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Posté le 24 novembre 2016 par Nicolas Keszei

Touchez pas à mon gsm!

Monsieur le policier,

C'est à vous que je m'adresse, oui, vous là, qui avez saisi le téléphone portable de mon confrère de la VRT, Bart Aerts. Il travaille pour Terzake, un programme très regardé en Flandre. Mais je suis sûr que vous savez tout cela. Si ça se trouve, vous regardez Terzake et vous vous dites que c'est une très bonne émission. Vous vous dites que ces journalistes sont tout de même bien informés. Et c'est vrai, ils le sont.

Ces journalistes, monsieur le policier, sont un peu les chiens de garde de la démocratie, ceux qui assurent que la transparence finit par l'emporter sur la tromperie. Evidemment, dans "chiens de garde", il y a chien et un chien, ça mord. Dans "chiens de garde", il y a aussi garde et ça, monsieur le policier, c'est votre job. Garder, empêcher les gens de franchir les lignes, faire respecter la loi et tout ce qui s'en suit. Mais cette latitude qui vous est offerte ne permet pas tout, loin de là. 

Et là, pour le coup, si je puis me permettre, vous avez un peu outrepassé vos droits. Dans le cadre de l'affaire sur l'assassinat du châtelain de Wingene, Terzake a diffusé des extraits d'écoute téléphonique tirés de l'enquête. Cela n'a pas plu à vos chefs (je synthétise) et ils vous ont demandé de tomber à bras raccourcis sur mon confrère qui a diffusé les bandes en question.

Loi sur la protection des sources

En tombant dessus à bras raccourcis, vous l'avez emmené pour audition et vous avez saisi son téléphone portable. Mais ça, monsieur le policier, vous ne pouviez pas le faire. La loi du 7 avril 2005 sur la protection des sources des journalistes est très claire. Et je vais quand même vous le répéter une dernière fois: VOUS NE POUVEZ PAS SAISIR LE GSM D'UN JOURNALISTE

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la loi. Essentiellement son article 5, alinéa 2. Vous voulez qu'on le relise ensemble? Très bien. "Les mesures d'information ou d'instruction telles que fouilles, perquisitions, saisies, écoutes téléphoniques et enregistrements ne peuvent concerner des données relatives aux sources d'information des personnes visées à l'article 2 (les journalistes) que si ces données sont susceptibles de prévenir la commission d'infractions constituant une menace grave pour l'intégrité physique d'une ou de plusieurs personnes". Clair, non? Non? Vous voulez qu'on reprenne?

Vous n'êtes autorisé à saisir le téléphone d'un journaliste que si cela permet d'éviter la commission d'infractions portant à l'intégrité physique d'une ou plusieurs personnes. Voilà. Et là, nous n'y sommes pas, mais alors pas du tout. 

Ce que vous voulez, c'est identifier la source du journaliste et c'est exactement cela que le législateur, en promulguant cette loi en 2005, a voulu éviter. Cette loi, monsieur le policier, c'est notre plus bel outil de travail, c'est ce qui nous permet de garantir à nos interlocuteurs qu'ils ne seront jamais inquiétés, que leurs identités ne seront pas diffusées s'ils ne le souhaitent pas. C'est aussi ce qui me permet de dire que la presse en Belgique est libre, monsieur le policier. Et ça n'a l'air de rien, mais une presse libre est un des garants de la démocratie

Je suis journaliste professionnel depuis 15 ans, monsieur le policier et j'ai encore la faiblesse de croire que je pratique l'un des plus beaux métiers du monde. Et c'est cette loi, monsieur, que vous venez de bafouer, qui me permet de faire mon travail dans les meilleures conditions. Vous ne pouviez pas saisir le GSM de mon confrère Bart Aerts. Point à la ligne.

Mais si vous ne me croyez pas, j'ai contacté Jacques Englebert, un avocat réputé et spécialisé dans le droit des médias. Il ne dit rien d'autre. Ce que vous avez fait, monsieur le policier, constitue une violation flagrante de la loi sur la protection des sources. Et un policier, sauf erreur de ma part, ça ne viole pas la loi, même si elle est dure. C'est comme ça. 

Pour Jacques Englebert, cet événement mériterait une action en responsabilité contre l'Etat. "Il faudrait un sérieux rappel à l'ordre. Il s'agit d'un précédent qui devrait susciter une réaction stricte des autorités", nous a-t-il expliqué. Cela semble clair, non?

Alors, je vous le répète une dernière fois, monsieur le policier, touchez pas à mon GSM. Touchez pas à notre démocratie! Et rendez son outil de travail à mon confrère.

Je ne vous salue pas.

@NicolasKeszei

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