flore, la sœur de Michel, un amour platonique d’adolescence.

Dès le début du week-end, les choses s’amorcent mal. Comme des nuages qui s'invitent dans un ciel d'azur. Le centre se trouve en pleine montagne, isolé comme jamais, sans confort, sans chauffage. De quoi irriter Laurent et Perrine.
Mais il leur faut faire bonne figure devant leurs hôtes. Sourire, accepter les blagues de potache. Faire semblant. L’alcool servi, encore et encore, les langues se délient peu à peu. Les vieilles rancoeurs remontent à la surface aussi. 
Devant la fratrie d’Aubert, Laurent se sent minable, moqué, méprisé. Et voici que se font sentir les remugles d’un passé qu’il ne fallait pas déranger. Laurent aurait dû se souvenir que dans les différentes classes sociales, l’amitié n’est souvent que de façade.
« Laurent maudissait ces salauds qui l’humiliaient. Il n’était pas de leur monde. Lui s’était battu. Il était devenu informaticien car il fallait qu’il gagne sa vie. Il se sentait seul et lâche. Il avait pitié de lui-même, abandonné de tous et incompris. »

RETROUVAILLESMichel, Yvon, Flore, des amis, soit, mais trop heureux de le rabaisser devant sa femme et ses enfants. Seul allié, l’alcool. Pour reprendre un peu d'assurance et tenter de briller. De répliquer et de jouer au caïd. Un peu de fierté retrouvée. Au point de répondre aux avances de Flore. L’erreur fatale d’un week-end glacial. Car cet acte consommé honteusement, dans une chambre de collégien, marquera le début d’un drame fomenté autour de ce minable de Laurent. Victime d’une sombre machination...
Difficile d’en dire plus sans risquer de déflorer une intrigue qui réserve une fin de toute beauté. Point d’orgue de retrouvailles diaboliques.

Olivier Maulin a réussi parfaitement à tromper ses lecteurs dans un roman qui peut se ranger parmi les thrillers. Avec une oeuvre pourtant débutée comme une joyeuse comédie, prometteuse pour les personnages.
Avec Facebook comme outil fantastique pour renouer avec d’anciennes amitiés. « Comme tout le monde, c’est dans le passé que Laurent avait tendance à rechercher le moyen de rendre sa vie un peu moins monotone. »
Un roman court, dont on perçoit assez rapidement l’évolution du drame, en crescendo. Comme dans ces réunions de famille où chacun règle ses comptes, au point de transformer rapidement une soirée en enfer. Olivier Maulin immerge ses lecteurs dans des retrouvailles transformées en arènes. Les voici transformés en témoins. Piégés eux aussi dans ce décor hivernal.
Un huis-clos tragique, articulé autour de ce centre de vacances, dénommé « Le bûcher des sorcières ». Immense, hostile, déserté, froid et isolé. Difficile de ne pas le comparer à l’hôtel Overloop du roman Shining de Stephen King.
Olivier Maulin connaît ses classiques et sait, lui aussi, surprendre, dérouter. Faire monter la tension jusqu’à la dernière goutte, avec des fausses pistes.
On savoure son talent pour ciseler des personnages fragiles, des losers à la fois drôles et pathétiques. Comme Laurent Campanelli, dont on perçoit très rapidement les fêlures. Incapable de se faire respecter de ses propres enfants. De briller en société, de ne pas jalouser ses propres amis. Si la comparaison peut sembler osée, après lecture de ce roman formidable, on repense à un épisode de la série Game of Thrones, Les noces pourpres. Les initiés sauront pourquoi.

Après ce roman, un coup de cœur qui se lit en une soirée, il vous sera bien difficile de regarder Facebook avec le même œil bienveillant. Avec, gravée en tête, cette citation célèbre, attribuée à Voltaire, « mon Dieu, délivrez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge. » Levons nos verres à ces retrouvailles. Éphémères hélas.

Les retrouvailles. Roman. Olivier Maulin, éditions du Rocher, 188 pages, 19,90 euros
Couverture : éditions du Rocher

Posté le 7 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rien n'arrête Aloysius Pendergast, pas même la mort

Par Philippe Degouy

Souvenez-vous, à la fin de Mortel sabbat (éd. L'Archipel), épisode particulièrement mouvementé (lire notre chronique http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/04/mortel-sabbat-pour-linspecteur-pendergast.html ), l’inspecteur Pendergast disparaissait dans les flots de l’océan. Noyé. Disparu à jamais. Les semaines ont passé. Pour Constance Greene, sa pupille, la perte reste irréparable. Inconsolable, elle s’est réfugiée dans les souterrains de la demeure de Pendergast, pour vivre en ermite. Mais son instinct lui laisse penser que quelqu’un l’observe. De petites attentions sont régulièrement laissées devant sa porte. Une fleur, un poème, un dessin de son fils. Quelqu’un semble bien la connaître pour lui laisser autant d’indices personnels.
La surprise est totale quand elle découvre l'identité de l’intrus. Quelqu'un qu’elle croyait avoir tué. Un adversaire revenu pour elle, pour la séduire et en faire sa dame de compagnie sur son île transformée en sanctuaire. Une parade nuptiale qui donne à Constance l’occasion de préparer une vengeance terrible à l’encontre de cet ennemi implacable.
À des milliers de kilomètres, un autre coup de théâtre a lieu : le retour d’entre les morts d’Aloysius Pendergast. Recueilli blessé, flottant sur l'océan (lire Sabbat mortel) et retenu comme otage par ses sauveurs, des trafiquants de drogue, il a réussi à s’enfuir et rejoindre sa demeure new yorkaise. Vide. Ni Proctor, ni Constance ne sont présents. Pour Pendergast, la priorité est de retrouver sa tendre Constance. La sauver des griffes de celui avec qui elle est partie. Par divers éléments récoltés, le doute n'est plus permis pour Pendergast. Il sait qui est son adversaire. Hélas. Constance est en grand danger. Le temps presse pour la ramener à lui.

Preston2017Difficile de résumer Noir sanctuaire (éd. de l'Archipel),16e enquête de l’inspecteur Pendergast rédigée par le duo Douglas Preston et Lincoln Child, sans révéler les éléments de surprise concoctés par les auteurs.
Un thriller bien différent des précédents. Ni monstre, ni éléments fantastiques pour nous faire trembler. L’intrigue se veut plus intime. Familiale même. Mais diaboliquement façonnée, avec de nombreux coups de théâtre et quelques scènes éprouvantes.
Si l’on peut regretter les 80 premières pages, inutiles, cette nouvelle enquête ravira une fois de plus les fans de cet inspecteur pour le moins spécial. Drôle de type que cet Aloysius Xingu Leng Pendergast, aristocrate sudiste dont la devise familiale annonce la couleur : « Lucrum, sanguinem » (« l’honneur par le sang »). « Personne ne l’aimait au FBI, du fait de sa froideur. Il n’était pas homme à boire une bière avec les collègues en fin de journée. Peu apprécié de la jeune génération du Bureau qui jalousait son argent, sa liberté d’action et ses manières aristocratiques, il avait gagné le respect des plus anciens, qui le craignaient. » Très pâle, maigre, toujours habillé de noir. Un agent sans scrupule quand il s’agit d’arriver au bout de son enquête. Avec ses propres méthodes, protégé en haut lieu au FBI. Dans cet épisode, on en apprend plus sur son passé militaire, ainsi que sur l'identité de son protecteur au FBI.

D’épisode en épisode, les auteurs distillent une à une les pièces d’un puzzle familial plus que dramatique. Ce Noir sanctuaire peut être lu comme un roman de transition. Une pause entre deux enquêtes. Presque un huis-clos familial, à réserver aux fidèles de la saga. Le lecteur qui n’est pas familier avec le personnage récurent et son univers sera plus inspiré de découvrir les premiers épisodes. Au risque d’en sortir décontenancé, voire déçu. Le roman est bourré d’allusions aux romans précédents. Un petit jeu entre les auteurs et le lecteur. La découverte de l’identité du « méchant de service » ne surprendra que le fan.

Quant à la fin du roman, particulièrement sombre, elle prouve que le meilleur détective du FBI n’est pas à l’abri des affres de l’amour. Certaines blessures de l’âme sont plus douloureuses qu’une balle dans le corps, doit penser Pendergast alors que le mot fin s'écrit en bas de page de ce nouveau thriller.

Pure spéculation, certes, mais quelque chose nous dit que la prochaine enquête de Pendergast l’amènera au Tibet. Wait and see. Rendez-vous en mai 2018?

Noir sanctuaire. Une enquête de l’inspecteur Pendergast. Par Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions de l’Archipel, 440 pages, 24 euros
Couverture : éditions de l’Archipel.
www.editionsarchipel.com

Posté le 1 mai 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 25 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Mortel sabbat pour l’inspecteur Pendergast

C’est devenu un rendez-vous littéraire annuel. Le retour de l’inspecteur Aloysius Pendergast. Attendu comme le messie par les fans de ce personnage récurrent imaginé par le duo d’auteurs américains Douglas Preston et Lincoln Child.
Le dernier opus de la série, Noir sanctuaire, sera disponible dans sa version française le 3 mai prochain, publié par les éditions de l'Archipel.
Un thriller sorti avec la réédition en format poche du dernier opus, Mortel sabbat. Avant de lire Noir sanctuaire, la lecture de cet épisode s'impose puisque la nouveauté clôture l'intrigue. Nous republions notre chronique éditée en 2016. Pour ceux qui ont raté le début.

Égal à lui-même, l’inspecteur du FBI Aloysius Xingu Leng Pendergast aime se jouer des enquêtes complexes, tout comme des abrutis qui se mettent sur son chemin. Un personnage de policier albinos, toujours de noir vêtu, dernier descendant d’une famille de la noblesse du Sud des Etats-Unis. Avec lui, tout n’est que raffinement, répliques cyniques et intelligence largement supérieure à la moyenne. Pendergast et la mystérieuse Constance Greene, pour qui il fait office de tuteur, forment, depuis quelques romans, un couple étonnant. Qui déroute, sans nul doute.
Douglas Preston et Lincoln Child jouent avec délice de cette singularité pour amuser leurs lecteurs et dénoncer certains travers de notre société. Deux personnages surgis du passé, comme deux fantômes. Les auteurs ne manquent d’ailleurs pas de rappeler le teint spectral de leur cher inspecteur.

Pour ce nouveau roman, Pendergast livre une enquête à priori classique à Exmouth, petit port de la côte Est des Etats-Unis, non loin de Salem. Un artiste local, Percival Lake, l’a engagé pour retrouver le voleur du contenu de sa précieuse cave à vin. Sur place, l’inspecteur découvre une niche secrète où un homme a été emmuré vivant il y a bien longtemps. Les voleurs sont manifestement venus pour voler son squelette. Pourquoi ? Mystère. Quand un historien anglais est retrouvé assassiné avec des signes cabalistiques gravés sur son ventre, la vieille légende des sorcières de Salem refait surface. Tout comme les souvenirs de naufrageurs dont les descendants vivent à Exmouth. Pour Pendergast et Constance Greene, l’enquête prend une nouvelle tournure. Plus complexe qu’un simple vol de vin. Une enquête risquée à mener contre un ennemi plus retors que jamais. Comme surgi de l'enfer.

CoVERMORTELSABBATAvec «Mortel Sabbat», les deux auteurs s’amusent à brouiller les pistes pour dérouter les lecteurs. Une intrigue habilement saupoudrée de faits véridiques liés à la sorcellerie avec de nombreux personnages secondaires dont le masque tombe au fur et à mesure. Quant à parler d’intrigue, parlons-en au pluriel, car une deuxième se greffe sur la première dans le dernier tiers du roman. Avec des rebondissements qui risquent de frustrer le lecteur qui attend une fin classique. Les auteurs savent manier l’art de surprendre et leur épilogue va vous faire bondir. De rage ou de joie, c’est selon. Mais n’en disons pas plus, de peur de briser l’architecture savamment construite par nos deux compères. La suite s'annonce déjà captivante.

Le Maine, Salem, la chasse aux sorcières… autant d’allusions à peine voilées à l’univers du maître de l’horreur : Stephen King. Un clin d’œil qui s’accompagne également d’une fine allusion au film de John Carpenter, Fog. Autant de private jokes que les auteurs aiment distiller, roman après roman, à leur fidèle public.

Contrairement à d’autres romans de la série, celui-ci ne nécessite pas d’avoir lu le précédent. Il se révèle donc parfait si vous comptez aborder le rivage de l’univers de cet inspecteur sulfureux, sorte de Sherlock Holmes à l’américaine, nourri de légendes sudistes et fin tireur, avec son arme fétiche, le Les Baer M1911.

Terminons par un coup de chapeau pour la couverture. Sobre mais efficace avec ce crâne qui semble narguer celui qui le fixe. Il a beau jeu de sourire puisqu’il connaît, lui, le sort qui sera réservé aux fans de Pendergast dans le prochain tome. Une suite qui se devine dantesque au vu de l’épilogue ce «Mortel Sabbat». Mais chut.
Ouvrez-le et lisez-le. Si vous l’osez! 
Avant d'attaquer la suite, Noir sanctuaire. Pour de nouvelles nuits blanches en vue.

Philippe Degouy

«Mortel Sabbat», thriller de Douglas Preston et Lincoln Child. Éditions J'ai Lu. 476 pages
Couverture : J'ai Lu

Posté le 3 avril 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Sous le masque, le diable à plusieurs

    Par Philippe Degouy

Thanatopracteur, Manon Virgo vit en permanence avec la mort. Celle de ses clients, qu’il faut rendre présentables aux familles. Une existence sans vie sociale. Quand son frère Ariel vient lui demander de l’héberger pour une nuit, elle sait d’emblée que les ennuis vont suivre. Drogué, petit délinquant, Ariel est un poids mort pour la famille. Mais c’est son frère, avec qui elle partage un lourd secret d’enfance. Après la mort mystérieuse d’un voisin, retrouvé suicidé, Manon et Ariel sont traqués par de mystérieux individus qui laissent des cadavres atrocement mutilés. Ariel est ciblé davantage. Les tueurs cherchent à récupérer un cube d’importance à leurs yeux. Aidés par le capitaine Franck Raynal, Marion et Ariel découvrent qu’ils ont affaire à une secte sataniste quasiment intouchable, Akephalos. Sans pitié. Ses membres pratiquent des messes noires où sont assassinés des chiens et des humains offerts en offrande au dieu de l’enfer. Ariel et Manon ne pourront faire confiance à personne pour affronter le diable à multiples visages. Et échapper aux disciples d'Hadès...

Avec Du feu de l’enfer (éd. Presses de la Cité), son nouveau roman, Sire Cedric invite ses lecteurs à le suivre dans une intrigue sulfureuse située dans l'Hérault.
Comme Stephen King fidèle à son Maine adoré, Sire Cedric aime choisir un coin de sa belle France comme théâtre de ses romans. Choix judicieux qui permet de faire monter l’angoisse auprès de son public. Ses personnages sont souvent des individus sans histoires entraînés par le torrent d'une horreur déversée sur leur quotidien. Comme Manon, pourchassée par une bande de fous furieux qui se cachent sous des masques pour assouvir leur besoin de domination et de perversité animale. « Ils sont le diable. Le diable à plusieurs. Une entité invisible et fourbe qui ne respecte aucune règle. Ils vénèrent Hadès et Cerbère. La mortification de la chair et la vénération de la mort constituent leur credo, et la décapitation la conclusion quasi sexuelle de tout leur cérémonial. »
SIRE CEDRIC
Le crime est son métier, sa passion

C’est peu dire que Sire Cedric excelle dans la description des scènes de crimes. Son écriture, crue et imagée, a le goût métallique du sang, pour reprendre son expression. Dès la première page du livre, le lecteur est témoin d’une chasse dans laquelle le gibier, une jeune femme martyrisée, n’a aucune chance de s'en sortir. Nous voilà ferrés, par une intrigue qui laissera bien peu de répit. Ne commencez pas la lecture ce soir, vous y passerez la nuit. Les rebondissements sont multiples, tout comme les fausses pistes. De quoi ravir les habitués, mais aussi les nouveaux venus, qui découvriront le côté taquin d'un auteur qui aime jouer avec son public.

Un excellent thriller, pour le moins efficace dans sa construction, que l’on peut accompagner d’une bande son composée par les morceaux parsemés dans le roman par l’auteur. Dont ceux-ci, Of Hell’s Fire, de Marduk, Carrion Flowers de Chelsea Wolfe. Nous ajouterons aussi le classique Hells Bells d'ACDC ou les Texans du groupe Ghoultown.
Pour les lecteurs qui ont connu l’époque du carré blanc à la télévision, précisons que ce roman n’est pas conseillé aux personnes sensibles. Certaines scènes sont plutôt éprouvantes si vous n’avez pas de tripes.
Les amateurs de films d’horreur et de thrillers bien poisseux (par le sang versé) seront quant à eux à la fête avec cet hommage au personnage de slasher (un tueur qui élimine les personnages un par un, ndla), cher au cinéma américain. Du feu de l’enfer atteint son but, magistralement même : déstabiliser l’auteur dès les premières pages. Pour ne plus le lâcher jusqu’au dernier mot.

Le livre refermé laisse la même impression que celle ressentie à la sortie de ce train fantôme présent dans chaque foire qui se respecte : le plaisir d’avoir tremblé. Avant de retrouver ensuite la sécurité du monde réel. La sécurité? Vraiment? Ne voyez-vous pas la menace qui vous entoure? «Ils» sont là. Partout. «Il existe sous la surface de notre société des cercles puissants, des hommes et des femmes qui ont ouvert les portes de l’enfer.» Vous tremblez?

Du feu de l’enfer. Thriller de Sire Cedric. Collection Sang d’encre. Éditions Presses de la Cité, 558 pages, 21,50 euros

Retrouvez l'univers de Sire Cedric sur son site : www.sire-cedric.com
Couverture : éditions Presse de la Cité

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Poissons, petits poissons roses, je vous compterai

« Enfoiré de Hodges qui avait tout gâché » pensait Brady Hartsfield, couché dans sa chambre 217, le corps devenu inerte après un violent coup reçu. Paralysé. Tout cela par la faute de ce sale flic qui l’avait empêché de commettre un massacre lors d’un concert pour ados. Avoir écrasé huit personnes avec cette Mercedes volée n'était pas suffisant. C’était il y a sept ans, en 2009. Aujourd’hui, grâce au traitement expérimental de ce bon docteur Babineau, il est capable de télékinésie et de prendre le contrôle de l’esprit de qui il veut. Grâce à des consoles de jeux trafiquées et offertes à des milliers de jeunes, il envisage un terrible projet : les pousser au suicide. Il deviendra alors le prince du suicide. « Des années durant, il a trompé tout son monde, en passant pour un légume. » La vengeance n’en sera que meilleure, grâce à son don de dédoublement de l’esprit. Si son enveloppe corporelle est bien foutue, il peut prendre le contrôle d'un autre corps, comme s’il s’agissait d’un drone piloté à distance.

En ville, Hodges est intrigué par de mystérieux suicides. Tous semblent reliés par la présence sur place d'une console de jeu. Et si Brady, autrefois génie de l'informatique, était derrière tout cela ? Son handicap serait-il simulé, comme le pense Hodges depuis des années ? Condamné par un cancer foudroyant, le vieux flic veut quitter le monde sur une victoire. La dernière. Vaincre Brady. Mission impossible ?

STEPHENKINGAprès les deux premiers volumes de la trilogie (Mr Mercedes et Carnets noirs) placés sous le signe du roman policier plus classique, Stephen King renoue avec le surnaturel pour l'épilogue. Sous un scénario qui mélange télékinésie et bidouillage informatique, Stephen King entraîne le lecteur dans un étrange duel de cerveaux. Ceux de Brady et de Hodges.  L’intrigue est davantage psychologique que dans les romans précédents et aborde notre vulnérabilité face à l'Internet.
Stephen King, que l'on devine peu esclave du Net, livre ici une évidente attaque des dangers du monde virtuel et des jeux vidéo. Comme le dit son personnage de psychopathe, « c’est ça le vrai pouvoir de l’esprit sur la matière. » Les victimes de Brady sont de gros consommateurs de temps passé sur console de jeux. Fragiles, déconnectés de la réalité. L’écriture du maître permet de faire passer le message en douceur, mais c’est bien cette dénonciation qui se cache dans la noirceur de ce roman. S'ajoute également l'omniprésence de la Camarde qui semble angoisser davantage l’auteur que son flic cancéreux.

Tout concourt à former un récit bien plus sombre que d’habitude. D’accord, l’auteur use et parfois abuse de grosses ficelles, mais nous sommes dans l’univers du maître. On se laisse manipuler avec plaisir. Lui seul a la clé de lecture. Étrangement, contrairement à ses autres romans, le King finit son roman, non par le clin d’oeil habituel à son Cher lecteur, mais par des propos sérieux. Un soutien aux suicidaires, avec le numéro de téléphone de SOS Suicide.

Mais si le vieux flic finit par trépasser, victime du crabe (le lecteur s'y attend dès le début), le mot fin de la trilogie s’écrit avec une petite touche d’optimisme. Comme une éclaircie dans un ciel d’orage. On lisant les dernières pages de Fin de ronde, qui montrent que dans le malheur on peut glisser un peu de beauté, on se demande si Stephen King a lu Michel Chrestien, alias Jacques Silberfeld. Ce serait étonnant, mais pas impossible.
Le roman terminé laisse le lecteur quelque peu désorienté par la perte de ce bon vieux Hodges, que l’on croyait invincible. Un flic aux méthodes radicales, mais efficaces.

Que penser de Fin de ronde ? Un excellent tome, parfait pour clôturer en beauté cette trilogie, même si notre coup de coeur restera décerné au premier tome. Pur avis personnel.

Fin de ronde. Thriller de Stephen King. Éditions Albin Michel, 426 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Albin Michel

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rencontre avec Sire Cedric, l'horreur lui va si bien

     Par Philippe Degouy

Qui est Sire Cedric, souvent surnommé le Stephen King français ? Nous avons voulu découvrir l'auteur qui se cache derrière des thrillers violents, capables de vous faire passer une nuit blanche (ou deux). Après un contact avec l'attachée de presse, un entretien est rapidement organisé avec un écrivain à l'allure de rock star, style heavy metal.
L'accueil est chaleureux, l'auteur (toulousain) a le contact facile. Disposé à répondre à nos questions. Sur son univers, sa méthode de travail, ses goûts, ses projets. Sire Cedric joue le jeu de la promotion avec patience et le sourire. Toujours. En bon professionnel, fier de présenter son bébé. Pas celui de Rosemary, le sien : Du feu de l'enfer, son dernier roman publié aux Presses de la Cité (et lu pour vous http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/03/sous-le-masque-le-diable-%C3%A0-plusieurs.html). Sans révéler les éléments de surprise qu'il contient, voici son histoire racontée en quelques lignes. Juste pour vous donner une idée de son contenu.
Thanatopractrice, la jeune Manon Virgo ne vit que pour son travail. Pas d'amoureux, pas de vie privée. Juste un frère, Ariel, petit délinquant minable, drogué et sans avenir. Un jour, il vient se réfugier chez elle après un mauvais trip. Pour Manon, c'est encore des ennuis à l'horizon. Cette fois c'est sérieux. Son crétin de frère a volé une voiture à des gens puissants. Une voiture mais aussi un objet précieux que ces personnes veulent récupérer. Pour cet objet, ils n'hésitent pas à tuer, horriblement. Manon et Ariel découvrent avec horreur qu'ils ont en face d'eux les membres d'une secte satanique. Des fous furieux que rien ne semble stopper. Pas même la police, qui semble infiltrée. Pour Manon et Ariel, la survie ne tient plus qu'à un fil...

Pour notre première question, allons droit au but, pourquoi ce thème du satanisme pour votre nouveau roman ?

Merci. Question difficile pour débuter. (rires) J'avoue que c'est une thématique qui me fascine. Et depuis toujours. J'adore faire peur aux gens et inventer des histoire pour terrifier. Pour divertir mon lecteur et qu'il en redemande. On est tous fascinés, intrigués par toutes les histoires racontées sur les sectes, mettant en scène des notables, des hommes politiques. Des gens intouchables qui se réuniraient pour faire des orgies, pour torturer des gens et pourquoi pas, aller jusqu'au meurtre. On ne saura jamais si c'est vrai ou pas, mais il suffit de se promener sur l'Internet pour découvrir toutes les théories du complot qui prolifèrent. Pour un écrivain, c'est un sujet en or. Je n'ai eu qu'à puiser les éléments pour écrire ce roman sur une terrifiante société secrète. Tout ce que je raconte pourrait être réel et se passer sous nos yeux sans que personne ne s'en rende compte.

Dans le roman, vous évoquez, par l'intermédiaire d'un journaliste, la terrible affaire Dutroux. La piste des réseaux, de même que celle relative à une secte satanique, un moment inquiétée. Autant de pistes qui n'ont abouti à rien. Quel est votre avis d'écrivain ?

Sire-Cedric-auteur Je ne donnerais pas d'avis sur le fond car je n'ai pas toutes les pièces du puzzle. Je me contente de tracer des lignes entre des points. Il y a des faits troublants, qui attisent l'imagination, forcément. Il faut garder à l'esprit que la réalité est sans doute bien plus sordide que ce que l'on peut imaginer.  Mes romans d'horreur permettent de mettre en lumière des peurs qu'on a en nous. Par la fiction, on peut prendre de la distance et mettre en perspective des faits. Dans la réalité, on n'aura jamais les clés. On restera donc sur des interrogations. Et si c'était vrai ? Les romans d'horreurs, les miens, mais pas seulement, nous permettent de décompresser, d'évacuer nos peurs, notre sentiment d'injustice.

Comment prépare-t-on l'écriture d'un thriller relatif à un sujet aussi sulfureux que les sectes ? On va sur le terrain, on rencontre des professionnels du crime ?

Du feu de l'enfer est sans doute mon roman le plus documenté. Né d'abord d'une envie, celle de traiter d'un sujet qui inquiète, mais qui captive : les sectes. Sataniques, dans le cas de mon roman. J'ai enquêté sur les Hellfire clubs anglais, des sociétés secrètes qui ont réellement existé en Angleterre, au 18e siècle. Des bourgeois qui se livraient à des jeux sexuels, et autres cérémonies infernales. La documentation rassemblée, je trace ensuite les portraits des personnages.
Puis, je réalise un plan précis du livre. Comme une toile d'araignée. Pour surprendre le lecteur de A à Z. J'ai la chance d'avoir eu des contacts avec des policiers, des médecins légistes, des thanatopracteurs. Pour pouvoir reproduire avec justesse toutes les scènes dans mon livre. Je vais ensuite sur le terrain pour effectuer des reportages. Tout doit être crédible. Je prends donc des photos, des croquis. Pour la poursuite dans le jardin des plantes à Montpellier, par exemple, j'y suis allé pour effectuer le parcours présenté dans le roman.  Tous les décors du livre sont inspirés de décors réels. Rien n'est laissé au hasard. Pour moi c'est aussi un plaisir de me documenter sur des sujets que je connais pas.

Comment s'écrivent les scènes violentes, votre marque de fabrique ? Aussi précises qu'un coup de bistouri, omniprésentes dans votre oeuvre. Du feu de l'enfer ne fait pas exception

Elles nécessitent beaucoup de travail, mais cela fait partie du plaisir. Je nourris une passion pour l'horreur depuis mon enfance. Dans mes histoires, j'ai vraiment envie de terrifier le lecteur, au plus profond. Pour cela, il faut que la technique soit irréprochable. Que j'arrive au travers des mots, à donner l'illusion au lecteur qu'il marche dans les pas des personnages. Il doit avoir peur avec eux, même s'il ne se passe rien. Subir l'action, aussi. Il faut savoir retranscrire la violence, pour surprendre le lecteur. L'horrifier aussi. Qu'il goûte l'odeur du sang répandu (après tout, il est venu pour cela, ndla). Les explosions de lumière dans les yeux quand survient un coup en plein visage. C'est un long travail, mais c'est jouissif. J'adore le faire. Sculpter cette matière première pour arriver au but : faire bondir de peur le lecteur.
Et d'un roman à l'autre, j'agis de façon différente. Je m'amuse aussi à dégoûter mon lecteur, en lui montrant des images qu'il n'a pas envie de voir. Mais c'est  un contrat entre lui et moi. Mon but est de lui en donner pour son argent. Il y a un vrai plaisir ludique avec lui. Cette connivence vaut aussi dans les codes utilisés, que les fans s'amusent à dénicher, et dans le decorum utilisé. Comme les masques sans bouche, empruntés au groupe de rock Ghost.
Au final, on avoue, on laisse tomber le masque : non, ce n'est pas sérieux, c'est juste un jeu. D'où le sourire en coin permanent. On s'amuse. Pour désamorcer nos peurs réelles.

SIRE CEDRICLes lecteurs qui vous suivent depuis le début aimeraient sans doute vous  poser une question. Le duo composé par les enquêteurs Eva Svärta et Alexandre Vauvert va-t-il revenir un jour sur le devant de la scène, dans un prochain roman ?

(Sourire) Oui, mais pas de suite. Je souhaite aborder d'autres choses avant leur retour. Explorer d'autres approches. Leur retour devra s'effectuer sur un coup d'éclat. Je ne prendrai pas le risque de décevoir le lecteur.

Peut-on dresser un portrait-robot du lecteur de vos livres ?

Avec l'habitude de fréquenter les salons du livre, en France comme à l'étranger, de rencontrer mes fans, je me rends compte que, de plus en plus, je suis lu par toutes les générations. Les ados, les parents et les grands-parents. Des lecteurs friands de romans policiers ou d'angoisse. Il y a néanmoins une majorité de femmes. Tout simplement parce qu'elles lisent plus que les hommes (un avis qui appartient à l'auteur, ndla). Trois lecteurs sur quatre sont des lectrices.
Ce qui me fait plaisir, réellement, c'est que certains lecteurs, a priori pas intéressés par l'horreur, me suivent et apprécient mon travail. C'est très gratifiant de les voir me suivre de livre en livre, et les rencontrer lors de salons. Parfois en famille.

Le lecteur, je lui dois tout. Un auteur n'existe que grâce à lui. J'insiste sur ce point. Il n'y a pas de meilleure récompense que d'avoir un livre lu par un public. Une histoire, c'est une aventure commune, partagée entre le travail d'un auteur et la lecture. Je fais la moitié du chemin, avec mon livre, et le lecteur y met tout son imaginaire.

Et que lit un écrivain de thrillers pour se détendre ?

Adolescent, je lisais surtout de l'horreur et du fantastique. Surtout des auteurs anglo-saxons, ils étaient les meilleurs écrivains sur le marché. Je pense à Stephen King, à Dean Koontz. En France, je cite Serge Brussolo... Depuis quelques années, il y a une nouvelle génération d'auteurs français, comme Franck Thilliez, Jean-Christophe Grangé, Olivier Norek... Cette nouvelle vague a retrouvé une excellence littéraire qui a manqué pendant des décennies. J'ose le dire (sourire).
Aujourd'hui, je lis surtout des écrivains français, qui oeuvrent dans le mystère et le genre policier. Je suis heureux de pouvoir le refaire. On est désormais bien loin des polars de gare des années 80, qui étaient illisibles. Les auteurs ont enfin une profondeur et des fulgurances littéraires. Les personnages sont fouillés, les dialogues de qualité. C'est fin, en prise avec la société actuelle. Et cela nourrit mon imaginaire d'ultra-réalisme. Mais je lis aussi tout ce qui me tombe sous la main. Des biographies, des essais, des livres plus techniques. Tout ce qui peut alimenter mes romans.

Une dernière question, pour la route : que fait un écrivain de thrillers pour décompresser après la sortie de son livre ?

En ce qui me concerne, il n'y a pas de temps morts. J'écris tout le temps, et partout. Une idée exploitable peut jaillir d'une rencontre, d'une information lue ou entendue et donner lieu au départ d'un nouveau roman. En fait, j'écris en décompressant. (rires) Dans les chambres d'hôtels pendant la promotion de mes livres, en vacances. Mon inspiration se nourrit du quotidien. Je ne sais d'ailleurs jamais vers quoi je m'oriente.
J'espère qu'en me surprenant, je continuerai à surprendre mes lecteurs.
Merci pour cette rencontre, et à bientôt.

 

 

 

 

 

 

Posté le 1 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

«Avec tes yeux», Sire Cedric nous fait voir l'horreur

Et si vous pouviez voir à travers les yeux d’un tueur en série. En direct de la scène de crime. Terrifiante pensée n’est-ce pas?
Avec tes yeux, Sire Cedric risque de raccourcir vos nuits et de perturber votre sommeil.

Avant de dévorer son nouveau roman, Du feu de l’enfer (Presses de la Cité), pourquoi ne pas (re)lire le précédent, republié au format poche chez Pocket. Une intrigue qui défile comme un film en accéléré. Nul temps mort à regretter, à peine quelques moments de répit sont accordés par l’auteur. Pour permettre à ses lecteurs de reprendre un peu de leur souffle. Avant de les replonger aussitôt dans un climat d’horreur pure qui réserve des moments pénibles pour les âmes sensibles. Vous voilà prévenus si vous n’avez pas les tripes pour débuter la lecture.
On imagine sans peine Sire Cedric devant son ordinateur, le sourire aux lèvres à l’idée de manipuler ses lecteurs. Ses voies sans issue sont nombreuses. Vous pensez découvrir l’identité du tueur, et vous voilà soudain sur une fausse piste, une impasse. L’intrigue est multidirectionnelle et pour le moins glaçante. Parfaite pour une nuit venteuse de fin d’hiver.

CEDRICAVECTESYEUXL’histoire en quelques lignes? Dans une mauvaise passe professionnelle et sentimentale, l’infographiste Thomas Stevenson n’arrive plus à dormir et fait des cauchemars. D’horribles cauchemars. Pour s’en débarrasser, il décide de consulter un docteur pour quelques séances d'hypnose. Mais la première déclenche chez lui un processus étrange : il voit désormais à travers les yeux d’un tueur en série. Ses crises fréquentes le laissent tremblant de peur, les yeux révulsés. D’autant que les crimes sont d’une cruauté extrême, avec un tueur qui retire les yeux de ses victimes, comme autant de trophées.
«Une nouvelle fois, il cherche à s’arracher à la scène. De toutes ses forces. Sans y parvenir. Il voit la main lever le couteau à huîtres. Presser la pointe au coin de l’œil gauche de la femme. La lame pénètre dans l’orbite. Le couteau s’enfonce jusqu’à la garde. La vision dépasse tous ses cauchemars. Toutes ses terreurs les plus profondes. Il savait que j’étais là. Derrière ses yeux. Comment une telle chose est-elle possible?»

En essayant de stopper les crimes, Thomas croise la route de Nathalie Barjac, jeune gendarme qui a juré de retrouver le meurtrier de son amie, et de Fox, une experte en piratage informatique. Deux femmes qui vont l’aider à maintenir la tête hors de l’eau face à un criminel qui sait que Thomas est sur ses traces. L’aider? Vraiment? Et si la solution du dossier était à chercher dans le passé de Thomas? Nous n’en dirons pas plus.

Qui est noir, qui est blanc? Difficile de le savoir tant Sire Cedric a réussi à bétonner ses effets. Jusqu’à cet épilogue qui redistribue les cartes et laisse le lecteur sur le flanc. Soufflé par cette ultime pirouette d’un scénario machiavélique.
Si les esprits taquins penseront à Jean Gabin et sa réplique «t’as de beaux yeux tu sais», les cinéphiles remarqueront quant à eux l’allusion au film de Luis Bunuel, Un chien andalou, avec cette fameuse scène de l’œil féminin tranché par le rasoir d’un homme. Insupportable à regarder.
Chroniquer un bon thriller sans en révéler la fin relève bien souvent du numéro d’équilibriste. Et plus encore avec Sire Cedric dont les romans (La mort en tête, Le premier sang, De fièvre et de sang, Angemort …) sont construits comme des châteaux de cartes. Avec tes yeux ne fait pas exception.
Nul doute que sa sortie en format poche aura le même succès que sa version originale. Une évidence qui crève les yeux.

Philippe Degouy

Avec tes yeux, thriller de Sire Cedric. Éditions Pocket, 8 euros environ.
Comme Du feu de l'enfer, ce Pocket sera disponible 9 mars prochain
Couverture : éditions Pocket
www.sire-cedric.com

Posté le 25 janvier 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Stephen King, fournisseur officiel de mauvais rêves

L’hiver est désormais bien installé. Le vent souffle sous un ciel sinistre et froid. Avec la pluie qui frappe contre les fenêtres, comme autant de petits doigts invisibles. L'ambiance parfaite pour savourer le dernier ouvrage paru de Stephen King, «Le bazar des mauvais rêves» (éd. Albin Michel), et partager avec lui un peu de son angoisse. Vingt nouvelles parfaites pour titiller notre imagination et nous laisser le rejoindre dans un autre monde. Avec la pluie qui redouble d'intensité, et nous dissuade de quitter ce bon vieux fauteuil, hôte de nos plus belles lectures.

Des nouvelles inédites ou plus anciennes, connues mais retravaillées par le maître. Et offertes à la vente comme autant de bibelots disposés sur la couverture d’un vide-grenier. Le lecteur passe en revue le sommaire, de bas en haut, de haut en bas, à la recherche du titre le plus accrocheur, le plus prometteur. Il se laisse rapidement tenter, le maître de la peur sait vendre sa «camelote» (sic). Romancier à succès, Stephen King aime aussi écrire des nouvelles, ça le rend heureux. Un artisan de l’écriture qui aime la complicité développée année après année avec son lectorat, fidèle. «Voici la marchandise, mon cher Fidèle Lecteur (les majuscules sont de l’auteur, ndla). Ce soir, je vends un peu de tout
Avant de lever le rideau sur ses nouvelles, Stephen King les présente dans une sorte de making of. Il y parle de ses sources d’inspiration, de la facilité d’écriture ou au contraire d’efforts nécessaires  pour coucher sur papier une idée qui lui semblait bonne, a priori.
«Quand mes histoires sont rassemblées, je me sens toujours comme un marchand ambulant, un marchand qui ne vient que le soir à minuit. Avec des objets dans lesquels se cachent les cauchemars

STEPHENkingbazarDans «La Dune», un vieux juge, un pied déjà dans la tombe, confie à son avocat qu’il a découvert une dune où s’inscrivent régulièrement les noms de personnes qui vont mourir prochainement. Des inscriptions comme tracées par un bâton. Mais tenu par qui ? Et qui sera la prochaine victime ?
Dans «Mile 81», récit qui débute l'ouvrage, un break de marque inconnue, recouvert de boue, attend ses victimes sur une aire de repos abandonnée, comme il en existe partout sur le réseau routier américain. Un break qui est bien plus qu’une voiture. Un monstre venu de l'espace qui dévore ceux qui s’approchent de trop près.

Coup de coeur pour «Nécro». Michael Anderson, journaliste débutant, est engagé par un magazine à potins pour rédiger des nécrologies féroces mais fictives. Le jeu est grisant mais provoque la mort réelle des personnes visées. Un pouvoir qui va le conduire aux portes de la folie quand il découvre les victimes collatérales de ses nécrologies rédigées «pour rire». Une nouvelle qui permet également à l’auteur de dispenser un cours magistral de journalisme en quelques pages. L’exploit n’est pas mince.

Le recueil se termine par une petite pépite : «Le tonnerre en été». Une nouvelle version du thème, usé jusqu’à la corde, de la fin de notre civilisation, détruite par le feu nucléaire. Une belle histoire d’amitié entre un survivant, en répit, et son chien. Robinson et Gandalf vont partager leurs derniers moments sur Terre, condamnés à court terme par les radiations. Ensemble, jusqu’au bout. Un pur régal, qui n’a rien de sinistre, avec un héros qui a décidé de vivre sa passion pour la moto jusqu’à son dernier souffle. Nul besoin d'effets spéciaux pour cadrer l'intrigue dans cet univers apocalyptique.
Au total, ce sont vingt nouvelles sans fins déclarées. Comme le souligne Stephen King, «dans la vie réelle, le seul point final est à la page des nécrologies.» La sagesse faite homme.

«Comme je suis content qu’on soit encore là, toi et moi. Tout ce que tu vois là, au fil des pages, est artisanal. Je t’en prie, cher Fidèle Lecteur, jettes-y un œil, mais s’il te plaît, sois prudent. Les meilleurs objets présentés ont des dents

Une bonne cuvée que ce «Bazar des mauvais rêves». Avec un auteur plus complice que jamais avec ses lecteurs, qui les fait trembler avec des scènes de la vie courante, banales, sans avoir besoin d’effets spéciaux pour engendrer l'angoisse. Les héros, ou plutôt les victimes, pourraient être vous ou moi. C'est cela qui est flippant. Le cauchemar au quotidien.
Vous qui entrez dans l’univers de Stephen King, oubliez tout. Et tremblez. Avec plaisir (ou qui vous voulez).

Philippe Degouy

«Le bazar des mauvais rêves». Nouvelles de Stephen King. Éditions Albin Michel, 605 pages
Couverture : éditions Albin Michel

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