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août 2014

Quartier européen
Du rond-point Schuman au "Caprice des dieux", l'Europe bouillonne à Bruxelles. Parlementaires, diplomates, fonctionnaires, lobbyistes se livrent une bataille permanente dans les salons feutrés de la capitale de l’Union.

Ce blog est une fenêtre sur les petites et grandes histoires qui se jouent dans le quartier européen.
Par Olivier Gosset et @F_Rohart.

Posté le 27 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Le Parlement bloquera cette Commission-là

Le Parlement européen annonce un nouveau coup de force face aux États-membres. Après avoir réussi le pari d'un un mode de nomination "électoral" du président de la Commission, voici qu'il menace de rejeter la Commission Juncker en bloc si les États membres ne revoient pas la liste des noms qu'ils se proposent d'envoyer à Bruxelles.

Après la menace brandie par les libéraux lundi, voici celle des socialistes: "Le groupe S&D ne soutiendrait pas une Commission européenne comprenant moins de femmes que dans la précédente équipe", fait savoir son leader, Gianni Pittella, ce mercredi.

JCJPour l'heure, les seules femmes qui apparaissent sur le brouillon de Juncker sont la Suédoise Cecilia Malmström, la Tchèque Vëra Jourová, la Bulgare Kristina Georgieva et l'Italienne Federica Mogherini (sous condition, pour cette dernière, qu'elle décroche le poste de Haut Représentant de l'UE). "Seules 4 femmes sur 27 sont pressenties pour devenir commissaires. Le compte n'y est pas. Il y aurait moitié moins de femmes que dans la Commission Barroso", tranche le président de groupe.

À quatre jours du sommet des "nominations", le message, d'une limpidité rare, met une pression inédite sur les gouvernements.

Outre la question du nombre de femmes dans le nouvel exécutif, la socialiste belge Marie Arena, qui coordonne la commission du parlement européen sur l'égalité des genres, demande que Juncker s'engage à faire en sorte que ce débat ne se pose plus à l'avenir. "Il n'y est pour rien dans cette situation indécente. Mais il faut provoquer la parité. On pourrait établir une règle  du type: 'sur une période de trois mandats, chaque État membre est obligé de proposer l'alternance de genre'", pour garantir un minimum de 33% de femmes au sein de l'exécutif, plaide Arena.

Le PPE "suivra Juncker"

Quoi qu'il advienne de cette dernière proposition, les États-membres ne pourront ignorer le défi que lancent deux des trois groupes qui doivent former le socle de la commission Juncker au Parlement. Même si les députés conservateurs ne se joignent pas à la fronde. "Le groupe PPE est pour l'égalité des genres mais il ne fait pas des quotas une condition sine qua non", indique Pedro Lopez de Pablo, chef de la communication du groupe, tout en précisant qu'il "suivra l'avis de Juncker".

Ensemble, les socialistes et les libéraux pro-européens pèsent 258 sièges (sur 751) - il va sans dire que le PPE (221 sièges) ne fait pas le poids pour se passer du S&D. "D'autant que nous avons des soutiens sur ce point au PPE", souffle-t-on dans les rangs socialistes. L'humaniste belge Claude Rolin (PPE) en est, même s'il ne va pas aussi loin que le S&D. "Il serait indécent de présenter une Commission avec 5 ou 6 femmes. Ce n'est pas sérieux, et je me réserve évidemment le droit de ne pas voter pour une telle équipe", indique-t-il. Et d'abonder dans le sens de la proposition de Marie Arena: "Il faut trouver un mécanisme qui rende impossible ce genre de situation."   

L'absence de discipline de groupe au sein du Parlement pourrait aussi - en théorie - se retourner contre les frondeurs: "Si l'équipe de Juncker reçoit l'appui unanime du Conseil, je ne vois pas le Parlement votant contre", souligne Pedro Lopez de Pablo.

Samedi, les chefs d'Etat et de gouvernement se réunissent à Bruxelles pour désigner les successeurs d'Herman Van Rompuy comme Président du Conseil et de Catherine Ashton comme Haut Représentant de l'Union pour la Politique extérieure. Il reviendra ensuite à Jean-Claude Juncker de composer le reste de sa Commission, même s'il n'est pas exclu que les postes de Commissaires les plus lourds (Affaires Économiques, Commerce...) soient verrouillés au cours du marchandage.

@F_Rohart

Photo: le "président élu" de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker (AFP).

Posté le 25 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Le coup de poker de Verhofstadt

Pas assez de femmes, trop de conservateurs... Les libéraux européens ne soutiendront pas la Commission Juncker si elle n'est pas plus équilibrée. L'avertissement intervient cinq jours avant le sommet des "nominations", au cours duquel les chefs d'Etat et de gouvernement doivent au minimum arrêter le nom du futur chef de l'Action extérieure et du prochain président du Conseil européen.  

VerhofAFP"Impossible pour nous de soutenir" cette Commission. Guy Verhofstadt signe une rentrée en fanfare, ce lundi. Sa menace est claire: si Jean-Claude Juncker ne parvenait pas à présenter une Commission plus équilibrée que celle qui se dessine, le groupe libéral au Parlement européen ne la soutiendrait pas. Or sans les (67 eurodéputés) libéraux à bord, le paquebot socialo-conservateur de Juncker aura du mal à voguer droit.

On le sait, les majorités au Parlement européen sont fluides et, en fonction des sujets, glissent sur l'hémicycle comme de l'huile sur un lac - l'exécutif a donc besoin pour avancer d'une coalition large. Les libéraux seront bien pratiques pour combler les trous quand l'aile gauche du groupe socialiste rechignera à valider la politique de migration de Juncker ou quand les plus conservateurs du groupe PPE refuseront de soutenir un effort "ambitieux et contraignant" en matière d'efficacité énergétique.

Seulement les "petits" ont trois problèmes avec la commission qui se dessine sur le papier (voir le graphique de EuropeDecides, ci-dessous) :

-Elle ne compterait que 4 femmes, soit moitié moins que la Commission sortante.
-Les conservateurs (PPE) y pèseraient trop lourd - "bien plus de la moitié des commissaires prévus viennent de cette famille politique".
-Last but not least... Les forces "libérales pro-européennes" (lisez: les membres du parti ALDE) seraient "menacées" de n'être pas représentées du tout.

Nouvelle commission
Juncker s'active en coulisses pour tenter de convaincre certains chefs d'État ou de gouvernement de lui faire de "meilleures propositions". Dans une interview donnée au journal autrichien "Der Kurier" ce week-end, il a une nouvelle fois insisté pour que les États-membres présentent des candidats féminins. "Je continue d'insister auprès de plusieurs chefs d'État et de gouvernement pour qu'ils m'envoient un candidat féminin", a-t-il indiqué. Assurant que s'il n'y avait pas, au bout du processus, un nombre suffisant de femmes dans sa Commission, il devrait "rééquilibrer la balance via la distribution de portefeuilles".

Juncker fait pression comme il peut, mais parviendra-t-il a modifier profondément le tableau qui se dessine ?

"Jusqu'au bout!"

C'est bien sûr ce qu'espère Guy Verhofstadt, qui brandit sa menace bien à l'avance. "La crainte, c'est qu'on se retrouve le 30 août sans avoir avancé, et qu'on prétende que c'est désormais 'trop tard'", explique-t-on dans l'entourage du leader libéral. Son coup de semonce est aussi un coup de pouce à l'intention des leaders libéraux qui seront autour de la table samedi : le Néerlandais Rutte, le Luxembourgeois Bettel, l'Estonien Roivas...

Les libéraux sont-ils prêts à aller au bout de leur menace ? À bloquer la formation de la Commission en pleine tempête ? "On est prêts à aller jusqu'au bout", assure-t-on dans l'entourage de Guy Verhofstadt. En 2009, ce dernier n'avait-il pas utilisé le même instrument de pression pour intégrer plus de femmes et plus de libéraux (Kroes, De Gucht, Rehn, Kallas, Potocnik, Piebalgs, Vassiliou, Geoghegan-Quinn, Malmström) ? 

La sortie de Verhofstadt prend en tout cas des airs de coup d'envoi pour la dernière ligne droite: les jeux seront faits samedi, pour le sommet extraordinaire des chefs d'Etat et de gouvernement qui doit désigner, outre le successeur d'Herman Van Rompuy, les têtes de gondole de la commission Juncker.

@F_Rohart

Posté le 16 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Bruxelles aussi veut son "Central Park"

Transformer le sinistre district Européen en un quartier bouillonnant d’activités culturelles, une «vitrine» de Bruxelles qui attire les touristes ? L’opération est sur les rails depuis un quart de siècle. 

«Central Park» ? Affairée dans son bureau de la place Royale, Marie-Laure Roggemans marque un temps quand on lance le mot magique. «J’en rêve toujours», confie-t-elle en souriant derrière ses grandes lunettes.

Non, «Madame Europe», qui assure le contact entre la Région bruxelloise et les administrations européennes, n’espère évidemment pas faire pousser au cœur de la capitale un rectangle récréatif de 300 hectares. Son rêve, c’est que Bruxelles parvienne à s’inspirer du rôle que joue le parc de Manhattan. «Au fond c’est un site qui mêle promenade, étangs, grands équipements culturels... Quand vous allez à Central Park, vous savez qu’il y aura toujours des expositions, toujours quelque chose à faire. C’est ça le principe.»

Parcours culturel
L’idée d’un «Central Park» bruxellois, c’est de désenclaver le quartier européen et ses équipements culturels – les parcs Léopold et du Cinquantenaire – en les reliant au centre-ville par un cordon ombilical  animé. Une sphère de «bien-être» qui mêlerait agrément, détente et culture sur 2 km.

On en est loin, et il faut une bonne dose d’imagination pour concevoir la petite ceinture et la rue Belliard comme de paisibles chemins pédestres. Pourtant l’Agence de Développement Territorial (ADT) se lance dans un projet d’infrastructure qui ouvre la voie au rêve de Marie-Laure Roggemans: un «Parcours culturel piétonnier», qui doit guider les passants de la Zone Neutre vers le Quartier Européen.

La voie des immortels

Pour les touristes, la frontière du centre c’est la place des Palais – passé le parc royal, on rebrousse chemin. «Nous voulons les encourager à marcher vers le Quartier Européen: il n’y a que 15 minutes à pieds du Mont des Arts au Parc Léopold», explique Jan Ackenhausen, de l’ADT.

La première étape consiste donc à ouvrir le champ vers le quartier Léopold: on va bousculer la vénérable Académie Royale pour permettre aux passants d’en traverser le jardin – ouvrir les grilles, redessiner les chemins, évacuer les voitures des «immortels»...

Il faut ensuite faciliter la traversée de la petite ceinture: élargissement de la couverture du tunnel Trône, aménagement des revêtements, des feux. Les squares de Meeûs et Orban doivent retrouver leur splendeur originelle, la signalétique devra guider les passants vers le Parlement européen et son jardin, le parc Léopold...

Un tronçon de la rue Belliard, enfin, devrait être aménagé pour canaliser les promeneurs vers le Cinquantenaire. «C’est le seul projet qui implique vraiment un aménagement en ‘dur’, or il y a une volonté parallèle de la Région de traiter toute la rue Belliard à plus longue échéance. Le projet reste donc en suspens pour l’instant», indique Jan Ackenhausen. On sait aujourd’hui que la rue pourrait être réduite d’une bande sans que cela ait d’implication sur le trafic. 

Ce parcours piéton, qui devrait être achevé fin 2015 (pour l’ouverture de la Maison de l’Histoire européenne), restera anecdotique s’il ne s’accompagne pas d’une dynamique culturelle susceptible de dynamiser le quartier. Le Réseau des Arts à Bruxelles (RAB) doit réunir tous les acteurs potentiels à ce sujet en novembre. De son côté, le Parlement reste passif pour l’instant. «On est entrain de travailler sur une vision à plus long terme, on devrait pouvoir définir une vision claire à l’automne», indique Typhaine Morillon, de la Direction Relations avec les citoyens.

Trop compliqué

À cette animation du quartier Léopold doit s’ajouter une revitalisation de l’autre grand axe du district européen : la rue de la Loi. Le Projet urbain loi (PUL) pose un nouveau cadre urbanistique pour les blocs d’immeubles qui bordent l’artère. Le mot d’ordre est pour cette zone morne de «créer une vie au rez».

On acceptera des constructions plus hautes – dont une tour de 165 m, si la Commission européenne la souhaite – mais les promoteurs devront en contrepartie créer des espaces ouverts au sein des blocs, pour créer une nouvelle dynamique sur la rue. Des logements devront se mêler aux bureaux, des commerces devront animer les rez...

Rien de bien révolutionnaire: en 1986 déjà, l’étude «Espace Bruxelles Europe» commandée par le ministre de la Région bruxelloise entendait faire du quartier européen «un cadre urbain complètement équipé avec des logements, lieux de travail, commerces et services, événements culturels, transports urbains et internationaux, lieu de rencontre et de détente.» Deux décennies plus tard, la Région adoptait un plan de développement visant à faire de cette zone un «éco quartier européen».

Mais la concrétisation tarde à poindre le nez. Le nœud du problème, la mobilité, progresse peu. «À l’origine, le PUL devait réduire le trafic automobile en surface, or il ne comporte pour ainsi dire plus de plan de mobilité», regrette Hannes Frank, du comité de quartier GAQ.

À côté des petits aménagements du Parcours culturel piétonnier et d’un Projet urbain loi dont les effets ne se verront pas avant une vingtaine d’années, le politique ne s’annonce pas tonique. L’accord de majorité bruxellois ne reprend pas le district dans ses dix pôles de développement prioritaires – le Quartier Européen est relégué en deuxième division. «La vérité, c’est que c’est trop compliqué : le gouvernement ne veut pas s’engager sur un terrain où il risque de n’avoir pas de résultats visibles à présenter dans son bilan», explique un observateur proche de la majorité. Un constat qui risque de malmener les rêves de Madame Europe.

@F_Rohart

N.B. Article publié dans L'Echo

Posté le 15 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Le rouleau compresseur et la vieille gare

Cette année marque le 25e anniversaire du début de la construction du "caprice des dieux", le siège du Parlement européen à Bruxelles. L'occasion d'explorer les petites et grandes histoires d'une métamorphose bruxelloise. Aujourd'hui: comment la destruction tragique de ce qui fut l'un des plus beaux quartiers de la capitale a permis de nourrir l'économie de la capitale.

"Je ne comprends pas qu'on laisse disparaître un lieu comme celui-là." Michèle Noiret, chorégraphe, fait quelques pas de danse sur le parquet de la somptueuse maison de maître qui lui sert d'atelier. Sur fond de mélodie mélancolique, la caméra glisse sur les boisures, les arabesques, zoome sur les moulures. Nous sommes en 1993 et le documentaire "Bruxelles Requiem" raconte sur les ondes de la RTBF la mort tragique d'un quartier d'artistes sous les coups de pioche de la Société Espace Léopold.

Gare leopoldLes rues Wiertz et Godecharle, leurs ateliers d'artistes, leur garagiste 2CV, sont expropriées, et les riverains dénoncent le dernier acte d'une destruction en règle de ce qui fut l'un des fleurons de l'architecture belge. "Aucune ville européenne n'a implanté des institutions internationales au cœur de ses plus beaux quartiers habités", dénonce le journaliste André Dartevelle. On ne surnomme décidément pas le Parlement européen "Caprice des dieux" uniquement parce qu'il présente la forme du fromage à pâte molle…

Classé sans suite

Dessiné par Tilman-François Suys à la fin des années 1830, le Quartier Léopold aura été la première grande opération de planification de l'extension de Bruxelles. Le comte de Meeûs, soutenu par Léopold Ier, avait initié le projet au travers de la "Société civile pour l'agrandissement et l'embellissement de la Capitale de la Belgique" dans le but d'attirer la bourgeoisie bruxelloise à l'extérieur des remparts. Le nouvel espace résidentiel concentrera ce que l'architecture de l'époque a de mieux à offrir. On y fera venir le train en 1850, un parc zoologique l'année suivante (l'actuel parc Léopold), et l'on aménagera au quartier un horizon glorieux avec la construction du Cinquantenaire, en 1880.

Un siècle plus tard, l'essentiel beau quartier a laissé place à une sinistre zone de bureaux. La planification d'après-guerre n'a pas fait dans la dentelle face à un secteur progressivement délaissé de la bourgeoisie au profit de la périphérie. Bruxelles se devait d'être fonctionnelle, alors les rues de la Loi et Belliard ont été transformées en autoroutes urbaines. En 1965, la fusion de la CEE, d'Euratom et de la CECA en une Commission européenne "provisoirement" basée à Bruxelles donne le coup d'envoi de la transformation - anarchique - du Quartier Léopold en "European District".

Une relation d'amour-haine s'installe entre les Bruxellois et une Europe qui semble toute-puissante. La résistance citoyenne s'organise et remportera quelques batailles. Derrière le Berlaymont, le squat d'activiste "Kaputt" organise des événements culturels pour montrer que l'Europe n'est pas seule à occuper le terrain. En 2.000, les squatters obtiennent l'aménagement d'un parc, le Jardin du Maelbeek, là où l'État prévoyait 30.000 m² de bureaux pour "les communautés européennes". L'année suivante, un autre mouvement citoyen sauve la façade de la gare Léopold (1). Construite par l'architecte Gustave Saintenoy en 1855, elle est la plus vieille gare bruxelloise en activité lorsqu'elle est démolie pour céder la place au Parlement.

L'omelette et les œufs

"On a encouragé l'Europe à s'installer à Bruxelles, mais sans une vision urbanistique claire", constate aujourd'hui Charles Picqué, qui a dirigé la Région pendant près de vingt ans. Avec la naissance de la Région en 1989, Bruxelles prend le relais d'un État central critiqué pour son utilitarisme. Mais le "mal" est fait. Que pouvaient les Bruxellois, sinon reprendre les dossiers en cours, et accompagner vers la réussite la construction du monumental Parlement?

Si Charles Picqué pleure aujourd'hui sur le quartier européen, c'est pour regretter un manque de vision, pas pour se lamenter sur les destructions: "Dans les années 70-80, on aurait pu avoir un État fédéral ambitieux, qui aurait mené un grand plan d'expropriations. Mais Bruxelles n'est pas Paris. Ce qui nous a toujours manqué, c'est une projection du Fédéral dans sa capitale", estime l'ancien Ministre-Président.
Car bien loin de dépérir, comme le suggère le titre du documentaire d'André Dartevelle ("Bruxelles Requiem"), la capitale se nourrit du statut international que lui a dévolu l'Europe.

L'Union, avec ses 40.000 fonctionnaires bruxellois, a fait de sa "capitale" l'une des villes du continent les plus attractives pour les entreprises. En 2010, elle était 4e, selon le European Cities Monitor - sans l'Europe, Bruxelles ne serait probablement même pas sur la carte. La présence européenne à Bruxelles génère les trois quarts du tourisme d'affaires, selon une étude de Brussels studies (2).

Dans un rapport à la Chambre des représentants réalisé en 2009, le professeur Christian Vandemotten (ULB) estimait à "quelque 90.000" le nombre d'emplois liés directement ou non, la présence "européenne et internationale". L'Europe a considérablement amorti la chute de l'activité bruxelloise au bon moment: la capitale comptait encore 158.000 emplois industriels en 1970, il en restait à peine 38.000 à la fin de la dernière décennie. Sans doute la Belgique a-t-elle cassé des œufs pour accueillir l'Union à Bruxelles. Mais pour quelle omelette…

@F_Rohart

(1) À. De Cannière, M.-L. Roggemans & Y. Rouyet, The development of the European Quater
(2) C. Vandermotten, E. Leclercq, T. Cassiers, B. Wayens, Note de synthèse n°7, L'Economie bruxelloise

Photo: la gare Léopold (wikimedia commons)

N.B. Article publié dans L'Echo du 13 août 2014

Posté le 14 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Le jour où Strasbourg apprit ce qu'en "stoemelings" veut dire

Cette année marque le 25e anniversaire du début de la construction du "caprice des dieux", le siège du Parlement européen à Bruxelles (et le 45e anniversaire de la fin de la construction du Berlaymont, le temple de la Commission). L'occasion d'explorer les petites et grandes histoires d'une métamorphose bruxelloise. Aujourd'hui: comment le Parlement européen de Bruxelles a été construit en tant que "centre de congrès" pour endormir Strasbourg.

SELLe mois dernier, l'annonce de la mise en service dès 2016, d'une ligne de TGV Bruxelles-Strasbourg a relancé la "guerre des sièges". La plupart des députés de l'Europarlement ont déjà exprimé leur volonté de faire de Bruxelles le siège unique de leur assemblée, mais la France met toutes les chances de son côté pour conserver sa rente de situation. Réduire de deux heures le trajet en train entre les deux sièges pourrait calmer les "pro-Bruxelles".

Mais comment expliquer que Strasbourg, le siège historique du Parlement européen - l'Assemblée commune de la CECA s'y réunissait dès 1952 - se retrouve dans une position défensive aussi inconfortable face à Bruxelles? Grâce à "un projet à risque initié par des promoteurs-investisseurs visionnaires et audacieux", répondrait Alain Radelet, l'un des maîtres d'œuvre de l'Espace Léopold, qui abrite le Parlement à Bruxelles.

Un point pour Bruxelles

En 1985, alors que Strasbourg est reconnu comme siège provisoire du Parlement, les eurodéputés, qui tiennent leurs réunions de commissions à Bruxelles, décident de faire construire un hémicycle à proximité de la Commission. L'initiative est immédiatement attaquée devant la Cour de Justice de l'Union par les défenseurs de Strasbourg, qui entendent protéger son rôle de "capitale" européenne. La Cour accepte l'idée de réunions "exceptionnelles" du Parlement à Bruxelles pour le bon fonctionnement de l'institution, mais ne lève pas le brouillard juridique. Le Parlement joue la prudence, aucune décision n'est prise.

Le gouvernement belge avait déjà pris sur lui de construire le Berlaymont pour ancrer la Commission à Bruxelles. Mais il ne peut se permettre une nouvelle initiative du genre: un coup de force ouvrirait une confrontation directe avec la France. Un combat perdu d'avance…

Rien n'empêche cependant les autorités belges d'encourager - sans avoir l'air d'y toucher - la construction des "conditions d'accueil" du Parlement. Au milieu des années '80, l'idée de bâtir un complexe immobilier pour les eurodéputés fait son chemin dans le secteur privé bruxellois.

Guy Moentack, un consultant auprès des institutions européennes "persuadé de l'importance de l'installation d'un Parlement européen à Bruxelles, sensibilise de nombreuses personnes bien placées", racontent les promoteurs de l'édifice, dans un beau-livre sur l'Espace Léopold (The European Parliament in the Espace Léopold, Société Espace Léopold, 2009). Hubert Detremmerie, de la banque COB (future Bacob), Étienne Davignon, alors président de la Société Générale, et quelques autres (la Compagnie immobilière de Belgique, Tractebel) se lancent dans la promotion d'un complexe capable d'accueillir les séances plénières du Parlement. Ils formalisent leur collaboration en créant, en 1988, la Société Espace Léopold.

"Salle de réunion"

En 1989, quand la construction du gigantesque complexe démarre autour de la gare Léopold, à Ixelles, personne ne fait allusion au Parlement. Le 8 mars, le secrétaire d'État à la Région bruxelloise, Jean-Louis Thijs, pose sur le chantier une stèle annonçant un "Centre international de congrès".

"On a entendu se multiplier les remarques caustiques de la part des Français, raconte Charles Picqué, alors Ministre-Président de la Région. Ils commençaient à comprendre que la Belgique faisait assez habilement construire par le privé ce qu'elle n'aurait jamais pu faire elle-même sans créer un incident diplomatique grave…" Une version "publique" de l'histoire qui fait grincer des dents. "On a eu les pires difficultés pour obtenir les permis d'urbanisme et d'environnement, les pouvoirs publics ne nous ont vraiment pas aidés", souligne Alain Radelet.

Toujours est-il qu'en mars 1990, le bureau du Parlement décide de louer les bâtiments "D1, D2 et D3" (l'ensemble que les Bruxellois surnomment déjà le Caprice des dieux) - soit 2.600 bureaux et 30 salles de réunion. Et mandate son secrétariat pour "assurer la disponibilité" de la "grande salle de réunion de 750 places" pour les sessions plénières spéciales du Parlement. La "salle de réunion" ne tardera pas à devenir l'hémicycle de l'une des plus grandes assemblées parlementaires au monde.

François Mitterrand s'irrite, affirme la "ferme volonté de la France" de voir Strasbourg maintenue dans son rôle de "capitale européenne". Ne lui en déplaise, les promoteurs belges gagneront définitivement leur pari en 1992, quand le sommet d'Édimbourg reconnaît officiellement Bruxelles comme siège du Parlement où des sessions plénières peuvent avoir lieu.

"Strasbourg a toujours eu trois grandes faiblesses dans ce dossier: le fait qu'elle est la ville d'un État majeur, le fait que la France ait affiché aussi clairement son ambition, et le fait que la ville soit décentrée", analyse Charles Picqué. La Belgique, elle, a su rester discrète. Mais résolue. Car le Parlement européen n'a pas choisi son palais bruxellois. Comme le résumera très bien le Sénat français dans un rapport, "ce sont plutôt les promoteurs de ce projet qui ont choisi le Parlement européen"...

@F_Rohart

N.B. Article publié dans L'Echo du 13 août 2014.

Photo : Pose de la stèle pour le début des travaux du "Centre international de Congrès" (CIC) qui deviendra plus tard l'hémicycle du Parlement européen. (c)SEL

 

Posté le 13 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

Comment l'Europe a (presque) réalisé le rêve de Léopold II

Cette année marque le 25e anniversaire du début de la construction du "caprice des dieux", le siège du Parlement européen à Bruxelles (et le 45e anniversaire de la fin de la construction du Berlaymont, le temple de la Commission). L'occasion d'explorer les petites et grandes histoires d'une métamorphose bruxelloise. Aujourd'hui: comment Bruxelles est devenue la capitale de l'Europe.

Spaak"Vous avez un siècle et demi pour faire d'une petite ville de province une capitale de rang mondial, élaborez votre stratégie." On a fait plus simple comme énoncé de devoir de vacances. D'autant qu'il suffit de jeter un œil par-dessus l'épaule de la Belgique pour constater qu'une petite ville de province ne peut devenir capitale de rang mondial par la seule volonté de ses dirigeants. Sans entrer dans une stratégie élaborée, il y a pourtant un facteur indispensable à la réussite d'une telle opération. L'ambition. Il aura fallu une ambition démesurée pour faire de Bruxelles - la province de la Ville Lumière - une capitale mondiale de la diplomatie et du lobbying.

Centre du monde

Si la Belgique a parfois manqué de vision et de stratégie dans son positionnement européen, elle s'est largement nourrie du capital d'ambition que lui a légué Léopold II. Le roi bâtisseur voulait faire de Bruxelles la capitale d'un empire, d'abord. Le Palais de Justice (alors le plus grand bâtiment public d'Europe) et la basilique de Koekelberg jettent les bases d'une grande capitale qui veut, à terme, rivaliser avec Paris. En attendant un "Acropole" sur le mont des Arts et une "École Mondiale" à Tervuren - qui ne verront pas le jour.

"En fait, les ambitions de quelques acteurs engagés activement dans le city marketing politique international de Bruxelles au début du XXe siècle étaient plus globales et allaient bien plus loin que le simple niveau européen", écrit l'historien Roel De Groof, de la VUB (1). La Belgique est à l'époque l'une des nations les plus prospères au monde et l'expansion de Bruxelles paraît sans borne. Entre 1851 et 1914, le territoire bruxellois a gonflé de 150%: qu'est-ce qui peut empêcher la grenouille de se mesurer au bœuf?

Le pacifiste Paul Otlet, l'un des grands défenseurs de la place internationale de Bruxelles, assure que pour le peuple belge, "l'internationalisme n'est plus un fait rare et exceptionnel (…). Il est au contraire pour les Belges étroitement lié au développement de leur race, de leur nationalité, de leurs intérêts". Son contemporain le juriste Louis Frank rêve, avec le soutien de Léopold II, de faire de Bruxelles le centre administratif de la "Confédération du Monde".

En 1911, le magazine "Expansion belge" (édité par "L'Écho de la Bourse") estime que la Belgique deviendra "fatalement" le district fédéral des futurs "États-Unis du Monde". "Avec raison, M. Louis Frank s'attache à démontrer que la Belgique, à l'exclusion de toute autre nation, possède les qualités nécessaires pour remplir ce grand rôle", écrit le journal. C'est la belle époque, et la Belgique se prend à rêver de la place glorieuse qu'elle pourrait prendre dans un nouvel ordre mondial en construction. Les commémorations du 100e anniversaire de la bataille de Waterloo, en 1915, seront une occasion en or pour gagner des points. Elles n'auront jamais lieu.

Le veto belge

La question du nouvel ordre mondial ne se pose évidemment plus avec la même candeur au lendemain de la Grande Guerre. La Belgique espère accueillir le siège de la nouvelle Société des Nations (SDN). Elle fait valoir sa neutralité, son héroïsme face à l'invasion allemande… Mais c'est Genève qui rafle la mise.
Après la Deuxième Guerre mondiale, la Belgique - toujours coloniale - continue de donner de la voix dans le concert des nations. Mais elle est passée sous l'aile des États-Unis, au sein de l'Otan, et doit faire une croix sur ses ambitions "mondiales" quand l'ONU s'installe à New York. Peut-être pourrait-elle devenir le centre de cette union d'Européens que Robert Schuman appelle de ses vœux en 1950?

Non. Car cette fois, l'ambition belge est au plancher. À un point hallucinant. Après d'interminables négociations à Paris en 1952, les ministres des Affaires étrangères français, allemand, néerlandais, luxembourgeois et italien s'accordent pour dire que Bruxelles ferait un excellent siège pour la Communauté économique du charbon et de l'acier (CECA). Mais - fait inouï! - le ministre belge Paul Van Zeeland met son veto. Son mandat était de défendre Liège, le cœur de l'industrie du charbon et de l'acier, punt aan de lijn.

Face à cette performance surréaliste, Luxembourg offre gracieusement d'accueillir le siège pour mettre tout le monde d'accord. Pour Bruxelles, l'histoire aurait pu s'arrêter là…

Mais le retour aux affaires de Paul-Henri Spaak offrira une deuxième chance inespérée à Bruxelles. En pilotant à Val Duchesse les négociations qui mèneront aux traités de Rome de 1957, le socialiste a replacé Bruxelles sur la carte européenne: la capitale Belge est désormais un "haut lieu" de la construction communautaire. L'époustouflante Expo 58 place Bruxelles au cœur de l'attention au bon moment. Luxembourg tente de pérenniser sa position de pays hôte de l'exécutif de la CECA, mais cède devant les nouvelles ambitions de son partenaire économique et monétaire. Bruxelles a le vent en poupe et obtient les sièges provisoires de la CECA et de la CEE - ancêtres de la Commission. Le gouvernement belge stabilise sa position en acquérant le couvent du Berlaymont, dont il fera un centre administratif européen clé sur porte.

En 1965, Bruxelles est reconnue officiellement comme "lieu de travail provisoire" des institutions. Il faudra attendre le conseil d'Édimbourg de 1992 pour que sa position de siège "définitif" soit gravée dans le marbre. En prenant, un peu par hasard, ses quartiers à Bruxelles, l'Union européenne n'a sans doute pas réalisé le rêve de Léopold. Mais elle a, à coup sûr, permis à la capitale belge d'être autre chose qu'une ville de province.

@F_Rohart

(1) Roel De Groof, Promoting Brussels as political world capital from the national jubilee of 1905 to Expo 58.

N.B. Article publié dans L'Echo du 12 août 2014.

Photo: Paul-Henri Spaak en 1966 (c) Belga

Posté le 6 août 2014 par Frédéric Rohart Réactions | Réagir

La vérité qui dérange le Parlement

En toute discrétion, le Parlement européen a mis à jour le chiffre de la participation aux élections du 25 mai. Elle n’a pas augmenté comme cela a été dit, mais bien baissé. Malgré une campagne très médiatisée.

Participation«Nous sommes témoins d’un moment historique, puisque pour la première fois depuis 1979, la tendance à la baisse du taux de participation a été inversée.» Dans l’agitation de la soirée électorale du 25 mai, le porte-parole du Parlement européen a parlé trop vite.  Face aux centaines de journalistes postés dans l’hémicycle de Bruxelles, Jaume Duch lance un chiffre: 43,11%. Soit 0,11* point de plus qu’aux élections de 2009. Le porte-parole a beau préciser qu’il s’agit là d’une estimation, la punchline du «moment historique» se répand comme une traînée de poudre, reprise en boucle par les politiques et la presse, relayés à l’envi sur les réseaux sociaux. C’est le lot de consolation tant espéré des fédéralistes face à la percée des eurosceptiques. «La 8e législature du Parlement européen sera plus représentative que la précédente», se félicite déjà Guy Verhofstadt, le candidat des libéraux (ALDE) pour la présidence de la Commission. On sait aujourd’hui que c’est faux.

Sur le site du résultat des élections, le chiffre officiel de la participation vient d’être mis à jour. En réalité, seuls 42,5% des électeurs ont fait le déplacement aux urnes, moins que les 43% de 2009, donc. Le Parlement n’a pas jugé utile d’émettre un communiqué officiel pour informer les Européens de ce revers. «Il y a certes eu une légère baisse de la participation, mais c’est pratiquement un statu quo par rapport aux résultats de 2009, notre analyse reste donc pratiquement la même qu’au soir de l’élection», explique un chargé de communication du Parlement.

Charge symbolique

Le fait que la participation aux européennes ait continué à baisser est pourtant un échec à forte charge symbolique pour la démocratie européenne. Tout – beaucoup – a été fait, lors de la campagne électorale du printemps dernier, pour provoquer un sursaut de participation. «Cette fois c’est différent», martelait le slogan du Parlement aux quatre coins de l’Union. De fait.

Pour la première fois, les grands partis au niveau européens ont désigné leur(s) candidat(s) à la présidence de la Commission européenne, offrant aux électeurs une illusion d’élection directe. Offrant aux médias une campagne paneuropéenne qu’ils ont relayé comme jamais – les candidats  ont fait le tour de l’Union, se sont affrontés dans des débats télévisés… Du jamais vu! Tout cela n’a donc pas suffi à retourner la tendance à la baisse de la participation. 

@F_Rohart

(*) Une précédente version de cet article rapportait érronément le chiffre de 43,8% (soit 0,8 points de plus qu'en 2009). Le chiffre annoncé par Jaume Duch était bien 43,11%.

N.B. Article publié dans L'Echo

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